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Joubert est l'homme qui a dit :
" Penser à Dieu est une action ", et qui devait avoir
les meilleures raisons du monde pour le dire.
Charles Du Bos, Journal, 10 octobre 1924.

Joubert n'est pas un auteur, dans le sens qu'on prête d'habitude à ce terme. Bien qu'on l'y eût souvent convié, il ne publia rien de son vivant. Sa modestie surpassait les dons qu'il avait reçus. Aussi la délicatesse de son intelligence et de sa santé lui interdit-elle les longs travaux. Mais surtout il avait une conscience si aiguë de la perfection qu'il n'était jamais satisfait de la forme où s'était exprimée sa pensée. Il est difficile en effet d'imaginer un écrivain à qui l'on puisse, moins qu'à lui, faire le reproche de la verbosité. Quand il écrivait, il était exaspéré par le désir de mettre toute une philosophie dans une page, toute une morale dans une phrase, toute une vie dans un mot. Joubert est de ceux qui recherchent et qui découvrent la vérité de leur art dans un renoncement supérieur à eux-mêmes, dans une résistance courageuse et patiente aux tentations et aux facilités d'écrire. " Ce n'est pas ma phrase que je polis, disait-il, mais mon idée. Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et tombe de ma plume. " En outre, il y a dans son cas propre autre chose, qu'on ne peut admirer l'élévation et la profondeur de l'artiste sans les rapporter instinctivement aux qualités humaines qui l'ont engendré et révélé comme tel. On est avec Joubert en présence d'un homme de bien. N'eût-il eu par ailleurs quelque droit à l'immortalité, sa force d'âme, sa justice et son humilité, infusées dans l'écriture, la lui auraient acquise.

Les lettres n'ajoutent rien à la gloire littéraire que Chateaubriand, son contemporain et son ami, a consacrée lorsqu'il a pris le soin, après sa mort, de composer, de préfacer et de livrer à l'imprimeur le premier Recueil des pensées de M. Joubert. Non qu'elles en soient indignes. À tout moment on est charmé par l'individualité de son humeur, par la singularité de son jugement, par le tour inattendu et si heureux que Joubert, comme personne, sait leur donner. En particulier les lettres du jeune homme témoignent d'une sollicitude exquise ; elles sont remplies de détails pittoresques et d'attentions merveilleuses. Elles offrent de surcroît un grand nombre de réflexions, de maximes, de pensées, et aussi quelques portions d'un matériau philosophique qui en augmentent et en relèvent l'intérêt. À ce point de vue, les lettres se situent à la même altitude que l'oeuvre du moraliste ; mais elles sont d'un autre ordre. Le style de Joubert épistolier, dès qu'il se déploie, a de l'élan, de la chaleur, du nombre, toute une vie dont le secret n'est pas celui du littérateur, et qui, à cause de cela et de la fluidité impondérable de son essence, échappe en général aux considérations évaluatives de l'histoire, de la critique, de la postérité. Le style fait l'écrivain, dit-on, ou du moins l'écrivain se reconnaît à son style. Or, quand Joubert correspond, il ne réfléchit pas seulement, il agit. Chez lui, le style proprement dit, qui se confond dans la pensée et dans l'action, n'a pas le temps de se détacher.

Car, si nous retirons à ce mot ce qu'il évoque de transport, de fièvre, d'excès, Joubert est un enthousiaste. Et l'enthousiasme est une sorte, non pas de remuement, mais d'émotion affectueuse, consolative et tempérante, que Sainte-Beuve définit comme une " paix exaltée " . Dans cette combinaison, nous dit Charles Du Bos, réside Joubert ; avec elle nous tenons la clef du grand écrivain et de l'homme familier qui s'accordent mutuellement dans le choix d'une existence unitive : " C'est en fonction de cela qu'il le faut approfondir, comprendre : - surprendre ces échanges entre trouble et calme, entre parole et silence, entre vivacité et lenteur. Ce n'est pas qu'il ait deux vies - so wholly does he give one the impression of having achieved unity, - mais il a deux versants, l'un en tête-à-tête avec sa pensée toute orientée vers le céleste, toute occupée de lui : son mot admirable : "Le ciel est pour ceux qui y pensent" vient de ce "fond à une très grande profondeur" auquel quelque part il fait allusion, et qui est chez lui immuable ; - l'autre versant tout tourné vers les êtres, celui par où il prend contact avec eux, qui est paix, et paix qui impose silence à toute exaltation, laquelle pourrait y introduire démesure. "

Au témoignage de ses contemporains, Joubert a été l'homme de son âge le plus amène. Il avait vingt-quatre ans, en 1778, lorsqu'il quitta le Périgord et qu'il vint s'installer dans la capitale. Il fut admis dans la familiarité de Marmontel, La Harpe, d'Alembert, Diderot. Comme il était lui-même naturellement porté à l'hospitalité intellectuelle et sensible, Joubert trouva dans les rencontres qu'il fit alors et dans les amitiés qu'il cultiva plus tard l'occasion de s'interroger sur le mode, le sens et la destination du commerce entre les hommes qui remplit son existence journalière, et qui fut à la fois un de ses principaux empêchements à écrire un ouvrage accompli et le meilleur encouragement à méditer le chef-d'oeuvre arrivé jusqu'à nous en fragments. Ces années d'apprentissage dans le monde lui confirmèrent la justesse de ses intuitions psychologiques ; elles lui représentèrent les qualités utiles, morales et sociales des idées ; elles lui firent enfin découvrir la bonhomie comme une perfection : " Elle consiste, nous dit-il, à ne refuser son intérêt à rien de ce qui occupe l'attention, et son attention à rien de ce qui est innocent. C'est une enfance agrandie, conservée, affermie, développée. " Or justement l'enfance, purifiant ses actes et sa parole, a donné aux écrits de Joubert cette innocence, cette douceur et cette gravité, qui font qu'il ne dit absolument rien d'indifférent, et qu'il s'exprime toujours avec cette présence poignante, comme intimée aux autres et à lui-même.

