|
|
Nun aber sind zu Indiern die Männer gegangen... Hölderlin, Andenken (1803).
Il n'y pas une once de littérature dans les écrits de Jefferson, et fort peu de sentiments particuliers. Sa langue même, celle d'un juriste, est rarement élégante. L'expression oscille entre le fait et le commentaire, les chiffres et leur interprétation. On la voit se tendre avec les années et la masse des affaires que Jefferson avait vocation à traiter : sur le tard, la fluidité initiale s'est perdue, la syntaxe est lourde, heurtée jusqu'à l'incohérence. Hormis certains points d'architecture pendant le séjour prolongé qu'il fit en Europe, Jefferson s'est peu soucié d'esthétique. Les formes qui l'ont retenu sont d'un autre ordre, s'apparentant au cadre juridique et aux limites géographiques d'une nation qu'il a contribué à fonder : les États-Unis. Pour identifier, décrire, s'approprier l'étendue géographique des États-Unis et préparer leur peuplement futur, Jefferson déploie des savoirs dont la maîtrise était rarement, et ne sera probablement plus jamais, le fait d'un seul homme. Avocat de formation, venu par nécessité à la philosophie politique et à l'économie, très au fait des problèmes de commerce entre la république américaine naissante et l'Europe, versé par inclination dans toutes les sciences dites naturelles, botanique, zoologie, géologie, lecteur constant des auteurs anciens, Jefferson avait accès par lui-même à l'ensemble des langages et des méthodes nécessaires aussi bien à la fondation d'un État qu'à sa description raisonnée. Profondément démocrate, il n'aura de cesse de transmettre, ou de permettre la transmission de ces savoirs, pour que demeure à chaque génération la capacité de penser à nouveau l'acte même de cette fondation. On a vu dans sa personne l'émule américain des Encyclopédistes. Transplanté outre-Atlantique, le qualificatif désigne mal le savoir de l'homme politique ayant vécu dans l'urgence des décisions à prendre et de la chose à faire pour donner forme à cet espace dont les limites n'ont cessé de son vivant d'être repoussées vers l'Ouest. Il y a plusieurs manières de recomposer la figure d'un homme aussi averti des sciences de la terre. On peut consulter le catalogue de la bibliothèque de sept mille volumes - alors la première bibliothèque des États-Unis - qu'il a cédée au Congrès des États-Unis en 1815, et dont la plus grande partie a disparu dans l'incendie de 1851. On peut se rendre à Monticello, non loin de Charlottesville, en Virginie, pour y visiter la maison construite sur ses plans et à laquelle il n'a cessé, sa vie durant, d'apporter des aménagements. On peut s'attarder en particulier dans l'aile qu'il s'était réservée au rez-de-chaussée, où voisinent depuis qu'on l'a restaurée les instruments du géomètre et de l'astronome, une petite bibliothèque classique, et le portrait des premiers navigateurs venus d'Europe. On peut aussi ouvrir sa correspondance, qui compte environ vingt mille lettres et à laquelle il consacrait jusqu'à trois heures chaque jour : on y voit briller aujourd'hui encore toutes les facettes d'un esprit assez unique. Les raisons qui font qu'il est si mal connu en France échappent. Jefferson a vécu à Paris cinq années, entre 1784 et 1789, comme ministre plénipotentiaire des États-Unis qu'on disait alors " de l'Amérique septentrionale ". Il y a connu la plupart des figures du monde savant, de Buffon à Lacépède, développé des amitiés dans le monde politique - avec Lafayette, Dupont de Nemours - qui lui vaudront, au cours de l'été 1789, d'être consulté sur la rédaction de la Déclaration des Droits de l'Homme et, sous l'Empire, de continuer à disposer sur l'état de la France d'informations de première main. Il fut aux États-Unis le père du parti français, ou encore républicain, par opposition aux convictions anglophiles des fédéralistes. Il a laissé sur la France d'alors des journaux et des lettres très remarquables : qui d'autre que lui pouvait s'intéresser aux écluses du canal du Midi avec à l'esprit les voies à ouvrir entre le fleuve Ohio et la baie de la Chesapeake ? Son nom reste pourtant ignoré de ce côté-ci de l'Atlantique, lorsqu'on compare sa notoriété à celle du premier des Pères Fondateurs, George Washington. On rappelle donc que Jefferson a été successivement le principal rédacteur de la Déclaration d'Indépendance en 1776, alors qu'il siégeait au Congrès comme délégué de la Virginie, puis gouverneur de cet état de 1779 à 1781, ministre des États-Unis en France, Secrétaire d'État sous la présidence de Washington de 1790 à 1793, vice-Président des Etats-Unis pendant l'administration de John Adams, Président des États-Unis enfin, de 1801 à 1809, avant de se survivre malgré lui à la tête de l'État à travers ses successeurs, James Madison et James Monroe, eux aussi Virginiens et proches amis jusqu'à sa mort survenue le 4 juillet 1826, jour anniversaire de la Déclaration d'Indépendance. Aucune de ces fonctions, qu'il a contribué à établir, n'impliquait alors l'appareil et les charges - on dirait presque l'éloignement - qu'elles supposent aujourd'hui. C'est précisément l'une des raisons pour lesquelles il y a peu de sujets touchant les États-Unis qu'il n'ait eu à comprendre et à traiter lui-même, notamment pendant sa première présidence, de 1801 à 1805 - peu d'aspects de l'expansion et de l'identité du territoire américain qui lui soient restés étrangers. Fils d'un géomètre-arpenteur de Virginie, Jefferson est né dans les relevés de propriété et les instruments de mesure. On lui doit la première carte de