GRANDEURS ET MISÈRES DU JUGEMENT

CETTE BRÈVE COMMUNICATION N’ABORDERA PAS, sinon à la fin et sommairement, des thèmes touchant à mon domaine d’études . Je ne traiterai pas du « jugement » dans le monde

du droit romain, ni non plus dans le monde du droit en général — même si nous connaissons tous l’importance considérable que l’acte de juger et le jugement ont toujours eue et continuent d’avoir dans la sphère juridique. En revanche, j’exposerai quelques pensées isolées, qu’a fait naître en moi la réflexion sur le phénomène qu’est juger au sens le plus large.

1.

Il y a un premier acquis, parmi les plus évidents, auquel on parvient quand on se met à réfléchir sur le jugement, sur l’acte humain de juger : c’est que cet acte constitue une opération intérieure absolument nécessaire et récurrente dans l’expérience de tout homme, quel que soit son degré de culture ou d’intelligence.

Le jugement, en effet, dans sa portée la plus large, qu’il est utile de souligner ici, peut se définir — sans aucune prétention d’originalité ni d’approfondissement — comme l’acte par lequel nous qualifions quelque chose en termes de valeur, et donc, du moins dans la majeure partie des cas, en termes d’approbation ou de désapprobation, de positif ou de négatif. Dans son acception très générale, le fait de juger apparaît de façon évidente comme une activité intérieure inséparable de la vie de toute créature humaine. Vivre en personne humaine est en effet impensable sans un effort continuel d’évaluation, autrement dit sans jugement. D’abord dans la sphère empirique des choix nécessaires et incessants pour ses propres opérations matérielles ; ensuite, toujours dans l’ordre empirique, dans la comparaison tout aussi nécessaire et incessante avec les opérations des autres, avec qui la vie nous met en contact ; enfin, bien sûr, dans le domaine non empirique de la réflexion consciente et systématique. Même pour des hommes qui ne s’élèveraient jamais au-dessus de l’expérience pragmatique, qui ne prendraient jamais l’habitude de la réflexion, de la méditation sur eux-mêmes, sur autrui, sur l’existence — bref, pour des hommes du type (évidemment un peu abstrait et théorique) des « brutes » de Vico, juger, de quelque manière que ce soit, même grossièrement, est aussi nécessaire, pour vivre, que respirer. Et cela dans la préhistoire, dans le présent, dans l’avenir.

Il est vrai cependant que dans la majorité des cas, nous ne nous apercevons même pas, en vivant, que nous formulons sans cesse des jugements sur nos actes et sur nous-mêmes, sur les actes d’autrui, sur les autres hommes, et sur mille autres réalités. Mais généralement, nous ne nous apercevons pas non plus que nous respirons. Si l’on veut, il en va un peu de l’homme comme de M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière, qui découvrait tout surpris qu’il faisait de la prose chaque fois qu’il ouvrait la bouche. C’est ainsi que nous découvrons que nous sommes tous juges, souvent sans le savoir.

 

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