En 1788, Joubert songeait à s'établir en Bourgogne, dans la ville de Villeneuve-le-Roi, lorsqu'en 1790 ses compatriotes le rappelèrent à Montignac-le-Comte, devenue Montignac-sur-Vézère, et l'élirent juge de paix. Il remplit ces fonctions, si difficiles dans des temps de troubles, avec un dévouement admirable ; elles le fixèrent continûment pendant deux ans. Mais comme il les trouvait trop pénibles pour sa santé et qu'il ne se reconnaissait pas capable de faire quelque bien, il refusa une seconde élection et alla chercher à Villeneuve un abri contre la tourmente révolutionnaire. Il s'y maria, et au milieu des terribles agitations dont le bruit arrivait jusque dans sa retraite, il poursuivait des recherches de philosophie et de morale, dès longtemps commencées, et qui l'occupèrent toute sa vie. Joubert a décrit maintes fois le charme de cette petite ville environnée de peupliers, avec son fleuve de lumière et les douceurs de sa campagne. Dans une lettre, il parle du bonheur tranquille et laborieux de ses habitants : " Il n'y a pas un pouce de terrain qui soit négligé ; il n'y a pas une plante qui meure sur pied et qui ne soit cueillie en son temps pour quelque usage de la famille. J'en aurais compté, si j'avais voulu, plus de cinquante qu'on foule aux pieds dans les pays les plus économes et dont les enfants connaissent tous ici les noms et la demeure favorite. C'est eux et surtout les petites filles qui sont chargés de ces menues récoltes convenables à leur taille. On ne voit point ailleurs tant de petits paniers ni de petites hottes. Il semble que les petites filles soient chargées du soin de tenir la terre propre quand leurs parents prennent le soin de la couronner d'arbres et de fruits. "

Au commencement de 1794, l'un des épisodes les plus émouvants de la Terreur amena près de lui une femme, quoiqu'elle fût jeune encore, célèbre par son esprit et ses malheurs. Pauline de Beaumont était la fille du comte de Montmorin-Saint-Hérem, jadis ambassadeur de Louis XVI à Madrid. Elle avait été épargnée comme par miracle et seule de tous les siens à être échappée aux poursuites du Comité de sûreté générale. Les agents avaient mis les scellés aux portes des châteaux de Theil et de Passy. Elle erra désolément avec deux anciens serviteurs de son père jusqu'aux environs de Villeneuve. Un vigneron leur offrit un asile. La rumeur porta jusqu'à Joubert un écho de ces calamités. Pitoyable comme il était aux tristesses des humains, il devait nécessairement être touché en entendant le récit des épreuves que cette femme avait traversées. Il se mit en quête de Madame de Beaumont, sortit de la ville, marcha sur les chemins qui vont vers les coteaux, et la trouva devant la porte de sa chaumière.

Son visage, dont les chagrins avaient détruit la fraîcheur, avait une expression inoubliable de chaste espérance et de candeur désenchantée. Chateaubriand, qui la connut quelques années plus tard, la représenta dans les Mémoires d'Outre-tombe " plutôt mal que bien de figure, avec un visage pâle et amaigri, mais des yeux coupés en amande qui auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards, en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal d'eau " . À Pauline de Beaumont pouvait s'appliquer ce qu'un jour on dit de Joubert : " Une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut " .

Joubert la décida à le suivre chez lui. Dans sa maison, un fils venait de naître. On entourait l'enfant de soins aimants, et toute la demeure était remplie d'une joie sérieuse et paisible, la seule qui pût s'accorder aux larmes de la nouvelle venue. Ce qu'elle inspirait à son hôte serait difficile à définir. " C'était, d'après Sainte-Beuve, une sollicitude active et tendre, perpétuelle, sans orage et sans trouble, pleine de chaleur, pleine de rayons. Cet esprit trop vif, qui ne savait pas marcher lentement, aimait à voler et à s'élever près d'elle. Il avait, comme il le dit, l'esprit frileux ; il aimait qu'il fît beau et tiède autour de lui ; il trouvait auprès d'elle cette sérénité et cette chaleur d'affection, et il y puisait la force dans l'indulgence. "

Madame de Beaumont demeura quelque temps dans la chaumière qu'on lui avait prêtée. Joubert appelait cet endroit la cabane.

Vers la fin de 1794, quand les vivacités de la politique se furent calmées, Madame de Beaumont revint à Paris. À cette date commence leur correspondance. Madame de Beaumont ouvrit un salon dans sa maison de la rue Neuve-du-Luxembourg. Joubert la comparait poétiquement à " une de ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs à peine enveloppées d'un corps ". Il introduisit dans cette société d'abord Fontanes, puis Chateaubriand, que Fontanes lui avait fait connaître, et dont il devint le conseiller éclairé et l'admirateur affectueux.

Pauline de Beaumont et Chateaubriand avaient alors trente-deux ans. Il était flamboyant d'ambition et de génie ; elle avait de l'esprit et du coeur. Joubert s'effaça. Il aimait Madame de Beaumont d'un sentiment trop spirituel, d'un sentiment trop pur, pour en concevoir tout à coup de moins nobles. Il continua de lui prêcher le soin et l'amour de la vie avec une constance, une tendresse et un désintéressement tels, qu'ils s'unirent autrement. Leur amitié résonna d'un accord si élevé, si unanime, si équitable et si parfait, que Joubert se sentit jusqu'à sa mort soumis à son empire.

Ils échangèrent de nombreux livres : Platon, Le Tasse, Pascal, Malebranche, Kant, la plupart des poètes, des romanciers et des philosophes anglais et français du dix-huitième siècle, sont cités dans leur correspondance. Joubert conseillait certaines lectures à son amie, et il lui en évitait d'autres. Un de ses tourments était la croyance que Madame de Beaumont n'avait pas encore goûté de plaisirs assez fins. Son rêve était de lui faire découvrir quelque écrasant chef-d'oeuvre, non, mais une page qui lui donnât des ravissements. Il chercha vers La Bruyère ; il se tourna aussi du côté de Voltaire, qu'il admirait surtout dans sa Correspondance, et dont il dit par ailleurs : " Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage. "

Des années passèrent. Madame de Beaumont souffrait de la poitrine. Elle n'avait pas d'enfant. Elle n'avait plus de parents. La hache de la Révolution avait fait dans sa vie une trouée profonde, lui ôtant pour toujours le courage d'être heureuse. Aussi se soignait-elle sans énergie, sans volonté et sans espoir. Le 28 juin 1803, elle partit prendre les eaux au Mont-Dore. Les lettres qu'elle écrivit d'Auvergne à Joubert pendant l'été, pleines de détails sur son voyage et sur sa santé, témoignent qu'elle lui portait une affection et une reconnaissance inexprimables, et qu'elle le considérait, avec sa femme, comme ses amis les plus proches, comme sa vraie famille. À cette époque, Fontanes pressait Joubert de mettre sur le papier, chaque soir, le résultat de ses méditations du jour ; il lui représentait le beau livre que, de cette façon, il écrirait sans peine. Mais le courrier ne passait à Villeneuve que trois fois par semaine, les lettres du Mont-Dore n'arrivaient pas régulièrement et les silences de la malade, ajoutés au regret de son éloignement, le tenaient en inquiétude.