Virginie, établie au cours d'explorations et de marches nombreuses sur le territoire de ce qui n'est alors qu'une colonie, dont les frontières ouvrent d'abord sur l'Atlantique et la Grande-Bretagne. On lui doit aussi la première description méthodique de ce même territoire devenu un état, et dont les véritables frontières sont désormais tournées vers l'Ouest. La carte de Jefferson accompagne traditionnellement ses Notes on the State of Virginia, rédigées en 1782 et qui forment le seul ouvrage qu'il ait jamais publié. Il y a dans ces Notes, préparées initialement pour répondre aux questions du consul général de France à Philadelphie, Marbois, un effort sans équivalent pour décrire, répertorier, comprendre toutes les dimensions de cette parcelle du monde américain : à la fois partie de l'Union, et, dans le même temps, merveilleusement individuée. La Virginie tient son identité de ses frontières physiques, de son réseau hydrographique, de ses richesses naturelles ; mais aussi des nations indiennes qui la peuplent et que Jefferson a fréquentées enfant avec son père, des citoyens américains qui s'y sont établis, du contrat qui les lie, des lois qui les protègent. Cette charge énorme de réel déposée dans l'écriture, tout ce monde-ci embrassé d'un seul regard : il n'y a pas d'autre apprentissage. Du monde clos de la Virginie, Jefferson est passé en moins de vingt années à l'espace ouvert d'un continent en expansion. En 1776, la Virginie se constitue en état au sein de l'Union, qui rassemble les treize anciennes colonies. En 1783, elle cède aux États-Unis ce qu'on nomme alors ses territoires de l'Ouest (l'actuel état de l'Ohio), offrant ainsi à l'Union l'occasion de procéder à un premier déplacement de frontière. En 1803, les États-Unis acquièrent auprès de la France le territoire de la Louisiane, qui leur donne le contrôle des deux rives du Mississipi, de la source à l'embouchure, et, en l'absence de frontières correctement établies, un premier accès à l'Océan Pacifique par le nord-ouest, dont l'exploration est confiée par Jefferson à l'expédition Lewis & Clark. À compter de cette date, les territoires de l'Ouest considérablement augmentés par cette acquisition rejoignent progressivement l'Union, qui compte à la mort de Jefferson vingt-trois états. Jefferson a travaillé à chacune de ces appropriations. S'il a laissé à d'autres le soin de procéder à la reconnaissance et au cadastrage des nouveaux territoires, chaque progression de la frontière est venue cependant réveiller en lui le désir qu'on voit à l'Ïuvre dans l'élaboration des Notes on the State of Virginia : que le monde vivant, sous toutes ses espèces, soit méthodiquement nommé, mesuré, décrit, dès lors qu'il est le mien propre. La correspondance de Jefferson permet de retracer ce mouvement d'expansion du territoire des États-Unis vers l'Ouest, de l'acte de cession aux États-Unis des territoires situés au nord du fleuve Ohio par la Virginie jusqu'au compromis du Missouri de 1819, lequel, tout en soulignant le mouvement rapide d'intégration des territoires de l'Ouest au sein de l'Union, porte aussi en germe son éclatement. L'expansion à l'Ouest suppose en contrepoint la protection de l'intégrité nationale sur l'Atlantique et la façade septentrionale de la Nouvelle-Angleterre, comme le montre la guerre de 1812 contre la Grande-Bretagne. Les lettres de Jefferson permettent aussi de mesurer, en particulier dans les instructions remises au capitaine Lewis lors de la mission d'exploration aux sources du Missouri, l'effort de méthode qui devait présider selon lui à la reconnaissance des nouveaux territoires, et la valeur considérable de l'information topographique. D'où l'insistance de Jefferson, dans ces mêmes instructions, sur la précision des relevés et des observations et sur le mode de conservation des journaux de l'expédition, qu'il faudra enclore dans des boîtes d'étain et recopier, s'il est possible, sur des écorces de bouleau, moins sujettes aux attaques de l'humidité que le papier. Selon un processus qui reflète à sa manière la culture juridique de Jefferson, le territoire américain sous sa présidence s'étend par actes de cession et transactions foncières, non par conquête ou violence. La guerre est le fait de la Grande-Bretagne, et des nations européennes en général. Pas d'expansion, selon Jefferson, sans droits sur le sol préalablement négociés et payés, en numéraire ou en nature. Non qu'il y ait toujours égalité réelle entre les parties contractantes, notamment dans le cas des négociations avec les nations indiennes : mais le développement de la nation américaine repose pour lui sur la dévolution écrite de la propriété, à quoi peuvent succéder l'établissement de la carte et du cadastre, puis l'inventaire des espèces et la nomination des habitants du lieu. Au principe de l'Union comme de l'accroissement de son territoire, il doit y avoir pour Jefferson un contrat, où se lisent également la volonté et le consentement. L'animation du territoire ainsi constitué passe par les voies d'eau : le Mississipi, le fleuve sans prix et dont les bouches, acquises avec la Louisiane, assurent aux États-Unis l'accès au golfe du Mexique, le Missouri et la rivière Columbia pour rejoindre l'autre océan. Du Mississipi et des grands lacs jusqu'à la baie de la Chesapeake, au débouché du Potomac, Jefferson rêve encore d'ouvrir la voie navigable qui permettrait à la Virginie de reprendre aux états du Nord une part du commerce en provenance du Canada. Fleuves, rivières, canaux sont la forme hydrographique des