JEAN WAHL, MENDIANT DE DIEU.

Auteur :

XAVIER TILLIETTE

Mendici Dei sumus.

Saint Augustin.

 

JEAN Wahl, inoubliable, inénarrable ! L’image-souvenir que je suscite à l’appel de son nom se loge au fond d’une venelle d’Urbino, dans une ombre incertaine propice à l’oiseau de Minerve, c’est une silhouette exiguë enfouie dans un châle et un pardessus, entourée de femmes et d’enfants. Le fameux colloque hégélien de l’été 1965 venait de se terminer. Il avait réuni la fine fleur des spécialistes.Wahl était une de ces vedettes invitées, mais il avait été plutôt laconique. Arturo Massolo, à la veille de mourir, faisait figure d’hôte déférent. Ernst Bloch avec sa crinière léonine avait tiré à soi la couverture, la péroraison de son intervention glorifiait le fleuve d’or du monde avec, il me semble, une citation de Brentano. L’auditoire subjugué restait passif et pensif. Il y avait Pöggeler, Spaemann, Bruaire, tout le gratin de la Hegelei, le Père Gauvin, le Père Gaston Fessard, le Père Régnier, Jeanne Hersch et son grand chien fou, l’illustre Gadamer, Oeing-Hahnhoff, Maurer…

Tout autre était Wahl quand il officiait comme président ou comme conférencier, notamment au Collège philosophique sis à Saint-Germain-des-Prés — le Collège philosophique, sa création et son tourment qui ne lui a pas survécu. Il arrivait parfois avec une liasse de feuilles blanches ou à peine griffonnées. Tout en parlant, de son élocution syncopée, il tournait machinalement les feuillets. Quand il arrivait au dernier, la conférence était finie. Il intervenait peu dans les discussions, pour laisser l’auteur de l’exposé s’enliser, fût-il une sommité. Puis lui-même lançait une remarque, une objection, toujours aporétique. L’abeille avait planté son dard, réduisant l’interlocuteur à l’amuissement. L’aporie était son arme de combat, redoutable lors des soutenances. Il n’y avait en lui aucune méchanceté, mais l’expression d’un tempérament. Un jour, me trouvant avec Paul Ricœur, je lui citai la réplique du gouverneur Festus à l’apôtre Paul : Paul, ton grand savoir te fait déraisonner. Ce rappel mit Ricœur en joie. Le dicton s’appliquait mieux à Wahl, dont les modèles étaient la torpille socratique et l’esprit qui toujours nie de Méphisto. Il était l’héritier des sceptiques, de Hume, de Maïmonide, son doute était la perplexité. Il avait pratiqué le doute cartésien, ce raccourci fulgurant, doute universel, et le doute husserlien suspensif ou éphectique, obsédé par l’anéantissement du monde. Mais ce doute quasi congénital avait été limé par le Climacus de Kierkegaard (un peu noyé dans les vastes Études kierkegaardiennes), de sorte que l’altérité de la foi s’était dressée en face de l’agnosticisme et que le de omnibus dubitandum est battait de l’aile. Il avait redécouvert l’émule français de Kierkegaard, le Breton Jules Lequier, dont le destin tragique suppose un paroxysme de la foi.


Télécharger l'intégralité de ce texte en pdf