Le traitement que subit Madame de Beaumont ne la guérit pas. Ses indispositions habituelles s'aggravant, elle décida d'aller passer l'hiver dans le Midi. Chateaubriand était à Rome. Joubert ne pouvait pas approuver cette résolution. Il devina, avec sa bonté prévoyante, que le voyage aurait des conséquences funestes. Madame de Beaumont se mit en route pour l'Italie, et ses forces déclinèrent. Chateaubriand alla au-devant d'elle et la rejoignit à Florence. Enfin ils arrivèrent à Rome. Chateaubriand l'installa dans un appartement près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio. Elle maigrit d'une manière effrayante. Dans sa lettre du 12 octobre, que Madame de Beaumont n'a peut-être jamais reçue, Joubert écrit ceci :

Vous êtes arrivée en ce moment. Mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos, êtes-vous réparée ? C'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu ! Mon Dieu !É Hâtez-vous si vous voulez que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix, hâtez-vous, dis-je, de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.

Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu, dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me semble, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais. Sinon, je le prendrai en guignon éternel et, de la vie, je ne voudrai le voir même en songe et en description.

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser des lettres qu'on m'écrit ; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.

Cependant il me faut, pour le supporter, quelque distraction, et j'ai pris pour amusement d'immenses et profondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu. Il me donne de grands plaisirs. Mais une réflexion désespérante les corrompt. Je ne vous ai plus et, sûrement, je ne vous aurai de longtemps à ma portée, pour entendre ce que je pense. Le plaisir que j'avais quelquefois à parler est entièrement perdu pour moi. Je fais voeu de silence. Je reste ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le Ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les délices.

Elle mourut le vendredi 4 novembre, à trois heures après midi. Son corps fut enseveli dans l'église de Saint-Louis des Français. Chateaubriand lui fit élever un tombeau de marbre blanc. Pendant ce temps, à Villeneuve, Joubert flânait à méditer comme c'était l'usage de sa vie. Le samedi 12 novembre, ainsi que nous lisons dans une note des Carnets, il est dans la cabane. Joubert est venu se recueillir dans le lieu où il a rencontré Pauline de Beaumont .

François Bouchet.

Nous tenons à remercier M. Jean-Paul Michel et William Blake and Co. Edit. (B. P. 4, 33O37 Bordeaux Cedex), qui nous ont aimablement autorisé à reproduire ces lettres extraites de la Correspondance générale de Joseph Joubert, édition critique en trois volumes procurée par Rémy Tessonneau et disponible en librairie au cours du second semestre 1997. La plupart des lettres de l'écrivain avait déjà été mise au jour par les éditeurs et les commentateurs de son oeuvre, en particulier Louis et Paul de Raynal, Arnaud Joubert, André Beaunier. Mais à cause des circonstances de la publication ou de la citation, des oublis, des retouches, des arrangements plus ou moins importants, plus ou moins heureux, avaient à la fin érodé l'expression de Joubert et écaché la pointe de sa pensée. Nous n'avons, dans le choix que nous proposons, retenu par principe que les lettres dont Rémy Tessonneau a identifié les manuscrits et qu'il publie d'après eux intégralement et pour la première fois dans la Correspondance générale, nous restituant ainsi l'épistolier dans sa jeunesse et dans sa nouveauté.

* * *

 

À Mme de Beaumont.

Montignac-sur-Vézère, juillet 1799.

Je n'ai quitté Paris ni par goût ni par nécessité, mais par devoir . Cette réflexion ferme la porte au repentir à quelque titre qu'il se présente, et votre position même (mon coeur sait si je m'en occupe) ne me fera point désirer de n'être pas venu. Je voudrais seulement qu'il me fût permis de m'en retourner pour revenir car, tant que ma présence sera nécessaire au bonheur de ma mère, je n'aurai point d'autre séjour habituel que la maison où je suis né.

Je lui ai donné de grands chagrins par ma vie éloignée et philosophique et elle en a eu beaucoup d'autres. Je dois et je veux les réparer tous par ma retraite, qui comble tous ses voeux, en mettant sous ses yeux un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher de lui avoir donné un chagrin volontaire, ni de l'avoir trop peu aimée.

Elle m'a nourri de son lait et " jamais (a-t-elle dit souvent), jamais je ne mordis son sein un seul instant. Jamais je ne persistai à pleurer sitôt que j'entends sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, arrêtait sur le champ mes cris et tarissait toutes mes larmes, même la nuit et endormi. " Je rends grâces à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.

Mon enfance a, pour elle, d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent devenir tous les jours plus délicieuses et plus nombreuses. Elle me cite une infinité de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. À chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit ; ma présence aide sa mémoire.

Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné de toutes les routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si hardi à espérer, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si inflexible dans mes plans, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste en un mot et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta. Mes vertus la firent trembler : elles paraissaient déplacées.

Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis très fermement et en propres termes " que je ne voulais que l'âme d'aucune espèce d'homme eût de la supériorité sur la mienne ; que c'était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avantages de la richesse, mais que, certes, ils n'auraient pas ceux de la générosité ".

Elle me vit partir dans ces sentiments, et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté et dont elle ne connaissait ni le but, ni l'espèce. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages et des suffrages.

- Elle nous nourrit, comme on dit que le pélican nourrit sa famille naissante : de sa substance et de son sang.

- Dans tous les changements qui se sont faits sur son visage, où l'on voit évidemment les traits d'une âme qui a souffertÉ

- Leur mère leur porte bonheur .

 

À Mme de Beaumont.

Paris, vers le 10 ou 11 septembre 1801.

À Mme de Beaumont-Montmorin, à Savigny-sur-Orge.

Victor a la fièvre ; mais ce ne sera rien. Un peu de froid, un peu de pluie y ont contribué, je crois. Le repos seul le guérira.

Nous partirons d'ici à huit jours. Arrangez-vous, et que la paille légère que les tourbillons se disputent s'arrange aussi ! Venez avec elle ou sans elle, mais venez, puisque vous nous l'avez promis.

Je ne me souviens de l'épitaphe que vous me demandez que d'une manière imparfaite. Il y a dans ma mémoire un mot de cette inscription qui s'est effacé, mais je sais quelle en est la place. Voici donc l'inscription avec la lacune :

Elle a paru comme unÉ qui se consume,

Comme l'encens qui s'évapore dans le feu.

Je la retrouverai à Villeneuve et vous la recopierai exactement.

