LE SURMOI N’A JAMAIS ÉTÉ AUSSI JEUNE

 

Éthique et morale.

 

NOUS vivons une époque où le souci éthique semble n’avoir jamais été aussi développé, à en croire le nombre de comités, chaires, instances de réflexion à lui dédié. On peut s’en féliciter : ceux qui déploraient que les spectaculaires avancées scientifiques et techniques depuis deux siècles n’aient pas été doublées d’un progrès comparable sur le plan moral, attribuant à ce décalage l’essentiel de nos maux,seraient en passe de voir leurs vœux exaucés. À moins que l’inflation éthique ne doive, à rebours, nourrir l’inquiétude. On se rappelle la réflexion qu’un officier anglais aurait adressée à Surcouf : « Vous ne vous battiez que pour l’argent, alors que nous, nous nous battions pour l’honneur » ; à quoi le roi des corsaires aurait répondu : « Monsieur, chacun se bat pour ce qu’il n’a pas ». Réflexion qui jette une ombre de suspicion sur l’inflation éthique contemporaine.

Un autre sujet propre à nourrir la perplexité est la fortune du terme « éthique », quand anciennement on aurait parlé de « morale ». Quel sens donner à cette substitution ? Au risque d’un schématisme très exagéré, avançons ceci : alors que la morale détermine le comportement à adopter en fonction du bien et du mal, pris dans une perspective transcendante ou idéaliste, l’éthique a davantage affaire au bon et au mauvais,en conformité avec la raison et le bien commun, sans référence religieuse. Alors que, selon Kant, « la morale n’est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur », l’éthique telle que nous la connaissons, par réaction contre les aspects sacrificiels de l’ancienne morale religieuse, et du fait de la pluralité des points de vue, accorde une large place dans ses principes et attendus aux arguments utilitaristes, conséquentialistes et eudémonistes. La morale prend volontiers un caractère impératif, intimidant, vite accusatoire et fait appel, pour être respectée, au surmoi, tandis que l’éthique n’a guère cette dimension culpabilisante. De là à dire que le relatif dépérissement de la morale par rapport à l’éthique irait de pair avec un dépérissement du surmoi, il n’y a qu’un pas qui réclame, avant d’être franchi, que l’hypothèse soit examinée de plus près.

 

 

La formation du surmoi.

 

La première référence de Freud au surmoi est tardive, elle se situe dans Le Moi et le Ça publié en 1923. À l’intérieur de ce qu’on appelle la seconde topique freudienne, le surmoi prend place aux côtés du ça, réservoir pulsionnel, et du moi — dans un premier temps, le moi plaisir, où l’enfant ne se reconnaît que dans l’agréable (tout ce qui est désagréable est attribué à l’extérieur), puis le moi réalité, qui admet, précisément, le principe de réalité, distingue a priori l’intérieur de l’extérieur et les met en contact. Le surmoi, quant à lui, apparaît comme intériorisation de l’instance sociale, de la répression pulsionnelle exigée par la vie en commun. D’être introduit en dernier, le surmoi n’en est pas moins essentiel et, dans les ouvrages à portée anthropologique, s’avère constitutif de la culture. Très grossièrement parlant : le ça est amoral, le surmoi impose la moralité ou reproche les manquements, dissuade ou accuse, le moi s’efforce de satisfaire le ça tout en demeurant moral. On peut contester le bien-fondé de la tripartition freudienne. Reste un fait : elle n’aurait pas rencontré le succès qu’on lui connaît si elle ne correspondait pas à une façon générale qu’ont les humains d’aujourd’hui, dans les parties du monde que nous habitons, d’appréhender leur propre expérience.

 

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