REVUE CONFÉRENCE -

«LE MOINS ÉLEVÉ DES ESPRITS TOMBÉS DU CIEL»

Un entretien sur l’immaturité[1].

 

 

MATTHEW MEHAN. Chaque génération a sa part de parents immatures. La génération actuelle est-elle particulièrement immature ?

David Bosworth. Évitons de ne considérer qu’une seule génération : c’est une façon de faire dont raffolent nos soldats de la culture, et qui revient vite à distribuer de mauvaises notes. J’aimerais souligner au contraire que l’épidémie actuelle de comportements immatures fait partie d’un processus historique de grande ampleur, qui remonte au moins à la fin du XIXe]siècle. Les transformations que l’Amérique a connues dans son économie morale reprennent et réfléchissent la réorganisation complète de son économie matérielle tout au long de cette période. Les bouleversements radicaux des deux guerres mondiales et une longue dépression ont si bien recouvert, en les retardant, les effets éthiques, psychologiques et sociaux de ces changements, qu’il a fallu attendre la période d’après-guerre, période de paix et de prospérité relatives, pour que les contours d’un nouveau type américain se précisent. David Riesman, Christopher Lasch et d’autres les ont relevés. La tendance à l’immaturité ne se sépare pas de la réorganisation de notre réalité matérielle, laquelle inclut aussi des changements que la plupart d’entre nous considèrent comme de véritables progrès qu’ils n’entendent pas remettre en cause : une plus grande espérance de vie pour nos parents, de plus grandes facilités pour les femmes, une abondance matérielle rendue disponible par la puissance économique inégalée de l’Amérique après la Seconde Guerre mondiale. La prospérité, telle qu’elle est définie par cette économie, exige et engendre à la fois un comportement immature fait d’irréflexion, d’imprudence, d’avidité, de tout un ensemble d’attentes adolescentes interchangeables à l’infini.

Matthew Mehan. Quels points de référence pourraient nous permettre de juger notre époque moins mûre que la précédente ?

David Bosworth. Vous aimeriez disposer d’une sorte d’indicateur sociologique ! Étant donné que mes penchants intellectuels ne me portent guère vers les chiffres, je ne vous en fournirai que par boutade : disons le développement de la chirurgie esthétique, la progression des naissances illégitimes, la fréquence avec laquelle les parents actuels parlent de leurs enfants comme de leurs « copains »… Mais je préfère réfléchir avec des mythes, et je vous dirai plus sérieusement ceci : lisez Les Aventures de Pinocchio de Carlo Collodi, qui datent de 1880 environ, et comparez-les au dessin animé réalisé par Walt Disney en 1940. Tout ce qu’on peut dire de la fin de l’éthos américain se condense dans l’avachissement radical que Disney fait subir au thème original. L’histoire de Collodi montre la lente maturation d’un garçon fougueux qui finit par apprendre à « aimer le monde sans lui faire confiance », pour reprendre les mots de Chesterton. Dans la version de Disney, quel est le message moral, porté par la « conscience » de l’enfant-marionnette, Jiminy Cricket ? « Le destin nous sourit », les rêves deviennent réalité « comme par enchantement », « aucune demande n’est excessive ». Au moins quatre générations d’enfants américains ont grandi avec cet hymne à la revendication narcissique, ritournelle virtuelle de la société Disney.Tâchez de me citer une seule tradition éthique ou spirituelle sérieuse qui enseigne aux enfants qu’aucune demande n’est excessive. Et regardez qui peut profiter de générations entières élevées avec des attentes aussi illimitées.

Matthew Mehan. Les parents choisissent souvent d’imiter leurs propres géniteurs en éduquant leurs enfants. N’est-ce pas toujours le cas ? Et sinon, pourquoi ?