J'ai été tenté dix foix, depuis huit jours, de vous envoyer un courrier extraordinaire pour vous faire part officiellement et solennellement d'une nouvelle étrange et grande.

Kant, ce fameux Kant qui doit changer le monde, ce Kant qui tourne tant de têtes, ce Kant qui occupait tant la mienne, ce Kant qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, ce terrible Kant, le grand Kant,

" Ce Kant dont les sourcils

font trembler les savants dans leurs chaires assis ",

Kant est traduit, et traduit presque de tout entier (mais il n'est traduit qu'en latin !).

J'ai ses critiques, toutes ses critiques, à l'exception de celle du droit que j'ai tenue entre mes mains et que j'aurai dès ce soir, si cela me plaît : quatre gros et énormes volumes in-8º, qui me coûtent, s'il vous plaît, trente-six grosses livres, argent de France : c'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand, dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé ; des oeufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête et où, la plupart du temps, on ne trouve rien.

Il faut qu'il y ait entre l'esprit allemand et l'esprit français, dans leurs opérations intellectuelles, la même différence qui s'est trouvée pendant toute la guerre entre les mouvements des soldats des deux nations. J'ai ouï dire et vous savez qu'un soldat français se remuait vingt fois dans le temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une. Voilà notre homme. Un esprit français dirait en une ligne et en un mot ce qu'il dit à peine en un tome. Un créateur d'ombres opaques qui séduit et, séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ces abstractions ténébreuses, une solidité qui, certes, n'y est pas. Des aperçus, quelques clairières cependant, du sens, de l'esprit quelquefois ; des chimères de logique qui remplissent et détruisent assez bien les néants que la dernière École était si fière d'avoir établis, et qu'elle donnait pour du plein avec une intrépidité si froide et un amour-propre si content.

Je me casserai la tête encore une fois et plus d'une fois, contre ces cailloux, ce fer, ces oeufs de pierre et ces granits, pour essayer d'en retirer quelque lumière. Mais je n'y pourrai, je crois, gagner que de grosses bosses au front.

Que voulez-vous que je vous dise ? Je bats les champs en parlant de cet homme, parce qu'il les bat aussi en parlant à son lecteur. Il ne permet de juger vite ni de lui ni de ce qu'il dit. Il n'est pas clair, c'est un fantôme, un mont Athos taillé en homme, en philosophe. Enfin, je suis las d'y penser. Nous en parlerons cet hiver.

En attendant, je vous prêterai ses Considérations sur le beau et le sublime, son Traité de paix perpétuelle, son Idée d'une Histoire universelle, tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il publia en 1764. J'ai franchi de terribles hauteurs, escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui ; les Mémoires de Valentin Duval : c'est une connaissance à faire et qui ne vous déplaira pas.

Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.

Ma femme et mon frère vous parleront affaires. Pour moi, je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais, cela même, c'est en parler que de montrer la disposition d'esprit où il nous laisse. J'espérais trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie ; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser porter très haut quand il est porté ; mais il ne sait pas se remuer ; il n'a point de disinvoltura. Klopstock n'en avait pas besoin ; mais Kant ne pouvait s'en passer. Fontanes, au surplus, a fait sur lui un fort bon article. J'ai été l'en féliciter et lui conter ma chance. Il a ri de l'un et l'autre, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens avant de les juger.

J'ai fait flairer par des experts l'encre dont je me sers ici avant de l'employer. Tous ont estimé qu'elle était exempte de blâme. Brûlez, je vous prie, ma dernière lettre qui nous met chez vous en mauvaise odeur. Il ne tiendra pas à moi que M. Bourgeois ne reçoive celle de ma femme. Mais je crains fort que la maxime de " se servir de ce qu'on a " ne s'oppose à l'exécution de cet acte de justice et de convenance, dont l'idée m'a paru singulièrement heureuse.

Je ne suis pas mal depuis quelques jours. Il y a dans votre lettre de l'autre jour un mot sur le phare que je n'ai pas compris, ce qui m'a fait enrager avec d'autant plus de raison que c'est la première et probablement la seule fois de ma vie que je n'aurai pas entendu ce que vous m'avez écrit.

J'ai rendu compte à M. de Chateaubriand de tout ce qui le concerne. Portez-vous bien et venez.

 

P.S. - Le salon est détestable. Ma femme recommande à Saint-Germain de lui envoyer ses paniers.

Kant, au surplus, est grand partisan de la perfectibilité et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter l'espèce humaine. Sa morale m'a paru plus belle et plus neuve que sa métaphysique. Mais je verrai.

 

À Mme de Beaumont.

Villeneuve-sur-Yonne, 15 août 1803.

À Mme de Beaumont-Montmorin, aux eaux du Mont-Dore, département du Puy-de-Dôme.

Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est, tout au plus pour vous, un petit plaisir de moins dans le monde. Mais, quand vous êtes au Mont-Dore et que nous ne recevons pas des vôtres, nous souffrons un insupportable tourment.

Nous espérions que votre lettre de Clermont serait incessamment suivie d'une autre, qui nous apprendrait votre arrivée au gîte. Tous les courriers nous ont trompés.

Au nom du Ciel et de la terre, ayez pitié de nos impatiences inexprimables et envoyez-nous, avec une exactitude que nous regarderons comme un bienfait, le bulletin de votre départ, de vos remèdes, de votre humeur et de vos moindres mouvements. Pour peu que vous tardiez, ce sera mon frère qui nous donnera de vos nouvelles. Il est à Vichy, à trente lieues de vous. Son mal l'avait repris plus fortement qu'auparavant, en pleine joie, en plein appétit, en plein sommeil et au milieu des distractions les plus propres à le guérir. Tous ces biens se sont tout à coup évanouis, sans cause, et une accablante tristesse, une incroyable déraison, un abattement insoutenable et auquel ni lui, ni nous, ne pouvions ni remédier ni suffire, le tourmentant chaque jour de plus en plus, nous l'avons forcé à recourir au grand remède. Il est parti et arrivé avec son beau-père, que la dignité d'un voyage aux eaux, la peur que nous lui avons faite de ses coliques anciennes et l'amour qu'il a pour son gendre ont déterminé tout à coup à cette mémorable expédition. Nous avons reçu de leurs nouvelles hier. Ils commençaient à boire le jour de la date de leur lettre. Nous espérons apprendre bientôt que mon frère commence à manger.

