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Retour au centre.

(Trois Lettres familières.)

 

À Thomas de Messine, opinions diverses sur l'île de Thulé, que chacun connaît sans savoir où elle se trouve.

Qui voyage dans le monde des Anciens, un monde d'un accès difficile, mais de tant d'agrément lorsqu'on y parvient, doit fouler aux pieds une difficulté tenace : c'est elle, tu me l'écris, qui te hante depuis peu, et c'est elle aussi qui m'embarrasse depuis longtemps. Je cherche, tout comme toi, dans quelle partie du monde l'île de Thulé peut bien se trouver. - Mais, à dire vrai, je cherche sans aucun indice assuré, aucune conjecture n'est là pour m'y conduire, en sorte que je ne la trouve pas plus elle-même que l'espoir de la trouver un jour. Je t'écris des côtes de l'océan britannique, et donc, d'après ce qu'on dit, plus près que tu n'es de l'île que nous cherchons ; de là où je suis, mon vieil amour des lettres, ou ma recherche récente, mais attentive, auraient dû me permettre de tenir des propos plus assurés... Qu'il s'agisse bien de la dernière des terres, il n'y a aucun doute à ce sujet : c'est ce qu'affirment Virgile, Sénèque, Boèce qui les suit, et pour finir toute la troupe des écrivains. On s'accorde aussi à dire, généralement, qu'elle est située à l'occident, aussi loin qu'il se peut de l'orient et du midi. Du reste, pour nous qui sommes à l'occident, ce voisinage a quelque chose de stimulant ; si elle se trouvait à l'orient, nous ne nous en soucierions pas plus que de Thoprobané. Mais puisque nous connaissons l'Angleterre, l'Irlande, toutes les Orcades (au nord de l'océan occidental) et les Îles Fortunées (au sud), aussi bien que nous faisons l'Italie ou la France (que cette connaissance soit directement la nôtre ou qu'elle provienne des témoignages ininterrompus des marchands), nous nous mettons à regarder alentour, à nous étonner de ne pas l'y voir, et à chercher si cette île que tant de livres ont célébrée émerge quelque part de l'étendue des flots : car l'autorité des Anciens la situe dans notre océan, et aujourd'hui encore les peuples de l'orient et le monde entier en confirment la position. - Mais inutile de poursuivre : il est arrivé à cette île la même mésaventure qu'aux hommes célèbres, qui la subissent souvent : ils ne sont nulle part moins connus que dans leur patrie. Interroge les habitants de l'occident : s'ils n'ont pas d'instruction, ils ignorent jusqu'au nom de l'île ; sont-ils lettrés, le nom a beau leur dire quelque chose, l'île elle-même leur reste aussi peu connue qu'aux premiers.

J'ai eu à ce sujet une conversation assez animée avec Richard, qui fut autrefois chancelier du roi d'Angleterre, un homme d'un esprit très vif et qui ne manquait pas de culture ; né et élevé dans ce royaume, doué dès son jeune âge d'une véritable curiosité pour les énigmes, il me paraissait particulièrement apte à débrouiller des questions controuvées comme celle-là. Or, soit qu'il n'eût que l'espoir d'y parvenir, soit qu'il rougît d'avouer son ignorance - ce qui est aujourd'hui une conduite répandue : on ne comprend pas quelle louable modestie il y a, quand on est homme et qu'on ne peut donc tout savoir, à avouer simplement qu'on ignore ce qu'on ignore -, soit encore, ce que je ne crois guère, qu'il m'eût refusé jalousement la connaissance de ce mystère, toujours est-il qu'il me répondit que c'était sûr, il satisferait à mes doutes, mais pas avant d'être revenu dans sa patrie pour consulter ses livres (personne n'en possédait autant que lui). Quand nous nous liâmes d'amitié, il se trouvait en effet loin d'Angleterre, chargé auprès du Saint Siège des intérêts de son maître. (C'était à l'époque où, entre ce dernier et le roi de France, les semences d'une guerre durable commençaient de germer ; elles produisirent plus tard la moisson sanglante que l'on sait - et l'on n'a pas encore déposé les faux ni fermé les greniers.) Mais depuis que mon faiseur de promesses est parti (n'avait-il rien trouvé ? ou bien était-il occupé par la lourde charge épiscopale qu'on venait de lui confier ?), je n'ai eu, malgré mes lettres insistantes, d'autre satisfaction à mon attente qu'un silence obstiné. Ainsi mon amitié britannique ne m'a-t-elle pas mieux éclairé sur Thulé.

