REVUE CONFÉRENCE -

La porte entr’ouverte

 

Parfums. 

À peine l’ivoire des fleurs de troène commence-t-il à se troubler, son parfum s’affadit, se gâte et s’éteint. Les bouquets cueillis sur ma terrasse et qu’on est allé jeter fanés, marquent leur passage d’une petite neige sale. Dès leur sortie de mon territoire se tourne ainsi une page, chaque année perdue et revécue, de mon histoire. 

Car, où que je sois allé dans nos campagnes et même en ville, quelles qu’aient été les raisons de mon voyage, le poids de mes préoccupations ou la légèreté de mon projet, partout et toujours à la veille de l’été, j’ai retrouvé, suave, pénétrante et tenace, l’odeur aimée s’exhalant de cet arbuste le plus parfumé de nos haies. S’insinuant à travers les taillis ou égarée dans des jardins cachés, de très loin je la débusque — un seul effluve me suffit. Je n’ai de cesse alors de découvrir l’origine de mon émotion, ces grappes blanches qu’il me faut humer. L’exigence en est secrète mais impérieuse. 

Liée à mes premières années, la composition de ce parfum capiteux — j’entends bien qui me monte à la tête, entêtant, dit-on — déclenche images et sensations mêlées dont à chaque fois je savoure l’imprévu, ressens la nouveauté, tout en mesurant ma dépendance à son égard. 

Poussé par le moindre souffle, son arôme approche par bouffées légères, discrètes, avant d’imposer son évidence et de susciter mon désir. Mais mon plaisir est mêlé de mélancolie. Ce parfum porte avec lui l’ambiguïté des débuts de l’été et de son déclin. Le plaisir tant rêvé des vacances qu’il évoquait dans mon enfance était quelque peu miné par l’ennui de ces journées au soleil sur une plage où je devais rester près de ma mère condamnée au transat par le mauvais état de ses jambes. J’avais deux ans... 

Ainsi j’entrebâille la porte d’une maison vide et d’ailleurs oubliée d’où s’échappe seulement ce souvenir parfumé... Rendu à l’autre extrémité de mon existence, je guette toujours et savoure lentement, en longeant une haie voisine, cet ultime mais vivant rappel d’autrefois. 

Mêlé aux fragrances âcres des pins dont les aiguilles rendaient glissants les chemins, les intermittentes bouffées de troènes entouraient les villas jusqu’aux abords de la plage. Elles délimitaient pour l’enfant un territoire qui, tout en étant familier, demeurait pour lui mystérieux. 

L’été crépitait dans ces pinèdes clairsemées, traversées par les allées ensablées contournant les chalets dispersés. Des écureuils se poursuivaient d’arbre en arbre. Nous habitions Ker Maryvonne ; les chemins, l’avenue de l’Hallali et l’allée des Faunes, descendaient jusqu’au remblai. Nous dépassions vite, partagés entre la peur et la curiosité, une maison en partie cachée sous les arbres, décorée de têtes sculptées, grimaçantes et de totems. C’était entre 1920 et 1925 à La Baule... 

Au-delà du remblai, l’odeur prenante du troène et des pins laissait place à un nouveau parfum plus délicat et plus subtil encore qui se joignait, tout en s’en distinguant, à celui de la mer. Le petit œillet des dunes s’infiltrant dans de délicates ramifications s’annonçait dès notre arrivée sur la plage. Ces premières exhalaisons s’accompagnaient, pour peu qu’on y soit disposé et attentif, au rythme du roulement de l’océan et à l’étrange odeur des algues déposées sur le sable. 

En ce temps-là, même en août, la plage de La Baule n’était fréquentée que par de rares familles. Chaque jour passait « l’Espagnol » dont on apercevait au loin la blouse blanche, le chapeau de paille et, au bras, le grand panier bien avant que nous atteigne son chant joyeux : « Il va passer, le p’tit marchand de galettes... » 

Il inclinait sa corbeille vers nous pour en montrer les merveilles : gâteaux, chocolats, bonbons... Plus encore que ce qu’il offrait, j’admirais le sourire de cet homme qui paraissait si fort, si heureux, et qui était si grand ! 

Ma mère m’achetait parfois une madeleine, une gaufrette, une galette. Le bruit des vagues ou les appels et les cris d’une bande de garçons et de filles couvrait bientôt le chant de l’Espagnol, ou bien le vent se levait et le dispersait. Longtemps encore, je m’efforçais de ne pas perdre de vue, parmi les parasols et les tentes, la haute et blanche silhouette de cet homme s’éloignant jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point vers la plage de La Baule-les-Pins. 

 

 

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