Le pauvre garçon qui, pour rien au monde, ne serait parti seul, avait d'abord voulu que nous-mêmes, c'est-à-dire, Mme J[oubert], mon fils et moi, fissions avec lui cette équipée. Il fut réglé que, si cette lubie lui durait huit jours, nous partirions effectivement avec lui. Heureusement ou malheureusement, les offres du beau-père adroitement stimulé vinrent à la traverse et mon frère s'en contenta. Ce projet, son état (peu inquiétant assurément, mais certainement aussi très fâcheux), les incertitudes où cela nous a fait vivre pendant trois semaines, tout cela, dis-je, m'a troublé dans les bons desseins que j'avais de vous écrire plus souvent, même sans recevoir de vos lettres.

C'est le lendemain de celle que vous m'écrivîtes de Paris et la veille de votre départ que le patient retomba dans toutes ses affres. Il est parti du quatre août. Le trois, il était encore probable que, de là à huit ou dix jours, c'est-à-dire hier, aujourd'hui ou demain, vous me verriez arriver à votre Mont-Dore, laissant les autres derrière moi, pour savoir comment vous vous trouviez de tout cela. Vous auriez eu une belle surprise ! Je me faisais un fort grand plaisir de vous la donner.

Mon frère me remplacera. Dès que son temps de boire sera fini, il laissera le beau-père à Moulins ou à Clermont et ira comparer de [ses] bains avec celle des vôtres. Les siens, dit-il, sont de quarante degrés. Nous mourons de chaud ici, nous expirons de sécheresse, la rivière est à sec et nos coteaux, si cela dure, deviendront des côtes rôties, où l'on ne fera pas de vin. Cela est extrêmement triste et c'est dommage ; car ce temps pernicieux offre, d'ailleurs, un ciel, un air et un éclat d'une grande beauté.

Nos santés, au milieu de tout cela, sont un peu brûlées mais pas trop endommagées.

C'est de la vôtre que nous sommes occupés. Parlez-nous en, beaucoup, souvent, sans cesse. Nous vous en serons obligés éternellement. J'attendrai, pour jaser avec vous, que je sache où et comment vous êtes. Vous avez dû trouver à Clermont la lettre que je vous y avais adressée avec précaution, comme vous avez vu.

Et Rome ? Un mot de Rome quand cela ne vous fatiguera pas, mille de vous quand même cela devrait un peu vous fatiguer. Vos détails sur votre voyage ne m'auraient laissé rien à désirer, si vous m'aviez parlé des pays où vous avez passé. Je n'aime pas que vous y ayez fait peu d'attention. L'indifférence pour quoi que ce soit est, en vous, un mauvais signe. Mais j'espère que les bains vous en guériront. Je dis les bains et non pas les eaux. J'ai plus de foi pour vous en eux qu'en elles. Je crains bien, cependant, que ces bains et le temps ne soient trop chauds les uns pour l'autre. Vous nous direz tout cela. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité nous vous aimons et que cela vous engage à guérir et à nous faire part de tout ce que vous tenterez pour cette bonne oeuvre.

Nos compliments à Mme Saint-Germain, qui est pour nous, de plus en plus, une personne considérable, depuis qu'elle est la seule personne de notre connaissance qui prenne soin de vous.

 

 

À Mme de Beaumont.

Villeneuve-sur-Yonne, 23 août 1803.

À Mme de Beaumont-Montmorin, aux eaux du Mont-Dore, département du Puy-de-Dôme.

Ne fût-ce qu'en sa qualité de croyance du mal et d'opposé de l'espérance, la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours et dont vous étiez le sujet. Un crachement de sang extraordinaire, des abattements sans exemple, une fièvre accablante ou quelque invasion de quelque mal épidémique survenu subitement dans le pays où vous étiez allée, me paraissaient seuls pouvoir expliquer l'ignorance où vous nous laissiez si lontemps de votre arrivée et votre taciturnité. Un bras démis par le versement de votre voiture sur la route de Clermont au Mont-Dore était le moindre des accidents que je craignisse pour vous, et je crois que je vous l'ai souhaité dix fois pour n'avoir rien de pire à imaginer. Mais je ne jouissais pas même en repos de cet affreux soulagement, quand l'idée s'en présentait. Car je me demandais comment, même en ce cas, il serait possible que vous ne nous eussiez rien fait écrire par le curé, le médecin ou le notaire du lieu. J'avais tardé à m'effrayer mais, lorsque le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente eût expiré, quand ces courriers qui passent trois fois la semaine se furent succédés sans rien apporter de nos eaux, lorsqu'enfin le terrible non qu'on répondait toujours à la question : Y a-t-il des lettres de Mme de Beaumont ? m'eût échauffé les oreilles par son obstination et son uniformité, une espèce de tremblement s'empara de toute mon âme et je désolai toute la maison de mes désolations. Je me reprochai jusqu'à ma dernière lettre, dont le ton insignifiant et leste, ce me semblait, cadrait si mal aux sentiments qui m'agitaient, depuis que je l'avais écrite. Mme J[oubert], dont j'implorai le secours dans ces moments de désespoir, a dû vous dire quelque chose. Pour moi, je ne me sentis point en état de vous écrire, car, en vous supposant capable de lire ma lettre, je n'avais à vous témoigner que de la fureur et, en imaginant que vous étiez peut-être trop malade pour penser seulement à nous, je n'avais plus de paroles ni même de pensées.

Enfin, une lettre que j'ai reçue hier de Mme de Vintimille m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-Dore, que vous vous y ennuyez mortellement (ce qui est toujours signe de vie), que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reverrai jamais son écriture sans un vif plaisir, non seulement à cause d'elle, mais encore à cause de vous et pour l'extrême soulagement et plaisir qu'elle m'a fait dans cette circonstance mémorable. Je l'en remercierai demain et, je crois, par tous les courriers.

Quant à vous, je ne vous ferai pas l'injure de vous soupçonner d'une négligence dont j'ai tant souffert et je tiens pour indubitable qu'il n'y a ici de faute que de la poste. Vous m'avez sûrement écrit et peut-être plus d'une fois, mais, depuis votre lettre de Clermont, nous n'avons rien vu.

Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira à ces messieurs : me voilà aguerri ! Il n'y aura perte que de plaisir et, après les agitations dont je suis sorti, tout me paraît repos et bonheur.

Dites-nous où vous en êtes de vos sommeils, ce que disent vos médecins, etc. Restez là-bas aussi longtemps que la vie que vous mènerez ne vous nuira pas ; partez-en quand l'ennui vous fera vraiment du mal et, si vous prenez un parti et que ce parti vous ramène vers le nord, venez ici en retournant, ne fût-ce que pour me dédommager de toutes les inquiétudes que vous m'avez causées dans ce dernier éloignement.

