LE CERCLE MAGIQUE

 

(De Lessing et Winckelmann à Schelling.)

 

Pour Emmanuel Martineau.


DANS le discours Sur le rapport des arts plastiques à la nature, prononcé en octobre 1807, alors que Hegel venait de faire paraître la Phénoménologie de l’Es-prit, Schelling revient dans une note sur ce qui unit et ce qui oppose la pensée de Winckelmann et celle de Les-sing1. De tous les penseurs du XVIIIe siècle, Winckel-mann est le seul, « comme une montagne », qui ait atteint l’objectivité non seulement du style, mais de la manière de voir elle-même. La sublime solitude qui l’a entouré dans son époque, où « pas un son, pas un mouvement de vie, pas une pulsation, dans tout le vaste domaine des sciences, n’est venu répondre à ses efforts »2, réservait

1 Discours sur le rapport des arts plastiques à la nature, Ed. Cotta,VII 296. 2 Il y eut certes une réception des œuvres de Winckelmann, qui ne pas-sèrent pas inaperçues en Allemagne, dès la publication des Pensées sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture, de 1755 (cf. note 8). Mais la biographie rédigée en 1781 par son traducteur français, Michaël Huber, qui a consacré sa vie et sa fortune aux œuvres de Winckelmann, donne un récit poignant de l’incompréhension et souvent de la mal-veillance dont Winckelmann fut victime dans sa vie d’homme et d’au-teur, jusqu’à son tragique assassinat en 1768.

pour plus tard la levée de ses contemporains véritables. Aux côtés de Winckelmann, Schelling cite Hamann, pour avoir pareillement atteint l’objectivité : les mêmes raisons firent que lui aussi devait rester incompris et sans influence.

Cette objectivité ne consiste pas à « penser sur les choses » et dans ce survol à s’en abstraire — tel est le genre subjectif —, mais au contraire à « vouloir les connaître en elles-mêmes, selon leur pure nécessité ». Or, ce fut la gran-deur de Lessing que d’aspirer, en dépit de toute la maî-trise qu’il possédait dans le genre le plus répandu au XVIIIe siècle, à savoir le genre subjectif, sa grandeur fut d’avoir incliné, fût-ce même inconsciemment, vers l’autre genre, « non seulement dans sa connaissance du spino-zisme, mais dans tant d’autres impulsions, comme celles qui traversent L’Éducation du genre humain ».

Cinq ans plus tôt, dans son introduction aux Cours de phi-losophie de l’art, Schelling présentait son œuvre personnelle en l’opposant aux innombrables tentatives de réflexion esthétique, antérieures à la philosophie de Kant. Il y eut d’abord Baumgarten, de l’école wolffienne qui remonte à Leibniz, ensuite « toutes les théories des sciences et des Beaux-Arts » imprégnées de psychologie et d’empirisme à la mode anglaise et française, qui fleurirent dans la période pré-cédant immédiatement celle de Kant3. Les kantiens comme toujours aussi pauvres de goût que d’esprit, se contentèrent d’apprendre par cœur la Critique du jugement esthétique, qui leur tint lieu de philosophie universitaire, tandis que d’autres publiaient recettes et livres de cuisine pour composer des tragédies4.Tel est l’arrière-plan sur lequel se dégagent la figure de Winckelmann, et tournée vers elle, en contrebas et sans l’avoir comprise, celle de Lessing.

3 Philosophie de l’art, éd. Cotta,V 362.

4 Ibid.

 

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