BOWLING EN SOLO : LE DÉCLIN DU CAPITAL SOCIAL AMÉRICAIN

NOMBREUX sont les spécialistes qui, étudiant les nouvelles démocraties apparues au cours des quinze dernières années, ont souligné l’importance, pour leur consolidation, d’une société civile forte et active1. Particulièrement en ce qui concerne les pays post-communistes, analystes et militants de la démocratie ont déploré l’absence, ou l’effacement, des traditions d’engagement civique autonome et la tendance dominante des populations à s’en remettre passivement à l’État. Face à la faiblesse des sociétés civiles dans les mondes en développement ou post-communiste, les démocraties occidentales et, par-dessus tout, les États-Unis, ont souvent fait figure de modèles à imiter. Il est pour-tant flagrant qu’au cours des dernières décennies, la société civile américaine a perdu une part considérable de sa vigueur.

Depuis la publication de l’ouvrage de Tocqueville De la démo-cratie en Amérique, les États-Unis ont joué un rôle central dans l’exploration des liens entre démocratie et société civile. Intérêt dû, en partie, à l’attention particulière portée à l’Amérique en tant que leader dans le procès de modernisation, annonçant le futur du monde, mais aussi à ce que la société américaine a été tradi-tionnellement considérée comme particulièrement « civique » (une réputation qui, nous le verrons, n’a pas été entièrement usurpée).

Quand Tocqueville visita les États-Unis dans les années 1830, il fut frappé par la propension des Américains à l’association civique — propension en laquelle il vit la clé de leur capacité sans précédent à faire fonctionner la démocratie. « Les Américains de tous âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s’unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part ; mais ils en ont encore de mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d’immenses et de fort petites. […] Il n’y a rien, suivant moi, qui mérite plus d’attirer nos regards que les associations intellec-tuelles et morales de l’Amérique.2 »

 

 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?