REVUE CONFÉRENCE -

Altitudes (VII)


Mélèze. 

 

C’est une dentelle de lumière verte au grand air, d’aiguilles légères qui font que les arbustes, les bancs d’herbes ou de plantes basses trouvent leur provision de clarté. Féerie vert-pâle : au premier froid, la dentelle muera en jaune vif, orange, flammes ou braises. Vers l’automne de la Toussaint, la pénombre rousse du sous-bois exhale une vapeur de miel. Altitudes résineuses : le mélèze est leur enchanteur venu d’une ère boréale. 

Avide de sols caillouteux, de moraines, de couloirs raclés d’avalanches qui mettent au frais ses racines, le mélèze colonise les landes. Arbre pionnier, il est libre. À l’inverse des troncs massifs que les rafales plient, renversent, il balance, paisible, il oscille. Jeune ou mûr, droit, ce malingre porte de longues ramures minces qui pendent. Adulte, il se charge d’une cuirasse grise ou brune, gercée d’écailles. 

Quand l’automne attise le foehn, des particules gelées flottent dans l’air ambré du mélézin : lamelles de givre ? petite poudreuse en dispersion...? rien que des aiguillettes de mélèze, si fines et molles et refroidies qu’on dirait d’infimes flocons : jonchant le sol, bourrant les creux, elles enrobent les roches qui semblent muer à leur tour. Aux premières sous-couches, les aiguilles déposent une étoffe, les neiges suivantes l’enfouiront. Les fontes d’avril la rendront au jour, roussie, et l’on ira glissant, skiant sur une soie de haillons d’aiguilles. Minuscules, les chatons jaunes boutonnent sur les branches, sèment pour les fleurs framboise qui affluent : leur roserouge-carmin rayonne entre les feuilles vertes naissantes. 

L’hiver, mât souple et long, les branches nues comme des vergues sans voiles avec mille filins de ramilles où stagnent d’anciens cônes secs, le grand mélèze évoque un vaisseau fantôme pris dans un linceul. Mort? non encore ! mais robuste quand il se dépouille, sans aiguilles à entretenir, fort peu de neige à supporter, c’est l’arbre qui n’oppose rien aux bourrasques. 

Les aiguilles recréent l’humus. Tendres sont les épines de cet arbre en vie pour des siècles ; alors que, musculeux, lourd de piques persistantes, les racines noueuses en surface et pourvu que nul vent ne l’abatte, l’épicéa deviendra centenaire à peine. Lui, le mélèze, il fouille dans le terroir pierreux pour nourrir son bois dur, rouge, si incorruptible qu’on en fait des sortes d’aqueducs, les bisses dans les hauts du Valais. Le Queyras y creuse ses abreuvoirs, ses fontaines ; et les vieux toits de tavaillons gardent les générations d’une famille. 

Envoûtement de la douceur attachée à ce tronc rugueux. Forêt prodigue en lumière. Feuilles à résine qui collent mais volent et chutent avec l’automne. Franc montagnard, il aime réunir les contraires. Lorsque l’épicéa le supplante sur une alpe qu’il avait peuplée, le mélèze ne s’obstine pas, il grimpe vers d’autres étages, en lenteur. 

Côtoyant le mélèze, poussant encore plus haut que lui, le pin cembro — l’arolle du franco-provençal —, trapu, touffu, noir, tourmenté, en solitaire ou par cembraies. Son histoire peut durer mille ans. Qu’il attende. 

 

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