liens, des échanges entre les parties encore disjointes du grand corps en cours de formation. Ils sont la condition première du commerce entre les états et les personnes, d'où peut naître en retour la prospérité de la nation. On saisit aussi dans la correspondance, accompagnant l'extension du pays, une réflexion constante sur la dynamique de son peuplement, et sur les problèmes que pose à la république l'existence de la population indienne et noire. On touche par ce biais aux contradictions intimes de Jefferson. Jeune homme, il est l'un des plus fervents défenseurs des nations indiennes, qu'il admire. Président des États-Unis, obéissant à la pression des états, il se refuse pourtant à leur laisser occuper l'espace dont elles ont besoin pour vivre selon leur économie propre, préparant ainsi la voie à leur disparition. On voit encore Jefferson désireux de traiter la question de l'esclavage en évoquant la possibilité de déplacer la population noire aux Antilles, où elle vivrait librement et sous un gouvernement indépendant. Il n'est pas question pour autant d'assimilation avec la population d'origine européenne. Le naturaliste en Jefferson a aimé la diversité des espèces. Même si de convictions égalitaires, le politique n'a pas souhaité, en matière d'hommes, composer avec l'hétérogène : les États-Unis ne pourront former cette vaste république aux dimensions d'un continent qu'à proportion de l'unicité de leur peuplement. Regardant l'esclavage, on remarque également qu'en dépit de ses sentiments abolitionnistes, Jefferson restera toute sa vie ce propriétaire lourdement endetté qui voyait dans ses esclaves une part difficilement aliénable de son patrimoine privé. Chez Jefferson, le républicain, tourné par profession vers le futur, cède par moments la place à un homme qu'on dirait d'Ancien Régime, et que la lassitude fait s'éloigner de l'intérêt général : Virginien autant qu'américain, il a souvent marqué son désir de renoncer aux charges publiques, à cet effort qui consiste à organiser la communauté pour le compte d'autrui, pour se consacrer à l'étude, à ses terres, à sa famille. On soupçonne que les esclaves à lui dévolus par héritage sont restés indissociables de cette espérance particulière. Les lettres qui suivent, et dont la plupart sont inédites en français, ont été traduites à partir du texte anglais établi par Merrill Peterson dans son édition des Écrits de Jefferson publiée en 1984 par la Library of America, à l'exception de la lettre à Lafayette, dont on trouvera le texte anglais dans l'édition de la correspondance entre Jefferson et Lafayette parue en 1929 aux presses de l'université Johns Hopkins. L'appareil des notes est volontairement limité à l'essentiel, ne visant qu'à situer quelques noms et quelques lieux pour faciliter dans certains cas la lecture. Nous avons fait suivre ce choix de lettres d'une traduction d'une lettre célèbre de George Ticknor, alors jeune avocat à Boston. On y sent le ton parfois distant d'un homme des états du Nord, et incertain du culte qu'il faut vouer aux Pères Fondateurs. Elle rend compte d'une visite à Jefferson entreprise par Ticknor dans sa vingt-troisième année, peu avant d'embarquer pour un séjour de quatre ans en Europe, notamment en Espagne, d'où il rapportera la bibliothèque et la science philologique qui devaient peu après bouleverser l'enseignement des langues romanes à Harvard. Jefferson y vit à sa manière, entre ses livres, les objets rapportés de l'expédition de Lewis et Clark, ses proches. A cette date, il a cessé de voyager : le monde, l'espace viennent à lui dans les lettres qu'il reçoit, les entretiens qu'il accorde. Monticello était alors célèbre pour ceci : que la grande porte vitrée, au sommet de la route montueuse, le jour comme la nuit, y était toujours ouverte. Pour refermer ce discours d'Amérique, nous donnons enfin le texte des lettres qu'Alexandre de Humboldt a adressées en français à Jefferson et à son Secrétaire d'État, James Madison, lors du bref séjour qu'il fit aux États-Unis, au printemps 1804. Humboldt vient de quitter le Mexique ; il s'apprête à regagner Paris après cinq années d'absence. La première de ces lettres permet de suivre le parcours d'Humboldt à travers l'Amérique équinoxiale. La seconde répond à une demande d'information de Jefferson sur le territoire de la Louisiane récemment acquis et sur ses frontières avec la Nouvelle-Espagne. Toutes deux forment la matière initiale de l'échange qui devait lier pendant plusieurs années Jefferson et Humboldt, les premières pages d'une correspondance où l'on voit deux grands esprits, également démocrates, marquer sur la carte d'Amérique les progrès accomplis par la communauté des hommes dans le gouvernement de soi-même. Il n'est pas indifférent qu'en leurs personnes se soient rencontrées, cette même année, les deux plus importantes missions d'exploration jamais entreprises sur le continent américain, auxquelles ils restent l'un et l'autre associés : au sud, celle de Humboldt et de Bonpland, qui s'achève, au nord, celle de Lewis et Clark, qui débute. Sous les compliments d'usage et malgré la raideur de la langue d'emprunt, on retrouve dans les lettres de Humboldt l'énergie très singulière du marcheur, la vigueur de qui traite avec le monde aux premières heures du jour. Le texte des lettres de Humboldt est donnée d'après l'édition des Briefe aus Amerika (1799-1804) procurée par Ulrike Moheit chez Akademie Verlag (Berlin, 1993). Certaines abréviations ont été complétées, l'orthographe a été rétablie lorqu'elle était fautive .