Quelques années plus tard, tomba entre mes mains un petit livre, Les merveilles d'Irlande, d'un certain Giraud, conseiller d'Henri II roi d'Angleterre ; l'ouvrage n'est guère composé, mais la langue ne manque pas d'élégance. L'une de ses parties, assez brève, lui valut de n'être pas interdit de séjour dans notre bibliothèque : c'est celle où il parle de cette île avec des hésitations scrupuleuses en tous points semblables aux nôtres. Aussi cette ressemblance de pensée a-t-elle suffi pour faire valoir à mes yeux l'auteur de tout le reste. Il évoque dans ce chapitre un certain nombre d'opinions selon lesquelles l'île de Thulé est la plus reculée de celles qui entourent la Grande-Bretagne, entre le nord et l'ouest, là où il n'y a pas de nuit durant le solstice d'été, ni de jour durant celui d'hiver ; plus loin, c'est la mer immobile et gelée. Il cite à ce sujet les témoignages de Solin et d'Isidore, mais confirme que l'île n'en est pas moins inconnue en occident, où l'on n'en relève aucune de cette nature ni de ce nom. Il en déduit que, vraisemblablement, l'île est aussi fabuleuse que fameuse, ou que séparée des autres par une distance infinie, c'est aux extrémités les plus reculées de l'océan arctique qu'il faut la chercher. Il prend ici Orose à témoin ; il aurait pu aussi bien citer Claudien :

Condamnée au ciel du grand nord : Thulé.

Malgré cette omission, il ne laisse pas de traiter la question en raisonnant à peu près comme je l'ai dit. Examine de ton côté si les témoins qu'il cite peuvent s'accorder, et tu verras ainsi quel crédit ajouter à ses propos. - Pour moi, qui suis actuellement on ne peut plus loin loin de mes livres, je n'ai dans ce voyage qu'une épreuve particulièrement pénible à supporter : quand je sors, pas la moindre bribe de latin à me mettre dans les oreilles ; quand je retrouve mon intérieur, pas un livre pour me tenir compagnie et à qui parler comme à mon habitude. Mon seul interlocuteur, c'est ma mémoire : je n'ai qu'elle pour te griffonner ces mots impromptu ; comme je la vois hésiter sur ces questions, je serais assez disposé à les confier au silence plutôt qu'à l'écriture.

