ANTINOMIE DE LA PEINE DE MORT

 

Aux clarisses de Malonne,
avec respect.

 
« Fiat justitia, dum pereat mundus. »

 

L’IDÉE EST DE NOS JOURS À PEU PRÈS TOTALEMENT REÇUE, que l’hostilité à la peine capitale est typique de la Gauche, et que, pour lui être favorable, il faut appartenir à la Droite la plus déterminée. Je veux établir ici qu’une Gauche cohérente avec elle-même devrait militer pour la peine de mort, et que le seul argument irréfragable qu’on puisse toujours opposer à son exécution est, au contraire, essentiellement de Droite. 

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Les argumentaires des tenants comme des adversaires du dernier supplice peuvent se laisser ramener chacun à un point central. 

Ses partisans commencent assez souvent par invoquer son exemplarité. La potence, la guillotine, la chaise électrique auraient un pouvoir de dissuasion ; la crainte de s’y retrouver serait, pour le délinquant en puissance, le commencement de la sagesse. D’autre part, l’exercice de la justice suppose tellement chez le justiciable une responsabilité pleine et entière que les malades mentaux échappent à sa prise ; cet axiome une fois posé, la mort vient très logiquement couronner le système de peines qui en découle. Un homme, supposé responsable, a tué, et il l’a donc par hypothèse fait librement : rien ne s’oppose alors, tout exige au contraire qu’il subisse le châtiment qu’appelle l’usage qu’il vient de faire de sa liberté. Or — et tel est en fait le coeur de l’argumentaire exécutionniste — le seul qui soit proportionné à son acte, c’est sa mort. Car être juste consiste à rendre à chacun le sien ; si donc un homme ôte à un autre sa vie, la plus stricte équité exige que la sienne lui soit enlevée. En ce sens, au coeur de toute justice, il y a la loi du talion. Nul ne l’a rappelé avec plus de calme force qu’Emmanuel Kant. « Quel est, s’est-il demandé dans sa Doctrine du Droit, le type et le degré de châtiment que la justice publique doit se donner pour principe et pour étalon ? Il n’en est d’autre que le principe d’égalité (d’après la position qu’occupe l’aiguille de la balance de la justice), tel qu’il consiste à ne pas pencher d’un côté plus que de l’autre. […] Seule la loi du talion (jus talionis), à la condition, bien entendu, de s’accomplir à la barre d’un tribunal (et non pas dans un jugement privé), peut indiquer de manière précise la qualité et la quantité de la peine ; toutes les autres équivalences sont chancelantes et ne peuvent, à cause des autres considérations qui viennent s’y mêler, atteindre à aucune adéquation avec la sentence de la pure et stricte justice. […] [En conséquence], si [le délinquant] a tué, il lui faut mourir. Il n’y a ici aucun substitut possible qui puisse satisfaire la justice. Il n’existe aucune commune mesure entre une vie, si pénible qu’elle soit, et la mort, donc non plus aucune égalité entre le crime et la réparation, si ce n’est par la mort infligée juridiquement au coupable ».

 

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