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En lisant Pallas.

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Mandelstam a laissé dans ses carnets datés de 1931-1932 plusieurs pages se rapportant au Voyage en Arménie tel qu'il fut publié à Léningrad en 1933. La plupart peuvent se lire comme la matière pleinement développée de certains passages de la version donnée par César Volpe dans la Zvezda. D'autres, en revanche, n'éveillent aucun écho chez le lecteur du Voyage : elles auront été jugées impubliables par l'éditeur, lui-même destitué de ses fonctions au lendemain de la parution du texte. À l'image de Mandelstam, les pages consacrées à l'explorateur et géologue allemand Pallas ont été longtemps censurées : écartées en 1933, leur publication intégrale n'est intervenue qu'en 1990.

Le nom de Pallas (1741-1811) est mentionné brièvement dans la section du Voyage en Arménie consacrée aux naturalistes, qui furent à partir de 1930 la grande lecture, et comme la respiration, de Mandelstam dans le désert de langage dont il était entouré à Moscou. Les naturalistes, en particulier Darwin, sur le style duquel il a laissé des commentaires merveilleusement aigus, l'ont rendu au travail de la prose, suscitant le modèle formel le plus à même de recueillir les signes d'une attention éperdue au dehors. De Pallas, Mandelstam a pratiqué le Voyage dans plusieurs provinces de l'Empire de Russie et dans l'Asie septentrionale, publié en allemand puis en russe à la fin du XVIIIe siècle, et dont la traduction française, parue en 1794, s'accompagne d'une annotation de Lamarck.

Mandelstam écrivant sur Pallas a lui-même " de merveilleux effets sur la disposition du lecteur ". Établies avec l'aide d'une version allemande, les pages qui suivent sont données d'abord pour leur extraordinaire fraîcheur, dont quelque chose subsiste malgré l'éloignement de la langue d'origine. Elles nous ont paru très rares. Et, à cause de cette rareté même, en mesure de supporter le gauchissement que leur fait subir notre traduction. Pris aujourd'hui dans la trame ininterrompue de la fiction, que lisons-nous encore qui aiguise l'oeil au point de faire affluer l'espace, la matière - " la riche substance de la vie " - à la conscience du lecteur ?

On sait que Mandelstam demandait un interlocuteur, plus qu'un lecteur. Et du lecteur, qu'il lise à voix haute, et sans hâte. Il dit encore, ici même : " On ne peut lire qu'en se souvenant ". Affleurent sous la page les couleurs de la terre, la voix des hommes, l'éclat du jour, la profusion du réel. C'est pourquoi il faut lire les géographes, ou les naturalistes, qui rédigent dans la proximité du monde. Ouvrant ici les carnets du Voyage en Arménie, je fais effort à mon tour pour entendre la voix tonique, la diction altière d'Ossip Mandelstam.

Les passages entre crochets désignent les passages des carnets rayés initialement par Mandelstam et rétablis depuis dans le corpus de ses Îuvres. Le titre donné à ces pages est celui retenu par la Société Mandelstam dans l'édition des Îuvres en quatre volumes publiée à Moscou en 1994, où l'on trouvera le texte russe sur lequel s'est appuyé le présent travail. Je remercie Olga Mojaeva de l'aide qu'elle m'a apportée dans la compréhension du texte original.

Ph. B.

 

 

Personne n'a réussi comme Pallas à ôter du paysage russe le linceul gris qu'y dépose l'ennui des cochers. Dans sa monotonie [imaginaire], celle-là même qui a porté certains de nos poètes au désespoir, d'autres à l'extase mélancolique, Pallas a trouvé [une variété prodigieuse de fragments granuleux, de matériaux et de strates] la riche substance de la vie. Sa connaissance des sols est remarquable. Le feldspath strié et l'argile bleutée l'émeuvent jusqu'au coeur...

Il éprouve un orgueil véritable à découvrir les origines océaniques des montagnes jaunes et blanches de Simbirsk, leur noblesse géologique le réjouit.