[Sur l'exploration des territoires de l'Ouest.]
Annapolis, le 4 décembre 1783.
Cher Monsieur - J'ai reçu ici il y a une semaine environ votre lettre du 12 octobre, avec les coquillages et les graines pour lesquels je vous prie d'accepter mes vifs remerciements. Vous voulez bien conserver l'espoir de m'obtenir autant de spécimens des différentes espèces d'os, de dents et de défenses du Mammouth qu'il s'en peut trouver aujourd'hui. Je les accepterai très volontiers. Pittsburgh et Philadelphie ou Winchester seront les voies les plus sûres pour me les faire parvenir. J'apprends qu'une importante somme d'argent a été souscrite en Angleterre pour explorer le territoire qui s'étend du Mississipi à la Californie. Ils prétendent que leur but est seulement de promouvoir la science. J'ai peur qu'ils n'aient l'intention de coloniser ces régions. Certains d'entre nous ont parlé ici, d'une voix trop faible, d'explorer ce pays. Mais je doute que nous ayons assez de conviction pour lever les fonds nécessaires. Comment conduire une entreprise de ce genre ? J'ai peur que notre projet ne vaille pas la peine de poser la question. Le traité de paix définitif est enfin arrivé. Il n'a pas été modifié depuis les discussions préliminaires. La cession aux États-Unis des territoires situés à l'ouest de l'Ohio a été finalement acceptée par le Congrès avec quelques changements apportés aux conditions initiales. Nous attendons à tout moment le document avec l'approbation finale de la Virginie. Le Congrès a été récemment agité par la question de son lieu de résidence. Trenton a d'abord été proposé. Les états du Sud se sont cependant efforcés d'obtenir une décision qui leur permettrait de consacrer la moitié de leur temps à Georgetown , aux chutes du Potomac. Le choix reste ouvert, entre la Delaware et le Potomac. Nous recommandons Georgetown comme le seul lieu qui puisse nous unir solidement à nos amis des territoires de l'Ouest lorsqu'ils seront constitués en états distincts. Je serai toujours heureux d'avoir de vos nouvelles et suis, &c.
[Sur le commerce avec les territoires de l'Ouest.] Annapolis, le 15 mars 1784.
Cher Monsieur- Rien de neuf depuis ma dernière lettre ; je suppose que l'état de paralysie du Congrès ne constitue pas une nouveauté pour vous. Nous avons seulement 9 états présents, dont 8 représentés par deux membres, et toutes les grandes questions requièrent évidemment non seulement l'unanimité des états mais aussi celle des membres. Une unanimité qui n'est jamais atteinte sur les sujets de quelque importance. Il s'ensuit que nous perdons notre temps et nous consumons en vains efforts pour faire Ïuvre de législateur. - Pas moins que la présence de 13 états, représentés par un nombre variable de délégués, sera nécessaire pour faire accepter une seule décision d'importance. L'acte de cession du territoire de l'Ouest par la Virginie a été accepté et signé en première lecture. J'espère que notre pays se déterminera de lui-même à céder davantage de terres sur le méridien des bouches du Grand Kanhaway. Au-delà, il ne peut pas gouverner ; cette limite est nécessaire à son bien-être. Les raisons qui justifient cette frontière (qui retiendra tous les affluents du Kanhaway) sont 1. Qu'à l'intérieur de ces limites sont comprises nos mines de plomb. 2. Ce fleuve qui prend sa source en Caroline du Nord traverse toute notre latitude et offre sur tout son cours une voie de navigation et de commerce avec les territoires de l'Ouest, mais 3. C'est une voie qui ne peut être ouverte qu'au moyen d'une dépense considérable et de toutes les facilités que peut donner le contrôle entier de ses deux rives. 4. Ce fleuve et ses affluents forment une bande de bonne terre qui s'étend tout au long de notre frontière, donnant à celle-ci le caractère d'une barrière naturelle solidement établie. 5. Sur une distance de 180 miles au-delà du fleuve à l'Ouest s'étend un désert montagneux qui ne pourra jamais être habité et formera à l'évidence une séparation sûre entre nous et tout autre état. 6. Cette étendue de terre est appelée à recevoir son gouvernement de la Virginie plus naturellement que d'aucun autre état. 7. Elle nous laisse les bassins supérieurs des fleuves Yohogany et Cheat, que nous devrons ouvrir puisque ce sont les vraies portes du commerce avec l'Ouest. La liaison de ces voies navigables avec celle du Potomac est un sujet sur lequel je vous ai dit que je prendrais la liberté de vous écrire. Je suis certain que la valeur et la faisabilité de ce projet vous sont bien connues. C'est le moment cependant de saisir l'occasion si jamais nous en avons eu l'intention. Le monde entier s'ouvre au commerce. S'il était envisageable de maintenir notre nouvel empire à l'écart du monde, nous pourrions nous donner le luxe de spéculer sur la question de savoir si le commerce contribue au bonheur de l'humanité. Mais il ne saurait être question de rester à l'écart. Nos citoyens ont eu un avant-goût trop vif du confort que