Je me souviens tout de même d'un certain nombre d'éléments, avec la même précision que si j'avais des livres sous les yeux : j'y ai réfléchi si souvent qu'ils se sont profondément et durablement imprimés en moi. Sans doute Giraud n'avait-il pas lu Pline l'Ancien, qui traite le sujet avec plus d'assurance que tous les autres ; je ne saurais dire dans quelle mesure ses propos sont exacts, me heurtant toujours à la même question : " Pourquoi donc une île à la fois si proche et si célèbre devrait-elle être inconnue de tout le monde ? ", mais j'exposerai malgré tout le sentiment de Pline, tel qu'on le trouve au deuxième livre de son Histoire Naturelle. Thulé, dit-il, est une île au nord de la Grande-Bretagne, que six jours de navigation séparent de ses côtes ; le jour d'été, d'après lui, y dure six mois, et la nuit d'hiver tout autant ; il se fonde sur des arguments qui lui paraissent raisonnables et solides, ainsi que sur le témoignage d'un certain Phocéas (ou Pythéas) de Marseille. Si tout cela est vrai, comme nous sommes proches ici de cette Thulé que nous cherchons ! et qui jouit d'une belle réputation dans les Indes (je le crois du moins), mais reste une parfaite inconnue chez nous ! Regarde Silvius (mais disons à sa décharge qu'il est meilleur grammairien que géographe ou poète) : marchant sur les traces de ses prédécesseurs, il commente ainsi le vers de Virgile, " Qu'elle te soit soumise, la lointaine Thulé " : " Thulé est une île de l'océan qui s'étend entre les terres du nord et de l'ouest, au-delà de la Grande-Bretagne, de l'Irlande et des Orcades ". Ne prenant en compte que ce seul indice, tu le vois, tous les auteurs s'accordent, en différents termes, à situer Thulé entre le nord et l'ouest, et non loin de la Grande-Bretagne ; mais s'ils s'y étaient rendus eux-mêmes, ils auraient peut-être changé d'avis (par la force des choses...). Deux seulement prennent une certaine distance vis-à-vis de cette opinion ; mais s'approchent-ils davantage de la vérité, ou bien est-ce l'éloignement qui ne leur permet pas de toucher du doigt, comme on dit, leur part de fable et d'invention ? Je n'en sais rien. Il s'agit d'Orose (dont j'ai parlé), et de Pomponius Mela, illustre géographe que Pline semble avoir négligé en la circonstance, quoiqu'il le suive d'ordinaire. Ce dernier en effet n'accorde aux peuples du grand nord, dans l'ensemble d'une année, qu'un seul lever de soleil, au solstice de printemps, et un seul coucher, à celui d'automne - du coup, l'année, pour eux, serait divisée en deux parties seulement, nuit et aurore ; ces peuples seraient les premiers habitants de la côte asiatique quand on remonte vers le nord, au-delà des monts Riphées, et, si nous l'en croyons, les plus innocents et les plus heureux des mortels. Quant à Thulé, il affirme qu'elle fait partie des îles de l'océan au large des côtes belges ; que les nuit y sont courtes, sombres en hiver, claires en été, inexistantes au solstice.

Que de désaccords ! J'en viens à penser que l'île ne se dérobe pas moins que la vérité. Ce qui n'est pas un mal, somme toute, car nous ignorons sans dommage ce que nous avons tant de peine à chercher. Que Thulé se cache au nord, la source du Nil au sud, soit ! pourvu que ne nous soient pas cachés la vertu qui se tient au centre ni le chemin de notre courte vie, où la plupart des hommes s'avancent en titubant, inquiets et agités, pour suivre en hâte quelque sentier aventureux qui les mène à une fin incertaine. Ne nous donnons pas une peine excessive à chercher un lieu que peut-être nous ne trouverions que pour nous empresser de le quitter. - Il me faut donc fermer ici ma lettre, et employer mon temps à de meilleurs soucis. Voilà sur ce sujet hasardeux tout le grain, pour ainsi dire, que j'ai pu battre sur l'aire de mes recherches afin de te l'apporter ; le reste, demande-le à de plus savants que moi.

Oui, s'il m'est refusé d'explorer ces cachettes de la nature et de connaître ses secrets, la connaissance de moi-même me suffit ; c'est là que je tourne mon regard, là que je fixe les yeux. Je prie Celui qui m'a fait de Se montrer à moi et de me montrer à moi-même, et, comme le Psalmiste L'en implore, de me faire connaître ma fin.

 

 

 

Au même, contre les attentes et les peines inutiles,

quand la vie est si brève.

Que répondre à ta lettre ? Je crains que le torrent des erreurs humaines n'emporte notre ami, avec toute chose, dans son courant, et ne l'ait pris dans les tourbillons de ses rapides. Il vieillit, comme tu vois, entre les jeux et les miroitements de la fortune, se promettant bien des choses qui, crois-moi, ne viendront jamais ; il a une excuse, mais une seule : tous souffrent presque du même mal. En trouvera-t-on un pour ne pas peiner aujourd'hui dans l'espoir du repos, demain ? Voilà le bonheur et la vie des mortels (c'est une étrange fureur, et qu'elle soit commune ne réduit pas son ampleur) : bayer aux vents, et rejeter les biens certains pour traquer les incertains. Les hommes ignorent de quel profit est la perte des espoirs vains et trompeurs ; il n'est aucun fardeau plus lourd, et cependant aucun que l'on dépose avec plus de tristesse : oui, nos propres maux sont pour nous pleins de charme. Celui-là peine, et soupire, et ahane - en vain ; contre l'avis d'Horace, il va chercher ailleurs des terres que chauffe un autre soleil, et vise tant de buts, bravement, dans sa vie brève...