David Bosworth. Pour avoir une influence significative sur ses enfants, que l’on suive ses propres parents ou un idéal diamétralement opposé, il faut une proximité physique — on ne règle pas cela par courrier électronique —, et beaucoup de parents d’aujourd’hui, pour différentes raisons, sont « absents sans autorisation ». Le nombre de familles désunies et de naissances illégitimes a montré que beaucoup d’enfants n’ont aucune relation privilégiée avec l’un de leurs parents, généralement leur père. Cette tragédie s’accompagne du fait que la pression du temps pèse sur les rythmes domestiques des familles unies, les parents travaillant l’un et l’autre en dehors de chez eux. Dans une économie privée et globalisée, avec de bas salaires et de faibles profits, beaucoup de couples des classes les plus basses ne peuvent tout simplement pas se débrouiller avec une seule rentrée d’argent.

Les familles de la classe moyenne subissent la même pression : elles aspirent à donner « le meilleur » à leurs enfants — les plus beaux logements dans les meilleures résidences avec les meilleures écoles, sans compter les aides diverses, les leçons particulières, les équipements, etc. Pour ces parents « modèles », élevés dans une forte demande de progrès technologiques, le modèle qui tend à prévaloir n’est pas celui de la tradition familiale, mais celui de l’obéissance aux derniers avis d’experts et de professionnels de l’éducation — et comme tout autre aspect de notre société, cette éducation est censée se faire « de mieux en mieux ». Enfin, l’économie de la mode, qui exploite cet idéal de progrès perpétuel, achève d’élargir le mépris de la tradition : on considère toutes les nouveautés comme autant d’« améliorations », et le vieux « style » parental devient ridicule et encombrant, un peu comme le faux-col d’Eton ou un chapeau orné de fruits tropicaux. Quand le « branché » devient le critère dominant dans l’ordre social et psychologique, comme c’est le cas dans notre économie de consommation, les parents (reprenons le lexique du marketing) se mettent à se « repositionner » en « copains » de leurs enfants.

Matthew Mehan. Dans vos travaux antérieurs, vous avez constaté la perte de la distinction entre public et privé, la disparition de l’harmonie entre le chez-soi et le monde. Pouvez-vous préciser ce point ?

David Bosworth. L’économie de marché, en se modernisant, a créé des richesses considérables et entraîné de véritables progrès technologiques, mais n’a jamais été par elle-même favorable à la famille. Comme Thomas Carlyle l’a perçu très tôt, les génies tutélaires du capitalisme sont la Machine et Mammon (l’efficacité rationnelle tendue vers le profit), et ces valeurs liées les unes aux autres, quand elles sont rigoureusement appliquées, sont incapables de façonner une communauté de bon voisinage, et moins encore de proposer un modèle à l’amour sacrificiel requis par une parentalité fructueuse. Le défi paradoxal du capitalisme a toujours été de chercher à utiliser ses moyens matériels pour nous protéger des ravages moraux qu’il est susceptible de produire. La solution la plus commune, qu’on voit paraître dès le milieu du XIX[e]siècle en Angleterre, fut de prendre sur ses gains pour construire une maison pour sa famille qui soit séparée physiquement, et donc psychologiquement et éthiquement, de l’éthos dominant du centre économique. Malgré son succès relatif dans le passé, cette solution suburbaine — la tentative de construire, pour reprendre les termes de Lasch, un « havre dans un monde sans cœur » — est devenue beaucoup plus problématique aujourd’hui. Il y a, schématiquement, trois raisons à cela. D’une part, la puissance d’invasion des médias électroniques est telle que les « murailles » du chez-soi ne peuvent plus repousser la propagande économique et la maintenir au-dehors. D’autre part, la privatisation rampante de l’espace public (des centres commerciaux fermés se substituent aux places comme lieux de réunion de la démocratie) a fait de la « ville natale » suburbaine elle-même un centre d’endoctrinement commercial. Enfin, comme je le souligne dans mon essai The Sacking of Wemmick’s Castle, quand des parents passent souvent quarante heures par semaine ou davantage à travailler en dehors de chez eux, l’éthos d’entreprise a une tendance naturelle à contaminer quand ils sont à la maison les notions courantes de comportement responsable. La parentalité en subit les conséquences en se réglant sur des méthodes managériales et en se donnant des buts comme le « moment de jeu » (planifier l’efficacité), le « moment qualitatif » (maximiser la productivité), ou créer un site Web à l’occasion de la naissance d’un enfant (faire de la publicité autour de la dernière ligne de produits de l’entreprise). Tout cela réuni fait que la Machine et Mammon ont commencé de dominer à l’intérieur de la famille comme au-dehors.

