APORIES DU PORTRAIT

 

 

On ne supporte un beau visage que lorsqu’on l’a détruit.

Elias Canetti, Le Territoire de l’homme (1946).

 

MATISSE, Bacon, Giacometti, Ubac : quatre artistes de notre siècle ; quatre rapports — à chaque fois intenses, complexes et conflictuels — à la face humaine. Ils la représentent, et ils remettent en cause la légitimité de cette représentation même ; ils la fuient, et ils ne peuvent faire qu’elle n’apparaisse obsti-nément comme la pierre d’angle, comme le noyau origi-nel d’où prend corps et se déploie, se révélant à soi, le désir de faire des images.

Occupé à cette activité de la représentation d’autrui à laquelle il a décidé de se consacrer, le peintre, le sculp-teur éprouve que l’image qu’il entreprend lui fait défaut, qu’elle n’a plus l’évidence qui conviendrait, fruit d’une continuité du sens entre elle et son sujet. La face qui est là, en face, n’est plus et ne peut plus être ici, sous le trait du pinceau ou la poussée des doigts dans la terre. La main qui veut saisir ce que le regard perçoit n’éprouve d’abord que son propre désarroi et son impuissance, parce que ces règles de la représentation, qu’elle ne maî-trise d’ailleurs que trop, échouent désormais à persuader l’esprit de leur bien-fondé. La face échappe au portrait, qui est langage. Elle se gonfle d’un sens d’autant plus vio-lemment ressenti qu’il n’y a plus de formes a priori légi-times pour l’exprimer.

 

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