Je n'accuse pas dans les autres ce que j'excuse en nous ; elle nous a pris, nous aussi, l'ardeur de voir, par les mers, par les terres, et cette volupté m'attira si violemment, aujourd'hui encore, vers les confins du monde ! avec l'ennui des choses et la haine des moeurs qui me chassent de là où je suis. J'ai abordé avant-hier au lieu où une dure nécessité m'a de nouveau retiré ; je t'écrivais de là-bas une longue lettre, et revenu ici, je nettoie avec ton nom ma première plume couverte de poussière. - Mais notre ami, pour revenir non pas plus savant mais plus riche, veut avoir foulé tous les rivages du monde, et se laisse emporter au gré du vent, comme un feuillage d'automne ; ses soupirs ne prendront fin, je crois, qu'avec la vie (qu'il se le dise en ces termes-là). Il est rare que les événements se produisent comme on l'a prévu ; mais imagine qu'il en aille ainsi : la misère croît avec le bonheur. Il ne serait pas difficile d'en persuader qui en a l'expérience, si la pire habitude ne rendait sourd aux conseils salutaires. Mais c'est là son affaire ; toi, tiens-toi à ton entreprise, et veille à ce que la foule des fous ne te détourne pas de ton dessein. Est-il de Sénèque, ce mot ? Non, de la nature même : " Pas besoin de beaucoup, ni pour longtemps ". Porte-toi bien.

Avignon, le 18 août.

 

 

À Guido, archevêque de Gênes,

description détaillée de son état.

