CONFÉRENCE -

EN CHEMIN

DÉPART dans le matin frais, la décision seule retient de se couvrir, engourdi le corps heurte la nappe froide de l’air, cette présence dure — le réel après la trêve des songes, le dehors après le gîte. Quelques centaines de mètres, le pas se fait au sentier, au chemin — galets roulant sous le pied, traîtres, pierres éclatées, blocs épars, irréguliers, entraves à l’allure égale de la marche qu’il faut repérer — prévoir le parcours entre elles pour faire échec à l’arrêt, à l’hésitation : la marche heureuse est sans heurt, régulière ; terre meuble, souple des bords de ruisseaux, herbe moelleuse des rives, sol dur, tendu de certains hauts plateaux calcaires, velouté, doucement élastique des sous-bois de pins. L’accord trouvé, assuré, rebond du plaisir l’allure s’accélère, se place un peu rapide mais unie, continuité vive. On va, léger, sans encombre, silhouette passante véloce, heureux d’être seul mouvement — la vie, la sensation de la vie réduite à celle d’une traversée —, et le monde alentour, donné, tisse le jour. L’herbe sèche, hier, tient en bouquet des gouttes d’eau, insoupçonnée l’alchimie de la nuit, l’ombre tasse les fourrés, y embusque des mystères neufs, plombe toute une part de l’horizon. Chaque arbre détache sa silhouette plus grave, haies, champs, bois aperçus, si denses soudain. Mais là-bas, sur l’Est, la lumière froide — sa forte pâleur — fait se lever la campagne en promesse — la rejoindre, ah ! oui, bientôt. Est-ce la part de l’ombre et sa qualité — toute travaillée par la lumière — ?, le paysage a gagné une profondeur nouvelle, le regard le scrute, vaste, perçoit en lui comme l’espace incarné. Une ivresse singulière s’attache à ces moments : le monde s’ouvre, donné, bon à parcourir, toutes frontières abolies, l’air fait courir sur la peau sa fraîcheur un peu vive, tonique dont la vigueur met en belle humeur — cet élan conjoint de l’âme et du corps qui assure que rien, nulle part, n’est clos. Parfois, bruit léger dans les fourrés, bonds souples, un lièvre traverse le chemin, un chevreuil va à ses provendes, surpris de la rencontre s’esquive, ou bien là-haut, aguets sur le surplomb rocheux ensoleillé déjà, col tordu par la curiosité, un, deux chamois observent celui qui s’avance. En ces heures précoces du jour, avec le marcheur paisible dont les pas pèsent peu sur le sol, entente prudente, semble-t-il, plus que frayeur. Campagne décantée par la nuit, le silence, profond, comme vibrant, agrandi aux dimensions de la planète croit-on percevoir, que peu — la tombée d’une branche, l’envol d’un pic, un tintement d’eau — suffit à alerter. Et l’on se découvre, alors, des sens plus affinés, aiguisés.

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