 

Je lis Pallas en prenant soin de respirer, sans hâte. Je feuillette lentement les verstes peintes à l'aquarelle. Je suis assis dans ma chaise de poste aux côtés d'un voyageur aimable et à l'esprit délié. J'ai la sensation des ressorts, de la suspension, des coussins. Je respire l'odeur du cuir et de la résine chauffée par le soleil. Je suis ballotté d'un côté à l'autre par les cahots de la route. Pallas contemple par la vitre les pentes escarpées de la Volga. Je tressaute, serré contre les malles. Une source jaillit, dessinant ses courbes dans la marne blanche. [L'argile à silex... l'argile striée... Mais à l'intérieur de la chaise...

Imaginons que le compagnon de Pallas ne soit autre que Nicolas Gogol. Il en irait tout autrement pour lui. Pourvu qu'ils ne s'empoignent pas, chemin faisant. La chaise s'efforce continûment de tourner dans les terres labourées.]

 

[L'image de l'immensité de la Russie, Pallas la suscite à partir de grandeurs infinitésimales. On dira : sa chaise n'était pas attelée à des chevaux gogoliens, mais à des hannetons. Ou bien : quelque espèce de fourmi l'a tirée en tandem de route en route, de chemin charretier en chemin charretier, de la campagne tchouvache à la distillerie, de la distillerie jusqu'à la source de soufre, de la source à la rivière de lait que peuplent les loutres.]

 

Pallas ne connaît et n'aime que le proche. Il attache les proximités les unes aux autres de son écriture ornée et liée. Il étend son horizon au moyen de crochets et de mailles d'une taille infime. Il se déplace discrètement et sans heurt de contrée en contrée dans sa chaise de poste tirée par des fourmis.

 

De ses mains blanches de maître de chapelle, il cueille les champignons russes. Du daim humide, du velours pourri. Mais vient-il à les rompre : de l'azur à l'intérieur.

 

Pallas siffle des airs de Mozart. Il fredonne Glück. Qui n'admire pas Hændel, Glück et Mozart n'entendra rien à la lecture de Pallas. C'est tout le contraire d'un écrivain pour oreilles grossières. Il instille dans les plaines russes le sentiment de rondeur physique et de civilité qui caractérise la musique allemande. [Il n'utilise pas les couleurs fines et poudreuses qu'on tire des végétaux. Il peint et tanne et fait bouillir la nature avec du bois de santal rouge, avec le bleu profond et le goudron qu'il extrait des pentes des montagnes et des forêts de pins. Les champs labourés et les bois de bouleaux de Simbirsk, les steppes kirghizes bouillonnent dans son chaudron des usines d'Arzamas. Il prépare ses teintures à partir d'un mélange de feuilles de bouleau et d'alun pour les vêtements de nankin des paysannes de Nijni-Novgorod et pour le bleu des cieux.]

 

[Les us, les coutumes, les rituels, les cérémonies de mariage, les funérailles, la coiffure des femmes, l'artisanat et l'industrie du lieu], tout ce que voit le voyageur n'est que couleurs et dessins, imprimés sur les toiles et les serviettes de la terre.

Pallas était un Allemand extraordinaire. Il donne l'impression d'avoir parcouru la Russie dans toute sa longueur et toute sa largeur, de Moscou à la mer Caspienne, avec un gros chat de Sibérie sur les genoux. [Il a vu d'énormes quantités] [Il s'est livré à des observations précises ; à des descriptions aiguës ; à la fois géographe, pharmacien, teinturier, tanneur et courrier ; à la fois botaniste, zoologiste, ethnographe ; il a écrit un livre utile et charmant, qui sent la toile fraîchement peinte et les champignons, et pas une seule fois il n'a fait tomber le chat de ses genoux ; il a plutôt gratté son oreille sourde et grise, sans le déranger jamais au cours du voyage.] Le chat était sourd sans aucun doute, avec une rayure grise derrière les oreilles.

Mais, si l'honneur l'avait convaincu d'entreprendre une nouvelle sortie, il aurait pu tomber dans les mains de Pougatchev. Il aurait pu même écrire pour lui des manifestes en latin ou des ordres en allemand. Pougatchev accordait en effet ses faveurs aux personnes instruites. Il n'aurait pas voulu qu'on le pendît du vivant de Pallas. Dans la chancellerie de Pierre Fiodorovitch se trouvait un autre Allemand, un lieutenant Shwanych ou Swanwich. Il a laissé quelques riensÉ Il a passé sa vie aux bains.