Je te connais ; je sais ton anxiété de toujours à mon sujet, ton inquiétude : il n'y a pas d'amour sans crainte. Tu veux connaître mon état ; si l'on dit, pourtant, qu'" état " vient d'" établi ", il n'est ici aucun état pour l'homme : c'est un flux, c'est une chute continuelle, et, au terme, la ruine. Mais je comprends ce que tu veux connaître : la douceur ou la difficulté que j'éprouve non point en mon état, mais en mon mouvement. Des amis m'ont souvent posé la même question, et ma réponse variait selon les circonstances. Qu'est-ce qui empêche de tenir plus souvent le même propos ou d'en faire varier la manière, si un changement dans les choses ou les idées s'est produit ? Je sais que ma situation, dans son ensemble, t'est bien connue depuis longtemps ; mais, à ce que je vois, tu exiges plus de précisions, des détails quotidiens, ce que je fais de jour en jour, mes résolutions pour l'avenir, - quoique j'eusse cette attente à ton égard que tu saurais, où que je sois, et ce que je fais, et même ce dont je rêve. - Des rêves : comment appeler autrement les actions et les pensées des hommes ? Le Seigneur sait, comme dit le Psalmiste, combien elles sont vaines - et en vérité, je ne t'accorde pas une connaissance laborieuse ni bien difficile à acquérir, si c'est de connaître ce que je fais. Oui, après que se furent apaisés les remous de ma jeunesse, éteinte cette flamme sous l'effet bienfaisant d'un âge plus mûr - mais que dis-je ! quand je vois tant de vieillards, partout, en proie à la folie du désir, et qui sont pour les jeunes gens l'exemple spectaculaire de la honte - ; ou plutôt, après que cet incendie fut calmé par la rosée céleste et la fraîcheur du Christ, ma vie connut presque toujours un seul cours, et, bien que j'eusse souvent changé de lieu, elle demeura cependant immobile. Personne ne doit mieux la connaître que toi : je fus ton hôte près de deux ans. Ce que tu vis alors, songe que je le fais aujourd'hui, avec cette différence que plus j'avance, plus rapide est mon allure ; comme un voyageur fourbu, voyant le jour baisser, je soupire à la pensée du long chemin qui me reste à parcourir, m'ébroue sous l'éperon, secoue ma fatigue, et je double le pas, oubliant le dégoût compliqué de la vie. Aussi, jour et nuit, je lis et j'écris tour à tour : un travail me délasse de l'autre, en sorte qu'à chaque fois je trouve dans la peine du second le repos et le soulagement du premier. Cela fait tout mon plaisir, toute ma douceur à vivre - mais ce plaisir même pèse tant sur moi, il m'absorbe si entièrement, que je comprendrais mal, si on me l'enlevait, d'où le repos ou la peine peuvent me venir. Les travaux croissent ainsi entre mes mains ; l'un naît de l'autre sans cesse, et cependant la vie s'en va ; à dire vrai, je suis effrayé quand je vois la masse de ce que j'ai entrepris dans l'espace si réduit de ma vie. Dieu veillera à l'issue de ces commencements, Lui qui connaît si bien ma volonté ; s'Il sait qu'elle est utile à mon âme, Il m'aidera, je l'espère. Et puis, après tout, la volonté porte en elle-même sa récompense, fût-elle nue et privée des succès qu'elle attendait. Moi, cependant, je halette, je veille, et m'éreinte, et m'enfièvre, et lutte pour avancer ; là où les difficultés m'opposent une barrière plus infranchissable, je mets plus d'ardeur à presser le pas : la nouveauté, les résistances me piquent et m'entraînent. La peine est certaine, le fruit incertain : voilà le mal qui m'est commun avec tous ceux qui sont entrés dans cette carrière. Le temps qui me reste s'écoule en ces efforts, avec eux je m'en vais au terme ultime, et, mortel, je m'épuise en d'immortels essais. Ma main est usée par la plume, mes yeux par les veilles, mon coeur par les soucis ; tout entier, pour parler comme Cicéron, j'ai pris la dureté, la rudesse du cal. Si je parviens jamais où je veux, ce sera bien ; du moins aurais-je voulu que ce le fût : il est heureux d'atteindre son but, louable d'en avoir eu la volonté ; car, dans le premier cas, nous dépendons d'autrui, dans le second, de nous-mêmes. Je m'attacherai donc à ce que ni jour, ni nuit, ni peine, ni repos, ni plaisir ne viennent distraire mon âme de la droiture de son dessein. Quant au reste, je supporterai mon sort avec sérénité, et même avec courage. Si la postérité me connaît et m'approuve, pourquoi n'y verrais-je pas un bonheur ? Mais si ce n'est pas ce que j'obtiens, j'aurai été connu de mon siècle, et m'en contente ; cela même me serait-il refusé, je l'aurai été de quelques amis, ou seulement de moi-même : il ne m'en faut pas davantage, pourvu que je me connaisse tel que je suis et que je sois tel que je désire être ; voilà qui a de l'importance à mes yeux, et que l'on peut souhaiter plus facilement qu'on ne l'espère. C'est donc en ce souci que je vis, priant souvent Dieu, quel que soit le sort qu'il réserve à mes travaux et à ma renommée, de m'accorder du moins une bonne mort, une mort qui Lui agrée, et de ne point m'abandonner à la fin, Lui qui m'a tant de fois retiré de si grands dangers ; souvent dans mes soupirs je murmure, en L'implorant, ce mot de David : " Ne me rejette pas dans le temps de ma vieillesse, et maintenant que ma force m'a quitté, ne m'abandonne pas ", et puis cet autre : " C'est Toi qui m'as instruit dès ma jeunesse ; ne m'abandonne pas, mon Dieu, ni aujourd'hui, ni dans ma vieillesse, ni quand je serai au terme de ma vie ". Cependant je n'ai pas de prière plus ardente, plus répétée que de demander à Dieu de ne point m'abandonner dans la mort.