procurent les arts et manufactures pour se voir soudain privés de leur usage. Nous devons donc, dans notre intérêt, nous efforcer d'accéder à une part aussi large que possible de cette source moderne de richesse et de puissance. Celle qui nous est offerte par les territoires de l'Ouest est disputée par l'Hudson, le Potomac et le Mississipi lui-même. Par ce dernier fleuve passeront toutes les marchandises lourdes. Mais la navigation à travers le golfe du Mexique est si dangereuse & la remontée du Mississipi si difficile & éprouvante, qu'il est improbable que les marchandises en provenance d'Europe nous arrivent par cette voie. Il est presque assuré que la farine, le bois & les autres denrées pondéreuses seront transportées sur des radeaux qui seront eux-mêmes mis en vente avec leur chargement, leurs pilotes remontant par voie de terre ou sur des bateaux légers. Il y aura donc rivalité entre l'Hudson et le Potomac pour s'assurer le reste du commerce de tout le territoire à l'ouest du lac Érié, sur les affluents des lacs & de l'Ohio & dans le bassin supérieur du Mississipi. Pour rejoindre New York, la part du trafic qui vient des lacs ou de leurs affluents doit d'abord transiter par le lac Érié. De même, celle qui provient des affluents du Mississipi, qui doit aussi, naturellement, être transportée sur quelque distance par voie de terre entre les affluents des lacs. Lorsqu'elle sera parvenue sur le lac Érié, elle devra faire route sur sa rive méridionale en raison du nombre et de l'excellence des ports qui s'y trouvent, la rive nord, quoique plus courte, comptant peu de ports et ceux-ci n'étant pas sûrs. Une fois atteinte Cuyahoga, la navigation jusqu'à New York suppose 970 miles depuis ce point & cinq portages, alors qu'il n'est qu'à 430 miles d'Alexandria , si la route emprunte la rivière Big Beaver, les fleuves Ohio, Yohogany (ou Monongahela & Cheat) & Potomac, & il n'y a que deux portages. Pour le commerce de l'Ohio et celui qui transitera par ce fleuve depuis ses affluents ou le Mississipi, il est plus proche d'Alexandria que de New York de 730 miles, et n'est interrompu que par un seul portage. La nature s'est déclarée en faveur du Potomac, et par cette voie s'offre à déverser dans nos mains tout le commerce de l'Ouest. Mais malheureusement la voie de l'Hudson est déjà ouverte & connue en pratique ; la nôtre reste à ouvrir . Nous sommes au moment où le commerce avec l'Ouest va se développer et choisir ses voies. Il nous appartient de lui ouvrir nos portes. J'ai récemment imposé ce sujet à mes amis à l'Assemblée Générale , leur proposant de lever un impôt qui rapporterait de cinq à dix mille livres par an, prioritairement employées à ouvrir les affluents supérieurs de l'Ohio & du Potomac, pour lesquels un peu de temps & d'argent feront beaucoup, laissant les grandes chutes pour la dernière tranche des travaux. Pour écarter toute idée de partialité j'ai suggéré qu'il serait équitable que cet impôt soit maintenu jusqu'à ce que toutes les voies d'eau soient ouvertes successivement. Mais une puissante objection s'élève toujours contre des propositions de cette nature. C'est que les projets à caractère public sont gérés avec négligence et que beaucoup d'argent se trouve ainsi dépensé pour un résultat fort médiocre. C'est pour répondre à cette objection que je me suis permis de vous imposer cette discussion. Vous vous êtes retiré de la vie publique . Vous avez pesé cette décision & il serait mal venu de ma part de vouloir la remettre en cause. Mais la conduite d'un tel projet viendrait-elle empiéter trop vivement sur les douceurs de la retraite & du repos ? Dans l'affirmative, je m'en tiendrais là. Vos occupations futures & vos souhaits sont sacrés à mes yeux. Si en revanche la tâche représentait une manière d'amusement digne, quel monument serait ainsi laissé par votre retraite ! Il succéderait à celui de votre vie publique et traduirait l'Ïuvre de la même grande main. Je suis sûr que, dans l'hypothèse où vous accepteriez, seul ou avec d'autres personnes de votre choix, de diriger cette entreprise, la seule objection de poids que j'appréhende serait dès lors levée. Bien que l'impôt ne doive pas être appelé avant l'automne, il conviendrait d'obtenir une avance sous la forme d'un transfert de quelque autre fonds pour permettre au travail de commencer cet été. Lorsque vous vous serez représenté que je ne possède pas, et que je n'envisage pas de posséder jamais un pouce de terrain sur les rives du Potomac ou de l'Ohio, vous excuserez peut-être le dérangement que je vous ai causé en vous imposant cette longue lettre, au motif que mon zèle dans cette affaire est public & désintéressé. La meilleure façon de me faire pardonner le temps que je vous ai pris sera de ne plus rien ajouter sinon pour vous assurer de la sincérité et de l'estime avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, &c.
À Chastellux. [Sur la dégénerescence des espèces en Amérique.] Paris, le 7 juin 1785.