Mon frère n'ira pas vous vous voir. Il en est bien fâché, mais des affaires de maison, de façade, d'encoignure et de je ne sais quoi, dont la police veut se mêler avec injustice et rigueur, le redemandent à Paris. Ses médecins le renvoient, lui et le beau-père, mais le gendre n'a reçu du soulagement que des sangsues du pays. Il est plus que probable que celles de ce pays-ci auraient produit le même effet. Je n'ai plus rien à vous dire jusqu'à ce que vos vieilles lettres nous soient parvenues de vétusté.

Portez-vous aussi bien ou, du moins, aussi peu mal que le temps, le lieu et les remèdes le permettront.

Nous avons tous fait un cri de joie en apprenant vos mécontentements des puces, des cochons et des poules, et Mme J[oubert] que cela mettait en gaieté a dit : " C'est comme en Périgord ! "

Nous allions à Bussy tristement, dans une carriole ou l'[lacune] pas clair, tant elle est longue, lorsqu'en lisant la lettre de Mme de Vintimille par la lueur d'une des quatre lucarnes de ce fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous. Je n'avais pas ouvert sa lettre avant de partir, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, pour tempêter, pour gémir, pour me désoler de ce que je n'avais pas reçu d'autre lettre que celle-là. La carrossée eut, comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Vous voyez qu'on vous aime bien dans ce petit coin de la terre. Tâchez donc de vous aimer aussi un peu et pour toujours, comme nous vous aimons. Parlez-moi de Chateaubriand.

Ce mardi, 23 août 1803.

 

À Mme de Beaumont.

Villeneuve-sur-Yonne, 14 septembre 1803.

Ce mercredi, 14 septembre 1803.

Je crois que votre vivacité serait très capable de vous tuer ; mais je n'en suis pas moins persuadé qu'elle vient d'un grand fond de vie. Ménagez-la, je vous en supplie, comme une bonne chose qui peut devenir dangereuse.

Je vous ai successivement conseillé le noir, le blanc, le vert et le sec. Ma pauvre imagination se tournait de tous les côtés pour vous chercher quelque soulagement et pour créer à elle-même quelques fondements d'espérance et de consolation. Ce n'est pas à ma médecine qu'il faut prendre garde dans tout cela, mais à mon amitié, ardente à se plier et à se replier en cent opinions différentes, pour vous trouver un meilleur avenir.

Mon intention n'a point été du tout de vous mettre au régime de M. de Chazal. Sa doctrine m'a paru propre à tranquilliser ceux que la nature force impérieusement à vivre comme il le prescrit, et j'ai été quelquefois un de ceux-là. Vous pourriez vous y voir réduite comme nous et comme tant d'autres, et encore est-il bon de savoir d'avance que ce qu'on fait en pareil cas par nécessité n'est pas tellement une folie et un danger que quelques personnes ne le trouvent une sagesse et un remède. Je suis, pour mon compte et par expérience, de son avis ; et son système, si système il y a, me réjouit par son opposition diamétrale avec celui de M. Vigaroux, qui conseille invariablement aux faibles ce que les forts et les très forts peuvent seuls pratiquer. Y a-t-il rien de pire et de plus désobligeant dans le monde que les maximes qui vous donnent pour unique ressource ce qui nous est un mal certain ? Tel est, pour moi, le vigarousisme. Et remarquez, je vous prie, que mon M. de Chazal fait tout dépendre de l'appétit : " Conserver l'appétit " (dit-il) ; c'est sa règle fondamentale. Quand on peut le conserver et, à plus forte raison, le faire naître en bien mangeant, il ne s'y oppose pas ; au contraire ; et lui-même, dans ses vieux ans, mange beaucoup. J'espère que cette circonstance, que j'avais omise, le réhabilitera dans votre esprit. Je vous conjure de ne pas l'apparier avec votre vieux commandeur qui veut que la vie sorte toujours du mouvement, quoique le mouvement doive, au contraire, sortir de la vie. Comme je me suis tué par ma fidélité opiniâtre au dicton : Courez et mangez, je suis pour mon vieillard contre le vôtre et contre tous les Vigaroux.

Ma prieure vit toujours avec son verre d'eau sucrée et rougie de vin. Il y eut, l'autre jour, une grande alarme parmi ses héritiers futurs. Elle demanda et mangea la moitié d'un oeuf. On crut qu'elle allait rajeunir. Sa santé, cependant, serait moins favorable que son agonie à sa succession. Elle passe, depuis trois mois, le temps qui lui reste à donner son argent aux domestiques qui l'ont servie, ses bijoux à ses voisines. Elle appelle ses créanciers et des notaires, fait des remises d'intérêts échus, se réconcilie avec les parents qu'elle n'aimait pas, les trouve bons et se fait trouver bonne. C'est là vivre, certes, et si le Ciel voulait me laisser la libre et parfaite disposition de ma tête avec d'amples moyens de satisfaire aux inclinations de mon coeur, tous les jours et toutes les heures, je consentirais avec joie à passer, comme elle, dans mon lit et les fenêtres ouvertes, dix, vingt, trente et cinquante ans de ma vie et tout le temps qui lui plairait. Vivre, c'est penser et sentir son âme ; tout le reste : boire, manger, etc., quoique j'en fasse cas, ne sont que les apprêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement et je me passerais fort bien de corps si on me laissait toute mon âme.

Cette vieille prieure n'est pas même privée de plaisirs dans ses cinq sens et elle dit toujours, quand elle voit les gens qui passent dans la rue : " Oh ! que j'aime ma petite maison ! " - " Voilà un beau plaisir ! " me direz-vous ; et je vous répondrai : " Heureux sont ceux qui s'en contentent, qui en jouissent sans rien désirer au-delà, et qui sont prêts à les perdre sans songer à les regretter ! "

Votre activité s'indigne d'un pareil bonheur ; mais voyons si votre raison ne serait pas de cet avis : la vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au Ciel de nous charger, il faut s'en acquitter le plus gaiement et de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacré en s'y chauffant de son mieux jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : " C'est assez ! ". Je fais intervenir le Ciel comme un ingrédient nécessaire dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de santé, à moins qu'ils n'inspirent et n'éprouvent quelque amitié qui les remplisse.

Hélas ! Je sens que ma plume mollit et que mon esprit se décourage. Il s'embrouille, il bée, il devient interdit en vous parlant ainsi, comme le fait toujours ma langue quand je vois qu'on ne m'entend pas. J'attendrai, pour m'exprimer mieux, que quelque heureuse circonstance ait ranimé en vous ce fond de raison admirable qui y est caché comme les forces que vos eaux ont su y trouver.

