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Il y eut à l'origine une terre infigurable, inhumaine comme un premier chaos ; mais le visage qu'elle offre à présent, ici et là, ne l'est pas moins qu'en ce lointain départ. La terre se tient entre ces deux inhumanités, parce qu'elle est une des figures de l'humanité - celle à laquelle cette humanité se rend comme à ce qui lui demeure caché, un peu en-deçà, un peu au-delà du monde. La création est lancée comme un adieu-va. Elle est " le viatique qui ne sera jamais plus réapprovisionné ".

C'est pourquoi la terre dont nous parlons n'est pas tout à fait la planète que nous habitons ; elle n'est pas davantage " nature ", ou " paysage ". Elle n'est pas non plus celle que vise l'écologie, car celle-ci, même lorsqu'elle n'atteint pas à une idolâtrie comptant pour négligeables la liberté humaine et l'effort de la pensée, garde en son fonds on ne sait quel parfum de rancoeur contre l'histoire, et rêve de conduites humaines qui s'épanouiraient comme des plantes. La terre dont nous parlons se referme toujours, et nous appelons monde la seule compréhension que nous ayons d'elle.

Décrire la terre, raconter la terre. La transmettre par la parole : instaurer l'ordre humain du vis-à-vis. Le lien s'y conserve de la main et des choses. Mais surtout : pas cette nostalgie hors du désordre de l'action ; pas ce rêve qui se prend au monde comme à un spectacle qu'enchante sa différence par rapport à l'ordinaire. Le sentiment esthétique séparé de l'ordre infiniment pluriel qui l'anime n'est qu'un luxe inutile, la forme moderne du repos pour des hommes fatigués du siècle qu'ils inventent. Il y a en lui trop de vision, et le toucher manque. La nature est une invention récente ; le paysage aussi, que parcourt l'imagination fantastique, et qu'instaure le malheur technique : on n'y rencontre que des sujets, des consciences, selon les règles d'un statisme individuel et enclos qui se donne le rôle d'un régisseur. Cette nature-là est un théâtre. Seule la terre est une chair, parce qu'elle est une promesse et un gouffre ; un temps hors de prise, et qui fait face.