Matthew Mehan. C’est un problème libéral ou conservateur ?

David Bosworth. C’est le problème de chacun, bien que l’aveuglement sélectif à son égard puisse s’analyser différemment selon l’orientation politique. Les conservateurs en matière de culture ont été beaucoup plus sensibles à la fragilité de la famille à l’époque postmoderne. Raisonnant comme ils le font à partir de valeurs traditionnelles, ils n’ont pas eu à attendre « les études à mener sur le sujet » — tous ces « post-mortem » sociologiques — pour reconnaître, par exemple, quelques-uns des dangers liés à la révolution du divorce. Et malgré mon désaccord fréquent avec les films ou les livres qui les attaquent, ils reconnaissent au moins que les enfants ont parfois besoin d’être protégés des excès de la « libre expression » dans les économies du divertissement et de l’information. Cela dit, les conservateurs en Amérique ont toujours tendance à prendre pour boucs émissaires des artistes ou des penseurs « libéraux », à les attaquer en tant qu’individus, et à se préoccuper à l’excès d’un Gouvernement qui règlerait tout. Et ils font régulièrement des alliances politiques avec les puissances industrielles et commerciales qui sont la cause essentielle de l’effondrement de notre « milieu moral » commun. Les libéraux, à l’inverse, sont particulièrement sceptiques à l’égard des motivations et des comportements d’entreprise, mais ils sont aveugles à la façon dont leur propre pensée a été affectée par la même logique morale que celle qui préside aujourd’hui au marché. Par exemple, ils ne voient pas le lien évident entre l’obsession actuelle de la « transgression » dans les arts ou l’université et la permissivité soutenue par l’économie de la mode. Et leur tendance à croire en un progrès rationnel porté par la science et la technologie, en effaçant les différences capitales qui séparent notre être moral de notre être matériel, les conduit parfois à imaginer qu’il peut y avoir, et qu’il y aura bientôt, une « solution technique » aux problèmes de la nature humaine.

D’un autre côté, des signes encourageants sont apparus récemment. Dans les cinq ou six dernières années, Commercial Alert — un groupe libéral sans but lucratif dirigé par Gary Ruskin, qui travaille en collaboration avec Ralph Nader — a fait équipe avec des groupes conservateurs de défense de la famille pour s’opposer à l’invasion commerciale des programmes scolaires par des entreprises comme Channel One.

Matthew Mehan. Alors, qu’est-ce qui manque à la vie de famille dans la société moderne ? Et comment l’a-t-on perdu — ou dérobé ?

David Bosworth. Ce qui manque trop souvent, pour les différentes raisons que j’ai citées, ce sont les parents eux-mêmes, ainsi que les familles élargies et un réseau de relations stables avec des amis durables, qui aident les parents dans leur tâche d’éducation. Ce qui manque toujours davantage dans notre société, c’est de comprendre avec confiance qu’il doit y avoir une différence entre les responsabilités et les comportements des enfants et des parents, et que la meilleure manière d’être des parents n’est pas de devenir les « copains » de ses enfants.Au lieu de cela,on voit une peur et un mépris considérables de l’avancée en âge, un surinvestissement dans ce que j’appelle la pseudo-expertise de spécialistes de l’aide personnelle, et une confusion du rôle qu’on a au travail et de celui qu’on a à la maison. Ce qui est là, ce qui est même presque omniprésent, c’est une économie du divertissement dont les messages commerciaux reprennent avec agressivité les mêmes refrains que le Jiminy Cricket de Disney : tant qu’on achète le bon produit ou le bon conseil, le destin nous sourit, nos rêves se réaliseront comme par enchantement, et notre existence est telle qu’il est normal et moral de croire qu’« aucune demande n’est excessive ».