Cher Monsieur- Vous m'avez fait l'honneur de votre lettre du 2 courant, et je dois vous remercier sincèrement pour la grande bienveillance avec laquelle vous avez accusé réception de l'exemplaire des Notes sur mon pays . Comme je peux répondre des faits qui s'y trouvent rapportés d'après mes observations personnelles, et que je n'en ai admis aucun qui provînt d'un tiers sans qu'il soit confirmé par des preuves suffisantes pour emporter mon consentement, je n'appréhende nullement que vous en extrayiez pour le Journal de Physique les passages qu'il vous plaira et qui puissent correspondre à son programme de publications. Les critiques portant sur l'esclavage et la constitution de Virginie ne sont pas de cette nature, et représentent les parties que je ne souhaite pas rendre publiques, au moins jusqu'à ce que je sache si leur publication doit entraîner plus de bien que de mal. Il est possible que dans mon pays, ces critiques produisent une irritation susceptible d'indisposer le public sur le chapitre des deux grandes questions que j'ai en vue ; c'est-à-dire l'émancipation de ses esclaves et l'établissement de sa constitution sur des bases plus solides et plus durables. Si j'apprends que tel ne sera pas leur effet, j'ai fait imprimer et réserver un nombre suffisant d'exemplaires pour en donner à tout jeune homme au Collège . C'est vers eux que je regarde, vers la nouvelle génération, et non vers celle qui est aujourd'hui aux affaires, pour la mise en oeuvre de ces grandes réformes. L'autre exemplaire, qu'on a fait tenir à votre hôtel, était destiné à Monsieur de Buffon. Je souhaitais vous demander la faveur de le lui faire parvenir, ignorant moi-même comment m'y prendre. J'en ai un également pour Monsieur Daubenton, mais comme je lui suis totalement inconnu, je ne saurai prendre la liberté de le lui offrir avant de pouvoir le faire à travers quelque connaissance commune. Je prendrai la liberté de dire ici quelques mots sur la question générale de la dégénérescence des espèces en Amérique. 1. Touchant la dégénérescence de l'homme européen transplanté en Amérique, elle n'appartient nullement au système de Monsieur de Buffon. Il va, il est vrai, dans cette direction, mais il n'atteint pas cette conclusion. L'Abbé Raynal seul a franchi ce pas. Votre connaissance de l'Amérique vous permet de juger de cette question par vous-même et de dire si la classe inférieure des habitants de ce continent est moins éduquée et moins susceptible de l'être, que la classe inférieure des habitants de l'Europe : et si ceux qui en Amérique ont reçu l'éducation que ce pays peut donner, s'en trouvent moins polis que les Européens ayant reçu une éducation d'un niveau comparable. 2. Touchant l'homme aborigène d'Amérique, je ne connais aucune preuve véritable sur laquelle ait pu se fonder l'opinion énonçant l'infériorité de son génie, sinon celle de Don Ulloa. Quant à Robertson, il n'a jamais été en Amérique, il ne rapporte rien qu'il ait vécu lui-même, il n'est que le compilateur de relations écrites par d'autres et le simple traducteur des opinions de Monsieur de Buffon. Je devrais donc aussitôt ajouter les traducteurs de Robertson à la liste de ceux qui peuvent témoigner des faits qu'il rapporte. Paw , qui est à l'origine de l'opinion en question, était lui-même le compilateur d'autres auteurs ; et de l'espèce la plus médiocre ; car il paraît n'avoir lu les récits des voyageurs que pour recueillir et publier à nouveau leurs mensonges. Il est véritablement remarquable qu'en trois volumes in-12, composés en petits caractères, il soit si difficile de trouver une seule vérité et que pourtant l'auteur soit en mesure de produire une autorité pour chaque fait qu'il rapporte, selon ses dires. Le témoignage de Don Ulloa est des plus respectables. Il écrit à propos de ce qu'il a vu, mais il n'a vu que les Indiens d'Amérique du Sud, lesquels ont été soumis à l'esclavage depuis dix générations. On ne saurait juger d'après cet exemple du génie naturel de cette race d'hommes ; et à supposer que Don Ulloa n'ait pas suffisamment tenu compte de cette circonstance particulière, ce n'est pas lui faire injure que de considérer l'image qu'il donne des Indiens d'Amérique du Sud aujourd'hui comme éloignée de ce qu'étaient leurs ancêtres il y a trois cents ans. C'est en Amérique du Nord que nous devons chercher leur caractère original. Et je ne m'avance pas en affirmant que les preuves de génie données par les Indiens d'Amérique du Nord les placent au même niveau que les Blancs dans le même état d'inculture. Le Nord de l'Europe fournit suffisamment de sujets de comparaison avec eux et de preuves de leur égalité. J'en ai vu moi-même quelques milliers, j'ai beaucoup conversé avec eux, et je les ai trouvés d'un entendement viril et sain. J'ai reçu des informations nombreuses de la part d'hommes qui avaient vécu parmi eux, et dont la sincérité et le bon sens m'étaient suffisamment connus pour que je n'aie pas à mettre en doute leurs témoignages. Tous se sont accordés pour souligner le génie de ce peuple. Quant à leur force physique, leurs mÏurs étant