Si jamais il s'y développe, vous voudrez vivre, vous vivrez et vous guérirez en ne songeant plus à guérir. En attendant, adoptez au moins, par régime et par tolérance, mon dire principal : " La vie est un devoir ". En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, vous la trouvez, avec raison, insupportable ; mais vous la considérez mal.

Je brise là. J'ai eu bien de la peine à me retirer de cette pensée, où je me suis repenti d'être entré dès le premier mot. J'étais tenté de l'effacer ; mais ma plume et mon papier avaient été si propres jusque-là que, contre ma coutume, j'ai eu horreur de la rature et j'ai mieux aimé, dans le cours de mon bavardage, une faute qu'une lacune. C'est, je crois, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Mais je vieillis. Ceux que j'ai connus jeunes me le prouvent, comme je vous l'ai dit il y a deux mois ; car, d'ailleurs, je n'en saurais rien. Je vois si clairement que cela doit être, que cela est par le seul effet ou la seule efficacité de la conclusion. La force de la conviction éteint toutes les autres. Si je puis parvenir à m'y rendre insensible, je me sentirai à quinze ans.

Même jour et une heure après.

Je vais précipiter ce qui me reste à dire, car, sans cela, je n'en finirais pas.

J'en suis si peu à la rôtie dont vous supposez que je me régale, que je ne me suis qu'une seule fois et à un seul repas éloigné de la table commune, et que j'ai constamment trop mangé pendant tout le temps des grandes chaleurs, excès dont, assurément, je n'ai pas eu à m'applaudir (soit dit en faveur de M. de Chazal).

Quant à la fatigue d'écrire, vous voyez ce long papier-ci : imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours j'ai constamment, trois fois par semaine, envoyé à M. Molé des lettres d'une taille un peu plus longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets au lieu de deux qu'a celle-ci, page, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être quelque jour à quel propos cette correspondance, qui n'en est encore qu'à la moitié et pendant laquelle je l'ai rendu complètement heureux deux ou trois fois et fait enrager deux ou trois autres. Vous parlez de ce remords. C'est ceci qui m'en a donné, car mon assiduité à cette occupation fut cause que je ne vous écrivis pas d'abord à votre Mont-Dore. J'ai écrit une fois à M. Pasquier, une fois à M. Julien (depuis peu), quatre fois à Mme de Vintimille, deux fois à Fontanes qui, par une lettre d'hier, me charge " de se renouveler à votre souvenir, si j'ai le plaisir de vous voir, qu'il m'envie de toutes ses forces ". J'ai copié ses expressions. (À propos de lui, je vous parlerai du Mercure une autre fois.)

Outre ces lettres, il me reste à répondre à tous les susdits et à Chênedollé, dont j'ai reçu une lettre hier. Tout ce monde me demande de vos nouvelles. Je suis le bureau où l'on s'adresse pour avoir votre bulletin. Tout ce monde désire beaucoup que je puisse, un jour, leur écrire : " Elle est ici ". Vous y êtes désirée par ceux qui y sont et par ceux qui n'y sont pas. Véritablement, je suis tenté de me fâcher quand je vois à quel point vous êtes aimée et combien vous le croyez peu, pour vous épargner probablement le désagrément de vous sentir un peu ingrate.

Je n'ose pas m'opposer au Midi. Il s'agit de tousser moins et cela est sacré. Néanmoins, je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres.

J'attends votre dernière décision avec impatience et inquiétude, comme on attend les nouvelles d'un grand procès où il s'agit de la fortune. Si le nord l'emportait, il faudrait passer tout votre hiver ici. Vous auriez, au mois de novembre, la chambre de Desjolivaux qui est au Midi, Mme Saint-Germain à côté de vous, un climat pire, peut-être, que celui de Paris, mais un repos que vous ne trouverez nulle part ailleurs et qui est, à mon gré, le remède dont vous avez le plus besoin.

Mon frère est revenu, ignorant complètement qu'il n'a jamais été malade et ne sachant pas qu'il se porte bien. Comme sa maladie n'était pas une maladie, sa guérison n'a pas été, non plus, une guérison. Nous l'attendons aujourd'hui revenant de Paris. Il vous avait écrit de Lapalisse, chemin de Lyon. Car ces messieurs sont revenus par là.

Ils ont trouvé l'Hôtel du parc une auberge détestable. L'ancienne propriétaire n'y est plus. J'en suis fâché, car vous y êtes probablement. La poussière de Paris, qu'ils ont trouvée dans ce Lyon, et toute celle de la Libye où ils se sont enfoncés sur tous les grands chemins, leur a rendu ce voyage peu agréable. Évitez cet inconvénient malsain et attristant par la couleur de cendre qu'il donne à tous les paysages, en ne quittant votre Lyon que lorsqu'il aura plu.

Écrivez-moi des lettres courtes. Il y a bien de la force à vous donner un tel conseil. Vos détails de Clermont m'ont charmé. Vous l'avez su et jugé comme moi ! Mon Massillon, évêque de Clermont, vous est-il revenu et avez-vous pris garde au séminaire ?

J'avais bien deviné que les bains et les douches vous feraient plus de biens que les eaux. Votre mal est dans vos muscles et c'est là qu'il faut le broyer. Les médecins de Plombières nous disaient que les douches de toutes les eaux, même les eaux communes, avaient les mêmes effets que les douches des leurs, parce que les effets en dépendent d'un certain mouvant qui fouille et qui tient au liquide pur et à sa chute sur les parties où on le reçoit. Car on peut se faire des douches partout.

Je finis sans avoir fini. Mais quoi ! Je ne sais seulement pas si cette lettre vous trouvera à Lyon ; le 18 est proche ; nous sommes au quatorze.

C'est la dernière lettre que nous vous écrivons jusqu'à ce que nous ayons reçu vos ordres à cet égard. Nous n'osons pas vous presser. Mais Mme J[oubert] vous désire ici avec une sorte de passion qui me fait le plus grand plaisir de sa part et qui me cause, de la mienne, un insupportable tourment.

Je brise là encore une fois. Vous me parlerez du Romain quand vous serez bien établie quelque part. En attendant, ménagez-vous. Je ne vous demande que cela toute votre vie, pour me payer des tourments que vous me donnez.

 

À Molé.

Villeneuve-sur-Yonne, 28 février 1804.

À M. Molé, Hôtel de La Briche, place de la Ville-l'Évêque, à Paris.

Ce mardi, 28 février 1804.

I. - Il y a, selon moi, dans tout homme, deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa constitution.

En supposant l'homme automate, j'appellerais organisation les ressorts de cette machine et constitution le bois dont elle serait faite.

