ÉRÔS ET ÊTRE

 

I. L’ÉRÔS COMME AUTO-ASPIRATION DE L’HOMME.

[95] Une fois la démonologie de l’érôs racontée et expliquée par Diotime, Socrate pose la question de son utilité et de son usage, introduisant ainsi à la question déjà annoncée plus haut (199c5 ; 201e1 sq.). Dans une telle question, il est déjà posé par anticipation que les hommes sont envisagés comme les êtres qui, en leur essence, revendiquent en désirant. Leur lieu, par consé-quent, doit nécessairement être cet entre-deux qui a été révélé comme propre à l’érôs lui-même. Ce qui signifie que les hommes sont certes ici des mortels, mais que, dans cet être-mortel, ils dépassent celui-ci et ont part à ce qui est immortel, à l’étantité et au divin. Or, dans la mesure où l’élucidation qui suit porte l’érôs à la parole comme la revendication désirante des hommes [96], la question de l’utilité et de l’usage, c’est-à-dire des œuvres de l’érôs pour les hommes, peut également être comprise comme la ques-tion de ce que les hommes mettent en œuvre en tant qu’ils reven-diquent en désirant, donc en tant que ceux qui, d’une part, demeurent engagés dans l’inconstance du séjour transitoire, mais, d’autre part, sont ouverts et appartiennent à ce qui séjourne tou-jours comme le même dans la constance et procure celle-ci.

Or l’essentiel, ici, est de ne pas se représenter simplement cette position intermédiaire de l’homme comme une relation formelle, mais de prendre justement en vue les hommes ainsi placés dans cet entre-deux dans le provenir de leur désir, autrement dit de mettre en évidence dans sa mobilité spécifique leur rapport à cela entre quoi ils se tiennent en tant qu’ils revendiquent en désirant. Au reste, ce qui se manifestera dans la suite comme œuvre de l’érôs ou des hommes déterminés par lui présentera également un caractère d’œuvre tout à fait spécifique, qui exclut toute référence à ce que nous pouvons nous représenter couramment sous le nom d’œuvre.

Diotime, cependant, ne procède point, ainsi qu’on l’eût attendu, en déduisant simplement la revendication désirante de l’homme de l’entre-deux (métaxy) qu’elle a mis en évidence, et il n’est pas moins frappant de constater qu’elle ne s’engage pas dès l’abord dans la ques-tion socratique de l’utilité et de l’usage de l’érôs. À cette question, sa réponse consiste plutôt à entreprendre un enseignement nouveau et préparatoire, et, dans ce cadre, à introduire de nouvelles questions, qui sont amenées, comme souvent chez Platon, par la tournure : « Si l’on (tis) demandait... » Ce qui nous apporte l’indication [97] suivante : la réponse à la question de l’utilité et de l’usage de l’érôs pour les hommes ne peut être donnée immédiatement, mais exige une éluci-dation préparatoire. Il est nécessaire, et cela en partant de la concep-tion ordinaire — car c’est celle-ci même qu’il convient de comprendre en sa teneur propre, dissimulée à elle-même —, de s’enquérir d’abord en général de ce dont il y va pour les hommes en tant qu’ils revendi-quent en désirant avant de pouvoir élucider ce qu’ils entreprennent et mettent en œuvre pour atteindre cet en-vue-de-quoi. Le développe-ment de cette question se divise en deux parties séparées l’une de l’autre par une assez longue remarque intermédiaire : 1/ 204d3— 205a8 ; 2/ remarque intermédiaire 205a8—206a2 ; 3/ 206a3-a12. C’est seulement à partir de 206a3 qu’il est question de l’œuvre de l’érôs et que commence l’élucidation de celle-ci, après qu’a été encore une fois nommé de façon résumée ce dont il y va pour l’homme en tant que déterminé par l’érôs. Le véritable en-vue-de-quoi de l’érôs, dont il convient dans la suite de mettre en évidence la structure spécifique et l’œuvre à chaque fois accomplie par l’érôs ne sont donc pas la même chose. L’en-vue-de-quoi doit nécessairement être compris comme ce par rapport à quoi celui qui revendique en désirant met quelque chose en œuvre, donc, pour ainsi dire, comme l’horizon de projet de sa mise en œuvre, laquelle mise en œuvre peut être à nouveau appe-lée, encore qu’en un sens dérivé, un revendiquer désirant. Ce que cela signifie concrètement, l’interprétation le montrera.

 

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