Maria M. Sepiol, Observations (photographies, dessins, pastels)

 

présenté par Xavier-Gilles Néret. 

 

LA DÉCOUVERTE DES CRÊTES SIENNOISES un jour d’été 1987 marqua pour Maria M. Sepiol un tournant décisif dans son aventure de peintre. La profusion, cette année-là, de champs brûlés, mer de collines rayées noires et jaunes, fut une révélation. Après la haute montagne — celle des Carpates et celle de C. F. Ramuz —, principale source d’inspiration de ses premières années à la sortie des Beaux-Arts de Cracovie (1982), elle avait trouvé en cette campagne toscane son « atelier à ciel ouvert » et ses motifs, qu’elle n’a eu de cesse, depuis lors, d’approfondir. 

« Je travaille essentiellement d’après ce que je vois. » La ruine Santa Lucia, Medane, San Giovanni d’Asso et ses environs, Ferranesi, Terrapille sont quelques-uns des lieux qu’elle arpente depuis trente ans, ouverte à la vision bouleversante à transcrire. Elle aime emprunter des chemins inconnus se perdant à l’horizon, et se retrouver dans un désert de collines crayeuses aux ondulations rapprochées — celles que peignait déjà Ambrogio Lorenzetti, il y a huit siècles —, où domine la terre blanche-grise-ocre, nivelée par l’érosion naturelle et l’activité agricole. De ces paysages élégants, émane un royaume de la couleur subtile et raffinée. La saisir est pour elle une quête incessante. Les premiers temps, elle se déplaçait presque quotidiennement, à la recherche de nouvelles vues. Elle préfère maintenant rester en un même lieu pour approfondir son propos, confrontée aux variations des saisons et de la lumière. Ainsi, parmi tant d’autres, les séries de pastels Sur la brillance de la paille (2008), Le sommeil de chaume (2009), ou Le noir éphémère (2010). La spontanéité initiale s’estompe au profit de méditations plus obstinées. 

Jamais elle ne succombe à la tentation du joli paysage, pourtant grande en pays toscan chez une cohorte d’aquarellistes de cartes postales. Pas de cartoline, elle cherche autre chose. « L’étude du beau n’est pas suffisante, il faut prendre des risques à chaque tableau, il faut une tension, une inquiétude plus ou moins dérangeante ; sans cette rigueur, il ne reste rien de l’émotion. » Elle ne peut d’ailleurs s’empêcher de « faire du noir ». Rien ne l’inspire tant que le sentiment éprouvé à l’« immense gravure entaillée » dessinée par les chaumes brûlés, d’autant plus désirables que devenus rares depuis l’interdiction de la pratique du brûlis. La présence du noir. 

In situ, sa solitude doit être complète. Elle oublie tout. Une intense concentration est nécessaire pour se rendre disponible à l’émerveillement de la vision fugitive et la mettre en œuvre sur le papier ou la toile. Aux heures les plus propices, l’aube et le crépuscule, les variations de la lumière et des couleurs sont infinies, loin de la stabilité chromatique de la mi-journée. Il faut alors devenir panthère, être aux aguets, assurer la rapidité du geste. La vision est sa proie, mais elle-même est saisie par l’émotion et englobée dans le paysage. Activité et passivité s’entremêlent, indistinctes. « Excitation, tension extrême, puis inquiétude... Après — selon le résultat de “la prise” —, calme, une certaine fatigue, parfois plénitude... » 

Au tournant des années 1990, elle abandonne la peinture à l’huile pour le pastel sec, plus pratique pour travailler in situ et surtout en raison de ses potentialités expressives. Par le choix des tons, du papier, et son art singulier des superpositions, elle dépasse l’opposition classique du trait et de la couleur en une unité supérieure, picturale. À partir de 1998, elle aborde la tempéra, intriguée par la luminosité de ses couleurs à partir d’une palette restreinte. Elle échappe ainsi au risque de la facilité routinière du savoir-faire, sa hantise. Ses recherches se concentrent alors sur les nouvelles formes, plus synthétiques et abstraites, qui apparaissent de manière spontanée, provoquées par cette technique qui ne se laisse dompter que furtivement, exige une grande attention et ne supporte pas de repentir. Ses tempéras étant peintes sur le motif, c’est un défi supplémentaire à l’indispensable émotion première, qui laisse une ouverture plus grande à l’inattendu. De petit format, chaque toile concentre la quintessence de la vision, objet éminemment auratique. 

Le pastel et la tempéra lui permettent de travailler une matité saturée de couleur, que portent aussi certaines fresques italiennes du Quattrocento ayant conservé leur fraîcheur. Elle tient à cet aspect mat parce qu’il évoque la terre poudreuse des Crêtes siennoises. Trouver en peinture le juste gris ou la diversité des ocres constitue pour elle une quête en soi. 

Parallèlement, elle dessine à la mine de plomb et fait de la gravure, avec un attrait particulier pour l’aquatinte, dont elle apprécie les potentialités picturales — l’amplitude du geste, le velouté, les dégradés de gris —, manifestes par exemple dans ses livres avec Pascal Quignard (Ethelrude et Wolframm, Claude Blaizot, 1985) ou Jean-Claude Schneider (Sentes dans le temps, Apogée, 2001 ; Si je t’oublie, la terre, La Lettre Volée, 2005). Elle pratique de surcroît la photographie, utilisée d’abord comme carnet de croquis, mais aussi désormais comme médium autonome, permettant de capter par sa rapidité de remarquables visions, surtout lorsque l’imperfection d’un flou ou d’un bougé en renforce à ses yeux la pertinence. 

Par ces diverses voies — pastel, tempéra, mine de plomb, aquatinte, photographie —, c’est donc toujours la même tentative obsessionnelle qui s’affirme, celle d’une saisie proprement picturale du paysage, centrée sur le rendu des jeux infinis de la lumière. Maria M. Sepiol résiste ainsi avec ses armes à leur inéluctable disparition. Tragédie de la lumière. Chacune de ses œuvres nous fait la grâce d’en perpétuer l’insigne émotion. 

Xavier-Gilles Néret. 

 

photographies de Maria M. Sepiol

 

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