Matthew Mehan. Qu’est-ce alors que la maturité ? Qui sont les parents d’aujourd’hui qui la possèdent ?

David Bosworth. Que signifie passer ses diplômes, se marier, atteindre sa majorité ? Même dans une société où les anciens rites de passage ont été systématiquement dévalués, nous attendons, même si cette attente est généralement assez vague, un changement profond dans le sens, les impressions, la pratique de la vie quotidienne, après que nous avons franchi les frontières communes les plus décisives. Vient un moment, comme dit le poète Wendell Berry, où nous devons cesser d’être des apprentis et devenir des ouvriers. Un sculpteur peut avoir de nombreux assistants, reste qu’il est le seul finalement à signer l’œuvre, à être responsable de la qualité de sa réalisation. La maturité, c’est un degré de développement dans la vie où l’on devient pleinement responsable — chez soi, au travail, dans la cité, dans l’existence même. Toutes les actions humaines se déclinent selon la langue particulière, les usages, les compétences économiques, les croyances spirituelles de sa propre tribu, et en conséquence, l’expression de la maturité peut prendre différentes formes. Mais, comme Joseph Campbell l’a montré avec force pour le mythe héroïque, il y a toujours, je crois, un seul récit directeur, même si ses formes varient. Dans ce récit, au-delà de la ligne de partage et de passage, on acquiert les droits et les responsabilités de l’âge adulte, dont les plus universels et les plus importants sont les droits et les responsabilités liés à l’éducation des enfants. Il y a un certain nombre de traits que j’associe à la maturité parentale, faciles à énumérer et difficiles à respecter. Parmi eux, une intelligence pleine de bon sens, un réalisme métaphysique, l’engagement de dire la vérité (mesurée selon l’âge de l’enfant), une égalité d’humeur qui s’efforce de trouver l’équilibre entre espoir et humilité, joie et méfiance relative à l’égard du monde et de soi-même. Mais je n’ai pas de recette secrète à ce sujet, et si j’en avais, je ne croirais pas une seconde qu’elle indiquerait une partition politique ou religieuse prévisible. Mon message est beaucoup plus prudent, et plus collectif. Au-delà de la rhétorique du bien-être à laquelle nous recourons dans les occasions patriotiques, nous ne vivons plus en un temps et en un lieu qui nous « demandent » d’être mûrs — dans la parentalité comme dans le reste. Le milieu moral totalement commercialisé de la vie américaine contemporaine veut des producteurs efficaces et des consommateurs avides. Transformant toutes les valeurs en « valeurs de marché », il prône la pratique de l’efficacité au service de l’avidité. Il nous demande d’avoir, comme le disait Milton, « le moins élevé des esprits tombés du Ciel », « the least erected spirit that fell from Heaven ».

(Traduit de l’américain par Christophe Carraud.)

 

 

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[1]Nous avons découvert cet entretien dans la traduction allemande qu’en a donnée la revue berlinoise Sinn und Form dans son numéro de janvier-février 2008 (trad. all. Heide Lipecky, p. 76-80). Nous en traduisons ici la version originale (MercatorNet du 3 août 2006), en remerciant Gernot Krämer, l’un des animateurs de Sinn und Form, de l’acribie de ses choix. Le lecteur curieux pourrait jeter un œil sur le beau livre de George Boas, The Cult of Childhood — nous le traduirons prochainement. (NdT)

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