éloignées du travail, les muscles que développent le labeur physique seront chez eux plus faibles que chez l'ouvrier européen ; mais les muscles qui sont exercés à la chasse, et les facultés qui sont employées dans la poursuite de l'ennemi ou de la bête sauvage et dans le dressage des embuscades, sont beaucoup plus développés que chez nous, parce qu'ils sont exercés davantage. Je crois donc que l'Indien est, par le corps et l'esprit, égal à l'homme blanc. J'ai fait l'hypothèse qu'il pourrait ne pas en être de même pour l'homme noir dans sa condition présente ; mais il serait hasardeux d'affirmer qu'également cultivé pendant plusieurs générations, il ne pourrait devenir son égal. 3. Touchant l'infériorité des autres êtres vivants de l'Amérique, faute de faits supplémentaires, je ne peux rien ajouter à ce que j'ai dit dans mes Notes. Quant à la théorie de Monsieur de Buffon, selon laquelle la chaleur favorise, tandis que l'humidité empêche, la génération de grands animaux, j'ai récemment obtenu du Dr. Franklin communication d'une observation qui prouve que l'air de Londres et de Paris est plus humide que celui de Philadelphie, donnant ainsi à penser que la théorie de l'humidité plus grande de l'Amérique a peut-être été trop hâtivement adoptée. Et à supposer ce fait admis, je pense que les raisonnements physiques destinés à montrer que dans un pays humide les animaux doivent être petits, et grands dans un pays chaud, n'ont pas été tenus sur la base d'expériences précises. Ces questions ne peuvent cependant être décidées aujourd'hui. Des faits plus nombreux doivent être recueillis, et un plus grand temps s'écouler, avant que le monde soit mûr pour trancher. Dans l'intervalle, la sagesse repose dans le doute. J'ai eu pleinement conscience de la difficulté de votre situation, et du fait que vos soins étaient employés au secours de l'amitié et de la fortune. Quel que soit le prix que j'accorde à votre société, j'attends avec patience le moment où je pourrais en bénéficier sans dérober à un autre ce qui lui revient. Dans cette attente, je me console avec l'espoir de posséder votre amitié, et qu'il n'est pas ingrat pour vous de recevoir l'assurance de ce avec quoi j'ai l'honneur d'être, &c.
[Sur l'établissement de la ville de Washington.] Philadelphie , le 10 avril 1791.
Monsieur - J'ai bien reçu votre lettre du 4 courant, et, conformément à votre demande, j'ai procédé à l'examen de mes papiers et retrouvé les plans de Francfort-sur-le-Main, Karlsruhe, Amsterdam, Strasbourg, Paris, Orléans, Bordeaux, Lyon, Montpellier, Marseille, Turin et Milan, que je vous ai adressés, roulés, par la poste. Ces plans ont été dressés avec précision à grande échelle et ont été obtenus par moi-même lorsque j'ai séjourné dans chacune de ces villes. Dans la mesure où ils sont liés aux notes que j'ai prises à l'occasion de mes voyages et qu'ils me sont indispensables pour leur bonne compréhension, je vous prie de bien vouloir en prendre soin et de me les retourner lorsque vous n'en n'aurez plus l'usage, vous laissant libre cependant de les conserver aussi longtemps que nécessaire. Je suis heureux que le Président ait laissé le soin de dresser le plan de la ville dans d'aussi bonnes mains, et suis certain que celui-ci sera réalisé à la satisfaction de tous. Considérant que les terrains qui doivent être réservés à l'usage public seront effectivement acquis et payés en conséquence, je suis d'avis que l'espace leur soit compté libéralement ; et si ces terrains se trouvent dans le voisinage du Tibre et sur les hauteurs de la ville, ils ne porteront pas atteinte au commerce du lieu, qui s'établira sans aucun doute à proximité des eaux du bras le plus large du Potomac, au confluent de la rivière Rock Creek ; les eaux près de l'embouchure du Tibre ne sont pas assez profondes. Les personnes liées au gouvernement préféreront se fixer près des terrains publics dans le centre, qu'il sera commode d'utiliser également comme des voies d'accès à la ville haute et à la ville basse. Ayant communiqué au Président, avant qu'il ne s'en aille, les idées générales qui me sont venues sur le chapitre de la ville, je ne doute pas qu'en s'expliquant lui-même sur ce sujet avec vous, il n'ait mêlé à ses idées propres celles d'entre les miennes qu'il a approuvées. En conséquence, par peur de répéter ce qu'il n'aurait pas approuvé, et ayant davantage confiance en l'absence de prévention de son esprit qu'en celle du mien propre, j'ai évité d'interférer avec ce qu'il a pu vous dire lui-même. A quelque moment qu'il soit proposé de dresser les plans du Capitole, je préférerais que fût adopté l'un des modèles de l'antiquité consacrés par des millénaires ; et quant à la maison du Président, je préférerais l'une de ces façades célèbres de bâtiments modernes qui ont déjà reçu l'approbation de tous les bons juges. Ainsi de la Galerie du Louvre , du Garde Meubles et des deux façades de l'hôtel de Salm . Mais nous avons du temps de reste pour nous prononcer sur ce dernier sujet. Je suis, &c.
[Sur un voyage dans le Nord des États-Unis.] Bennington, Vermont, le 5 juin 1791.
