L’église de la Salute (1983)

JE NE SAIS PAS VRAIMENT CE QUE L’ON VOIT, même si l’on est cultivé, en prononçant le nom de Venise : est-ce Saint-Marc, le Palais des Doges, ou la lagune embuée comme par le souffle des anges1 ? Les îles flottant comme des bouées, les trou- peaux de touristes vomis par la gare, les maudits pigeons de la place Saint-Marc qui s’envolent tous à la fois ? (S’ils pouvaient le faire une fois pour toutes !) Moi, je vois la Salute. Non que ce soit un monument plus exceptionnel que Saint-Marc ou le Palais Ducal — en ce sens, il ne l’est pas, c’est sûr —, ni même l’église baroque la plus extraordinaire : extraordinaire, oui, sans doute, mais pas la plus extraordinaire, et l’on ne peut pas dire qu’elle rivalise avec Saint-Yves de la Sagesse de Borromini ou Saint-Luc et Sainte-Martine de Pierre de Cortone.

En un sens, la beauté indéniable de la Salute est presque secondaire par rapport à la valeur unique qu’elle a pour Venise, dans la ville de Venise. Elle sert de propylée à la lagune et elle est en même temps omphalos, c’est-à-dire ombilic, à la façon de l’omphalos du temple d’Apollon à Delphes, centre du monde antique ; et elle est un peu comme la borne de la spina d’un cirque où finissait un parcours — le Grand Canal, après quoi il faut virer. 

C’est sa situation qui a suggéré le monument : radial comme une rose des vents, et, avec ses grandes volutes tout autour du tam- bour de la coupole, suggérant aussi un mouvement de rotation comme celui de la lanterne d’un phare, d’où ses rayons couvrent, comme l’ombrelle du Saint Sacrement, toute la ville. 

 

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