CLAUDE GARACHE : PEINTURE ET RÉPÉTITION

 

 

LES limites que s’impose Claude Garache surpren-nent par leur nouveauté et peuvent troubler aussi par leur rigueur : le plus souvent un seul nu, une seule couleur si dominante qu’il faut faire un effort pour voir les autres, deux tailles seulement pour la plupart des toiles. Pourquoi ces quelques tableaux toujours recom-mencés, où l’on devine une sagesse étrangère à la nôtre, celle sans doute qui décida certains peintres chinois à ne connaître que la montagne et le lac, ou le pin et le bam-bou ? Pourquoi ces mêmes gestes dans un atelier presque vide, dans un haut volume d’espace où la lumière, tom-bant des grandes baies et tamisée par des rideaux blancs, éclaire une moquette dont le milieu, rougi, étale progres-sivement sa couleur selon les petits déplacements du lieu secret du peintre, à même le sol, tandis qu’à l’étage des tableaux achevés et des toiles en attente sont rangés debout les uns contre les autres dans un repos absolu ? Nul autre artiste ne s’est voué ainsi à la répétition, et s’apercevoir que l’art de Garache est unique de cette manière inattendue, c’est déjà distinguer le sens et l’im-portance de son œuvre.

Car ces nus ne se donnent pas. Ces tableaux qui se suivent et se reprennent disent peu à peu que le corps est, que nous ne le comprendrons jamais, et que nous aurons toujours et encore à y revenir. Ils explorent, l’une après l’autre, quelques-unes des poses infinies du corps, s’atta-chant avec le temps à différentes familles de poses et envisageant toujours d’autres modulations. Ils montrent que le corps même est infini, dans ses mouvements conti-nuels par rapport à lui-même et à cet autre corps mou-vant que nous appelons le monde.

De nombreux moyens nous aident à connaître le corps, de la physiologie jusqu’à la musique. La peinture est le moyen du silence. Elle fait taire les bruits du corps et les sons du langage. Garache, dont les tableaux sont parfaitement silencieux, choisit néanmoins de leur donner des titres qui attirent l’attention par leur singularité : non pas « femme assise » ou « nu vu de dos », mais Appe, Avo-cette, Loing… Il nomme non pas les modèles mais les poses, et trouve des noms pour ce qui n’a pas de nom, puisque nous ne disposons que de termes imprécis et sommaires, comme « se baisser », « s’agenouiller », « être debout », et nous manquons de mots pour dire les innombrables manières dont nous éprouvons le corps.

Les langues étrangères aussi révèlent d’autres façons de nommer, et Garache, nouvel Adam, s’aventure parfois aux confins du français — Méouge, Aups, Epiairoue — comme si la contrée du corps qu’il vient de découvrir exi-geait un vocable original tiré d’une autre langue. Il retrouve la poésie, qui nomme le nouveau. Et les noms sont neufs également parce que l’artiste masculin cherche le réel dans l’autre qu’est la femme, dans une série de modèles qui se laissent observer sans rencontrer son regard et à qui, dans l’atelier, il ne parle pas. On se rappelle qu’en poésie, dans cet autre art où il n’est fina-lement que des noms propres, la Femme est toujours renommée : Eurydice, Béatrice, Laure, Délie, Stella, Douve.

 

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