Voilà à grands traits, mon cher frère, ce que tu appelles mon état, et moi ma course, ou plutôt ma chute ; mais puisque tu t'enquiers scrupuleusement de chaque détail, écoute le reste. Ma santé est si bonne, mon corps si robuste, que ni une âme plus pondérée, ni l'âge plus serein, ni l'abstinence, ni une guerre sans relâche ne l'ont encore tout à fait dompté, - cette guerre que je lui ai déclarée comme à un esclave récalcitrant et rebelle, ou, pour mieux dire, comme à un âne rétif. Mais avec le Christ pour mener le combat, il finira par se soumettre ; sans Lui, je succomberais infailliblement, comme je le faisais par le passé. Ainsi, sans répit, il me rappelle de mes quartiers pour livrer bataille sur le front, et me force à lutter, aujourd'hui encore, pour ma liberté. Qu'il est cruel, le sort de ceux qui sont nés ! Être toujours jeté dans la bataille, la livrer contre l'ennemi du dehors, mais aussi contre celui du dedans ! et s'y consumer soi-même, y consumer tout le temps dans des rencontres incertaines ! Ma première, mon ultime espérance, c'est le Christ ; qu'il m'apporte son aide, et je vaincrai mes ennemis : ils m'ont si souvent vaincu quand j'étais jeune... - et cet âne entêté, je le musellerai si fermement, si étroitement qu'il ne pourra troubler de ses humeurs la douceur de mon sommeil et le repos de mon âme. Quant aux autres choses qu'on appelle fortuites, je suis dans un juste milieu, et c'est la mesure la meilleure, également éloignée des extrêmes : loin de la misère et du besoin, loin de la richesse et de l'envie ; je jouis d'une sûre, douce et tranquille médiocrité ; c'est du moins mon sentiment : je me trompe peut-être. Il n'y a qu'un seul point où cette médiocrité m'abandonne (et je ne m'étonnerais pas qu'il suscite de l'envie) : on me fait plus d'honneurs (oui, le faix des honneurs !) que je ne souhaiterais et qu'il ne faudrait pour le repos que je ne cesse de désirer. Non seulement je m'attire les regards et l'affection du plus grand prince de l'Italie et de sa cour, mais ceux de tout son peuple - je le dis à sa gloire -, et plus que je ne mérite. J'ai déjà passé quatre ans à Milan, comme tu sais, et entame le cinquième, ce que ni moi, ni toi, ni aucun de mes amis n'avions le moindre moyen de prévoir ; mais les choses humaines sont ainsi faites - c'est une habitude invétérée chez elles -, qu'à la fois rien de ce que nous espérons n'est certain, et rien de ce qui va contre notre espérance ne puisse cependant nous arriver. Il ne faut pas s'abuser là-dessus, ni affirmer : " C'est ici que je vivrai, c'est là que je mourrai ". Les résultats ne correspondent pas aux intentions : examine et organise tout dans le moindre détail, penses-y longtemps, et au bout du compte un rien t'échappe et trompe ton attente ; prends toutes sortes de décisions, et la fortune n'en fera qu'à sa guise : en un clin d'oeil elle aura mis tes projets sens dessus dessous.

Donc, dans cette ville où, je l'ai dit, mon séjour a dépassé une olympiade grecque et s'achemine vers le lustre romain, la bienveillance à mon égard fut telle jusqu'à ce jour (non seulement celle des gouvernants, tu le sais, mais celle du peuple entier, comme je l'ai rappelé), que je crois m'être attaché pour toujours à ses délicieux habitants, - et puis à la terre, à l'air, aux maisons et aux murailles mêmes... Je jouis de la faveur universelle ; on me regarde, on me célèbre, je le sens bien, si chaleureusement ! Je ne dis rien des amitiés précieuses qui m'entourent : je me suis même attiré l'affection du peuple ! Quelle en est la raison, je l'ignore ; sans doute la renommée est-elle fidèle à ses habitudes ; c'est aussi que les occupations de tous ne leur offrent guère la possibilité de m'observer de trop près, et que les miennes ne me font aucune obligation de me montrer. Ainsi le peuple continue-t-il de se tromper sur mon compte, et moi de me cacher. - Je dois ajouter que j'habite à l'écart des bruits de la ville (il n'y a que celui que ramène, le matin de chaque dimanche, une ancienne dévotion), dans un quartier retiré situé au couchant. Je suis l'hôte d'Ambroise . Bien des gens que je connais ou qui désirent me connaître se proposent de m'y rendre visite, mais leurs affaires les agrippent et les retiennent là-bas, et la distance les en dissuade. Ainsi ce grand saint dont je suis l'hôte ne se contente-t-il pas de m'offrir, par la présence de son corps, et, je le crois, par son aide spirituelle, une grande consolation : il m'ôte bien de l'ennui et du dégoût. Les compliments, les visites, les hommages, les requêtes, les civilités, - la protection d'un tel hôte me permet de me reposer de tous ces tracas, comme si je voyais du rivage la bourrasque qui se lève sur la mer, et que j'entendisse son fracas sans que les vagues parviennent à mes pieds. Et si je sors de temps en temps pour faire un petit tour ou aller rendre mes devoirs à mon maître (l'envie que j'en ai ou la simple courtoisie m'y obligent rarement), je réponds de loin aux saluts qu'on me fait de droite et de gauche - un simple signe de tête, yeux baissés, lèvres closes -, et passe mon chemin, ne trouvant en ces rencontres la moindre occasion de fatigue.