Or mes ressorts sont excellents (ce me semble), mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de ma machine et même lui rend souvent impossibles les mouvements où elle est le plus portée et auxquels elle est le plus propre.

Indépendamment de ce premier inconvénient, j'en éprouve un autre. Mes ressorts opèrent très vite et se dessèchent promptement. Vous m'avez appris à connaître mon mal, en me disant au beau milieu du Pont Royal, la dernière fois que nous nous sommes vus, que je m'affectionnais trop à tout ce que je faisais ; oui, et trop à tout ce qui m'occupe. De là naissent je ne sais quelles déperditions qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de l'opération qui m'a lassé. Si mon bois était plus humide ou plus plein de sucs onctueux, il me suffirait, pour être réparé, de la simple circulation de mes humeurs. Mais ce qui sert à la pensée abonde en moi, et ce qui sert à la vie est en petite quantité. De là, comme vous le sentez, doivent naître une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer nature, je produis des apparences sans réalités ; j'écris ou je parle sans rien dire ; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas ; je ne fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui attendaient mes mouvements que ne le seraient mon inaction ou mon silence.

Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues et que j'aurai toujours dans toutes mes relations. On me croit paresseux ; je vous jure en toute vérité que je ne le suis point. Je ne suis pas changeant non plus, je suis au contraire immuable. Mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi ; rien ne peut les dompter qu'un grand motif qui vient du coeur. Et si, par exemple, je me sens et je me vois évidemment nécessaire, aussitôt mon principe de mouvement se met en oeuvre avec une force et une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement absolu l'arrête seul ou plutôt me force seul à m'y soustraire ; car cette faculté vit et agit toujours en moi par la partie de ses racines qui tiennent de la volonté.

Indépendamment donc de mille et mille accidents de circonstance qui peuvent opérer en moi les mêmes effets, voilà une cause de singularité inhérente, essentielle et irrémédiable.

Ne m'épargnez pas là-dessus. Reprochez-moi vertement toutes les bizarreries apparentes dont elle pourra me donner le masque et le tort. Aidez-moi à combattre, par la honte et la crainte de ses inconvénients, une infirmité naturelle, mais à laquelle je dois résister autant qu'il est en mon pouvoir. Quant à ce qui passera la possibilité, je saurai m'y résoudre et m'y résigner, comme à un mal qui vient d'en haut. Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu par la patience et par notre soumission à les avoir. Il y a apparence que le mien ne me permettra jamais d'être beaucoup utile ni à moi ni aux autres, et que je mourrai rempli de beaux projets et de bonnes intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs, que mon esprit aura donnés par-ci par-là pendant ma vie, seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. Comme il plaira à Dieu ! C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. Il me rend le courage et la paix et me rengage toujours avec joie, quand je le prononce du fond du coeur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois l'inutilité. C'est le bois de mon sacrifice ; je l'assemble tant que je peux ; ainsi je n'aurai rien perdu, parce que ce qui le sera pour mon usage sera du moins employé à mon offrande. J'en ai assez dit là-dessus.

 

II. - Vous n'avez rien eu à me reprocher pendant trois mois ; le plaisir et l'exactitude ont toujours été les mêmes dans la correspondance que j'ai eue avec vous. Et savez-vous à quoi a tenu une telle uniformité ? (Je l'ai souvent pensé avec une espèce d'effroi.) Toute cette fidélité a tenu à celle du temps, qui a été uniforme et beau. Si nos relations avaient commencé en hiver, il est probable que je n'aurais pas pu y suffire avec cette constante égalité. Chaque jour amenait le même soleil et le même degré de force et de faiblesse pour moi. Il est vrai aussi que le sujet avait avec mes goûts et mes pensées habituelles des rapports fixes et qui aidaient beaucoup à me donner invariablement le même goût à le traiter.

Enfin (et c'est ici une raison à laquelle il faut prendre garde), je ne puis m'occuper de ce qui m'intéresse infiniment que tout entier ; et, cependant, les deux premiers mois je pus ne m'occuper presque que de vous seul. Si cette position avait duré, je vous aurais accablé de mon exactitude. Mais les circonstances changèrent et, contraint de me partager, je vous quittai pour vous reprendre. Car je ne puis me contenter dans nos correspondances qu'en vous donnant mon attention sans distraction et toute entière. Vous savez ce qui se passa depuis l'événement jusqu'au 16 décembre. J'écrivis trois fois par semaine d'immenses lettres à Ch[ateau]br[iand], qui avait besoin d'être exhorté, rassuré, consolé, persuadé et dissuadé. Le reste de mon temps jusqu'au moment de son retour fut employé à une occupation, à la vérité inutile, mais qui m'attachait fortement, car notre pauvre ancienne amie en était l'objet . Je n'ai pas cessé et je ne cesserai pas de longtemps d'éprouver le besoin de vous parler d'elle, non pour vous entretenir de ma tristesse : j'ai eu et j'ai assez à qui en parler, et je n'aime pas trop à l'exhaler ; mais pour vous expliquer mes regrets et vous les faire partager en vous en montrant la justice. Or c'est ce qui ne doit être fait ni à demi ni faiblement. Je brise là.

Venez, nous nous verrons. Nous ne nous parlerons peut-être pas de grand chose, mais le temps approche où nous pourrons nous revoir souvent.

J'attends votre réponse à ma dernière lettre et j'ai rendu celle-ci courte en passant brusquement du commencement à la fin. Vous pourrez vous apercevoir par l'ampleur de son commencement qu'elle était destinée à être fort longue. Heureusement pour vous les explications où je me proposais de m'enfoncer m'ont ennuyé ; elles n'auraient pas été bien faites, car mes ressorts sont mal huilés.

Qu'il me suffise de vous dire et qu'il vous suffise de savoir qu'en vous négligeant je ne vous avais point oublié un seul instant. Adieu.

Je sens que je ne puis plus écrire que de ratures en ratures et que, si je voulais m'obstiner, je finirais par envoyer tout ceci dans la cheminée, et assurément je ne le retirerais pas. Vous aurez le reste tôt ou tard. Adieu.

 

P.S. - Je ne sais si je dois attendre que Mme de V[intimi]lle m'écrive comme elle s'y est engagée avant de me répondre. Dites-lui que je lui demande son avis sur ce point et que je ferai ce qu'elle voudra.

Vous sentez bien que je ne prétends pas avoir répondu à votre lettre et que [je] sais à merveille que ceci n'est qu'un fort mauvais commencement.

Joseph Joubert.