Le livre rayonnant et volumineux de Pallas a été imprimé sur un papier de Chine étonnamment sec. Ses pages sont larges et granuleuses. La fréquentation de ce naturaliste a de merveilleux effets sur la disposition du lecteur ; elle donne plus de vigueur à l'oeil et communique à l'âme la quiétude minérale du quartz.

La physiologie de la lecture reste à étudier. Le sujet diffère d'ailleurs en tout point de la bibliographie, et doit être rapproché des phénomènes organiques de la nature.

Un livre qu'on utilise, un livre établi durablement sur la table du lecteur, est comme une toile tendue sur son châssis.

 

S'il n'est pas encore le produit de son énergie, un livre introduit déjà une brèche dans la biographie du lecteur ; s'il n'est pas encore une découverte, il est déjà une extraction. Un morceau de feldspath strié...

Notre mémoire, notre expérience avec ses failles, les tropes et métaphores de nos perceptions et de nos associations sensibles, tout tombe en la possession avide et incontrôlée du livre.

Et les artifices de son pouvoir d'appropriation sont aussi divers que les subterfuges militaires.

Le démon de la lecture surgit déchaîné de la profondeur des déserts que fait naître la culture. Les Anciens l'ignoraient. Ils ne recherchaient pas l'illusion dans la lecture. Aristote lisait sans passion. Les meilleurs des auteurs de l'Antiquité étaient des géographes. Qui n'avait pas l'audace de voyager ne se permettait pas d'écrire.

La littérature moderne a offert au lecteur la possibilité de formuler des exigences élevées [malheureusement, médiocrement observées et souvent profanées], lesquelles ont donné des maux de tête à de nombreux écrivains : ne jamais rien décrire qui n'exprime de quelque manière les tourments intimes de l'âme.

[Ainsi le plan de l'auteur fait irruption dans l'expérience du lecteur.]

Nous lisons des livres pour nous rafraîchir la mémoire, mais c'est là qu'est la difficulté, car on ne peut lire un livre qu'en se souvenant.

Lorsque nous sommes complètement immergés dans la lecture, nous admirons par-dessus tout nos propres attributs génériques. Nous éprouvons en quelque sorte l'extase d'une classification des âges de l'humanité.

 

N'oubliez pas que nous tenons le livre des mains de la réalité. Pour une certaine catégorie de lecteurs, la tombe de Stendhal à Parme sent aussi l'huile d'olive rance. [Il y a peu, j'ai relu la Chartreuse de Parme de Stendhal et je lui trouve volontiers le parfum d'huile d'olive rance des restaurants des théâtres parisiens.]

 

La réalité a le caractère d'un continuum.

La prose qui correspond à la réalité, peu importe avec quelle détermination et quelle minutie, peu importe avec quelle efficacité et quelle fidélité, est toujours une série discontinue.

Seule est véritablement belle la prose qui prend part au continuum entendu comme système global, quoique indémontrable.

Ainsi, un récit en prose n'est rien de plus que le signe isolé d'un continuum ininterrompu.

Le remplissage continu de la réalité a toujours été le seul thème de la prose. Cependant, l'imitation de ce processus continu conduirait la prose à une impasse parce que [elle est seulement affaire d'intervalles] le continuum ininterrompu exige sans cesse des impulsions et des déterminations nouvelles. [Nous avons besoin des signes du continuum ininterrompu, qui n'est nullement une matière sui generis.]

Une caractéristique sans intervalles est chose impossible.

Une description continûment précise de la matière repose sur son effet éclairant : ce qu'on nomme l'effet de Tyndall (l'indicateur oblique de molécules ultra-microscopiques)É mais alors il faut partir du commencement ; décrire la lumière, etc.

La description idéale se réduirait à une phrase unique dans laquelle toute la réalité objective se trouverait exprimée.

[Mais le discours du prosateur ne donne pas forme, ne prend pas forme lui-même, quelle que soit la manière dont il est assemblé...]

 

Pour la prose le contenu et la place sont importants, mais la forme n'est pas le contenu.

La forme de la prose est la synthèse.

Des particules lexicales signifiantes qui se dispersent à leur place respective.

Le caractère provisoire de la place qu'elles s'attribuent. La liberté de l'arrangement. En prose c'est chaque jour la " Saint-Georges ".

Ossip Mandelstam.

(Texte français de Philippe Blanc.)