Pour le reste, eh bien ! j'ai peu à dire, et toute l'histoire t'est connue. Ne va pas imaginer que la fortune qui varie ait (comme il arrive) changé quoi que ce soit à ma façon de vivre : je suis celui que j'étais. Ma nourriture, mon sommeil, tu les connais ; la fortune ne m'a jamais persuadé d'y ajouter ; au contraire, j'en retranche toujours quelque chose, et j'en suis au point désormais de ne le pouvoir plus guère. Même si j'avais à ma disposition des richesses royales, elles ne pourraient chasser la frugalité de ma table ou m'attirer vers ma chambre pour m'y assommer de longs sommes. Quand je vais bien, quand je suis éveillé, le lit ne parvient jamais à me retenir ; je ne m'enroule dans les couvertures que pour dormir, ou bien c'est que je suis malade. Le sommeil me quitte ? Je quitte le lit. Selon moi, le sommeil ressemble à la mort, et le lit au tombeau. Lorsque le dernier repos nous aura surpris, nous aurons bien assez de temps pour gésir sur la pierre ou dans la terre ; cette idée me fait haïr le lit, et je n'y retourne pas, à moins que la nécessité ne m'y presse ; dès que je me sens dégagé des liens de la nature, je me hâte d'en sortir et passe dans ma bibliothèque, tout près, comme on se réfugie dans une citadelle. Ce divorce entre nous se fait au milieu de la nuit ; s'il lui arrive parfois de traîner un peu (des nuits trop courtes, des veilles trop longues), jamais, au grand jamais, l'aurore ne nous trouve ensemble. Bref, je fais toutes sortes d'efforts pour éviter que rien ne vienne interrompre mes soucis profonds - excepté bien sûr ce que la nature exige impérieusement, je veux dire le sommeil, la nourriture, et cet allègement raisonnable que je m'accorde brièvement pour redonner des forces à mon corps et de la chaleur à mon âme. - Et comme c'est là ce qu'il faut varier selon que varient les circonstances et les lieux, comme aussi bien tu ne peux connaître ce que sont aujourd'hui mes habitudes, à moins de l'entendre de ma bouche, je vais te les décrire.

J'aime toujours la solitude et recherche le silence - sauf entre amis : aucun d'eux, alors, n'est plus bavard que moi... Cela vient peut-être de ce que je les vois plus rarement : plus rare est l'occasion, plus fort est le désir. Je compense souvent par les causeries d'un jour le silence d'une année ; mes amis partis, je redeviens muet : rien de plus fâcheux que de causer avec le public ou, plus encore, avec quelqu'un que nous n'aimons pas ou qui ne partage pas nos connaissances. Du reste, à la façon de ceux qui " délibèrent sur une part de la vie, et non sur l'ensemble ", comme dit Sénèque, j'ai, pensant à l'été qui approche, choisi une halte dans une campagne charmante où l'air est très pur. On l'appelle Garignano ; elle est, selon la mesure d'ici, à trois milles du centre de la ville, et forme sur la plaine une légère éminence ; des sources l'entourent de toutes parts, assez différentes de notre Sorgue de l'autre côté des Alpes : sages et claires, et d'un cours qui vagabonde et se perd si délicieusement en méandres, qu'on a peine à savoir ni où elles vont, ni d'où elles viennent. Elles s'unissent, se séparent, puis à nouveau se rassemblent, et tous ces ruisseaux pour finir reviennent couler dans le même lit ; on dirait la danse sinueuse de nymphes et de vierges qui s'amusent à des entrechats.

