AU PLUS PRÈS DE CLORINDE,QUAND ELLE SE DÉVOILE

Il n’est rien de doux pour nos esprits qui

n’ait une saveur guerrière.

Érasme, lettre à Nicolas Varius, 26 septembre 1526.

 

 

L'UN des effets du clip musical, régnant aujourd’hui sur les écrans du monde entier à travers certaines chaînes de télévision spécialisées, consiste à procla-

mer et à entériner universellement le lien qui unit la musique (et toutes les pratiques individuelles et collec-tives que recouvre ce mot) à la manifestation des corps. On connaît le scénario habituel : un décor stéréotypé, soit dans la catégorie soft des figures du doucereux, soit dans celle plus hard des clichés de la bizarrerie ou de la vio-lence ordinaire, est chargé de signifier et d’incarner en même temps le régime du fantasme. Là, un individu accordé d’apparence au lieu, et comme déjà pur produit fantasmatique, tient le rôle du « musicien ». Non qu’il le soit lui-même nécessairement : ce qui importe, c’est qu’il prononce le musical, par quelques mouvements de bouche ou quelques gestes dont il gratifie négligemment un instrument-symbole mis comme par hasard à portée de sa main ; cet être constitue le médiateur essentiel, non pour un accès à l’univers sonore, mais vers son référent induit à l’image même. Car ces comparses engagés sur la même scène que l’aède, et qui paraissent mimer dans leurs danses quelque chose du contenu de son chant, comme habités, voire produits par le pouvoir des sons, ce sont les corps. Ainsi s’établit, par le truchement du visuel, l’équivalence entre expérience sonore et exacerbation physique. Si, au nom d’une certaine logique fictionnelle, on s’étonnait que le médiateur appartienne au même monde que les êtres suscités par son verbe ou son geste, comme si le thaumaturge était de même essence que son miracle, on devrait aussitôt comprendre que précisément celui-là n’est nullement un producteur de fiction ; qu’il est déjà lui-même enrôlé dans le fantasme où nous sommes invités nous aussi à nous introduire. Ce qui se joue sous nos yeux n’appartient donc pas seulement à l’ordre du spectaculaire ; il s’agit d’un des rites majeurs qui soudent la culture du « village mondial » : celui par lequel les témoins de la cérémonie sont appelés à s’iden-tifier déjà aux corps de la musique, aux corps musicalisés, pourrait-on dire, par l’effet de deux mystiques conjointes — l’une contemporaine, l’autre archaïque : celle de la fas-cination télévisuelle, et celle de la transe sonore. Ainsi devant l’écran suis-je devenu, par simple procuration, le corps radieux que la musique porte en elle et qu’elle fait vivre (ou revivre) en moi ; ainsi suis-je entré, hors temps, hors lieu, dans la magie d’une communication de corps à corps qui pourrait, somme toute, tenir lieu d’idéologie à l’humanité entière1. Bien sûr, le clip achevé (la loi d’efficacité du mirage ainsi que les impératifs commerciaux exi-gent qu’il soit bref), chacun retrouve sa singularité, sa pesanteur et ses disgrâces. Mais le fantasme a, si j’ose dire, pris corps dans ma propre représentation du corps universel dont je participe malgré tout ; il s’y est lié à un éros diffus mais obsédant du musical. Et qui plus est, un éros chaleureux puisque je le sais maintenant répandu, sur son rythme unitaire, d’un bout à l’autre de la planète.

 

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