C'est donc là que je suis à présent ; je t'ai dit ce que je faisais, et que tu saurais même si je gardais le silence. J'y mène ma vie ordinaire, avec cette différence qu'à la campagne je jouis d'une plus grande liberté. Il serait trop long de continuer à te décrire les ennuis de la ville auxquels j'échappe, et les douceurs de la campagne qu'on m'offre en abondance, car mes humbles voisins rivalisent pour m'en faire l'hommage : les fruits des vergers, les petites fleurs des prairies, le fretin des sources, les camarins des joncs, les oisillons des nids, les jeunes hérissons des champs, et les levrauts, les chevrillards, les marcassins... Il y a dans mon voisinage une Chartreuse nouvellement bâtie, mais pleine de noblesse déjà ; j'y trouve, à toutes les heures du jour, mille sortes de joies saintes à goûter. J'avais décidé de me loger dans l'enceinte du monastère, et ne sais à qui, des saints moines ou de moi-même, cette décision eût apporté plus d'agrément ; je m'y fusse établi, sans craindre que ma présence leur valût du mécontentement, n'eût été cette pensée que je n'y pouvais rester sans serviteurs ni chevaux (car tel est encore mon mode de vie), et l'alarme qu'elle me faisait concevoir à l'idée que l'agitation et le vacarme de ma domesticité viendraient y troubler le silence religieux. J'ai préféré m'établir dans une maison voisine, d'où je peux assister quand il me plaît aux dévotions de la pieuse assemblée, ne restant chez moi qu'aux moments où je le dois, et m'en absentant quand l'ennui est trop fort. La porte du monastère m'est toujours ouverte ; mes serviteurs et les étrangers n'y ont pas accès, à l'exception de quelques-uns d'entre eux qui doivent à la qualité de leur vie d'être jugés dignes d'une telle hospitalité. Car, bien sûr, il n'est bon de chercher une consolation auprès d'autrui que dans la mesure où notre façon d'échapper à notre malaise ne lui en fait pas éprouver lui-même ; ce qui est une faute, et fréquente : notre indulgence excessive à notre égard nous voile la pensée d'autrui.

En ces lieux (je te dis tout), il ne me manque que la présence de mes anciens amis ; leur vertu, un sort heureux pour moi, m'avaient enrichi de nombreuses amitiés : la mort, et aujourd'hui mon éloignement, m'ont réduit à la pauvreté. Quoique l'absence ne sépare que les visages, et non les âmes, j'ai malgré tout un grand désir qu'ils soient là, à mes côtés ; je parviendrais à ressentir moins cruellement le regret d'autres amis, si la fortune te rendait à moi, ainsi que notre cher Socrate ; ce fut longtemps, je l'avoue, mon espoir et mon voeu le plus cher. Je ne voudrais pas accuser quiconque pour me chercher des excuses ; mais si vous poursuivez votre dessein, je me consolerai avec votre présence imaginaire, puisqu'il n'y a pas d'autre remède... Ou bien j'irai le trouver auprès de ces saints et simples amis du Christ, dans leur conversation peu lettrée, évidemment, mais déliée, humble, et pieuse : j'aime partager parfois leur repas, m'entretenir souvent avec eux, profiter sans cesse de leur charité ; et j'espère trouver dans leurs prières cette protection qui m'aiderait à vivre et à mourir. Joins les tiennes aux leurs, je t'en prie, pour que l'Esprit Saint que nous fêtons aujourd'hui vienne enflammer ce coeur vêtu de froid et de ténèbres.

Pétrarque.

(Traduit du latin par Christophe Carraud.)

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