Cher Monsieur - Mr. Madison et moi-même poursuivons le voyage que nous avions projeté. Nous avons visité les principaux lieux d'infortune du Général Burgoyne , à savoir Stillwater où fut livrée la bataille de ce nom, & en particulier les garde-corps qui coûtèrent tant de sang aux deux armées en présence, les camps de Saratoga & le terrain où les Anglais formèrent leurs faisceaux, le champ de la bataille de Bennington qui se trouve à environ 9 miles de la ville. Nous avons aussi visité les Forts Wm. Henry & George, Ticonderoga, Crown Point, &c. qui ont été des lieux où le sang a été versé depuis les temps les plus anciens de notre histoire. Mais nous ont plu davantage les sujets de botanique qui s'offrent constamment à la vue. Ceux qui sont inconnus ou très rares en Virginie sont l'érable à sucre, qu'on trouve ici en grand nombre, le sapin argenté, le pin blanc, le pitchpin, l'épicéa, un arbuste aux branches tombantes qu'on appelle ici genévrier, une azalée très différente de la nudiflore, aux fleurs nombreuses et denses, d'un rouge plus profond, & d'un parfum qui rappelle l'Ïillet. C'est le plus bel arbuste que j'aie vu. Le chèvrefeuille des jardins qui pousse naturellement sur les rives du lac George, le bouleau, un tremble aux feuilles de velours, un saule nain à chatons duveteux, un groseillier sauvage, le merisier au fruit unique (qui n'est pas le cerisier de nos régions), des fraises en abondance. Depuis les Highlands jusqu'aux lacs, le pays est calcaire. On trouve de la craie en grande quantité sur la rive orientale des lacs, alors qu'il ne s'en trouve pas sur la rive ouest. Les chutes de Sandy Hill & de Wing, deux cataractes très remarquables sur le fleuve Hudson d'environ 35 ou 40 pieds chacune entre Fort Edward et Fort George, font apparaître une craie disposée en couches horizontales, à la différence des chutes de Cohoes, sur la rive ouest de l'Hudson, qui atteignent 70 pieds de haut. Nous avons rencontré un petit écureuil rouge de la couleur de notre écureuil roux, avec une raie noire sur chaque flanc, pesant en général 6 onces environ, et en telle abondance autour du lac Champlain en particulier que plus de vingt d'entre eux furent tués depuis la maison que nous occupions en face de Crown Point. Nous en avons tué 3 en traversant le lac, l'un d'entre eux était sur le point de rejoindre le rivage là où le lac compte 3 miles de large, & où, avec le vent qui soufflait alors, il aurait pu en parcourir 5 ou 6. Je crois vous avoir demandé la faveur de faire chercher Antony pendant la saison pour les greffes, ainsi que de faire tout ce qui est nécessaire dans le verger de manière à pouvoir greffer tous les cerisiers dans les champs avec de bons fruits. Nous avons maintenant parcouru environ 400 miles. Il nous en reste environ 450 à parcourir encore. Notre arrivée ici le samedi soir, et les lois de l'état ne permettant pas de voyager le dimanche, m'a donné le temps de vous écrire depuis Bennington. Je compte être à Philadelphie le 20 ou le 21. Je suis, &c.
[Sur la création d'une colonie pour les esclaves noirs.] Washington, le 24 novembre 1801.
Cher Monsieur - Je n'avais pas négligé votre lettre du 15 juin concernant la résolution de la Chambre des Représentants de Virginie que vous mentionnez à nouveau dans votre lettre du 17 courant. L'importance du sujet, et le sentiment que le temps nous était laissé de l'étudier jusqu'à la nouvelle session de la Chambre, m'ont conduit à différer la réponse jusqu'à aujourd'hui. Vous comprendrez que certaines circonstances liées à ce sujet, & qui se présentaient d'elles-mêmes à l'esprit, ne devaient être communiquées à personne sinon au législateur et à vous-même. Le fait de les rendre publiques aurait pu produire des effets détestables dans plus d'un comté. Vous sachant attentif à ce dernier point, je m'autoriserai une plus grande liberté dans cette lettre. Je suppose que les criminels de droit commun ne sont pas compris dans l'objet de cette résolution . Ni leur nombre, ni la nature de leurs crimes ne semblent requérir de dispositions supplémentaires par rapport à celles qui ont été appliquées à ce jour & qui se sont révélées suffisantes pour la répression des délits ordinaires. Chacun avait à l'esprit, sans nul doute, la conspiration, l'insurrection, la trahison & la rébellion suscitées par les personnes qui ont, en 1800, provoqué chez nous l'alarme, et appelé sur elles la tragédie ; mais certains envisageaient peut-être un champ d'application beaucoup plus large, que l'un des termes de la résolution pouvait également recouvrir. Le respect des deux opinions me fait une obligation de comprendre la résolution dans toutes ses acceptions. L'idée semble être de procurer à ces personnes des terres qu'il faut acquérir ; et la question est de savoir si cet achat peut être réalisé auprès des États-Unis dans les territoires de l'Ouest. Une très vaste étendue de pays, au nord de l'Ohio, a été cadastrée ; elle est aujourd'hui à vendre, conformément aux dispositions des actes du Congrès dont vous avez connaissance. Rien ne s'oppose à ce que l'état de Virginie puisse acquérir ces terres et les utiliser dans ce but ; mais l'achat des terres pièce à pièce pourrait se révéler une disposition plus coûteuse que celle envisagée par la Chambre des Représentants. D'autres questions surgiront, notamment celle de savoir si l'établissement d'une telle colonie à l'intérieur de nos frontières, appelée à rejoindre notre union, est souhaitable pour l'état de Virginie lui-même, ou pour les autres états - les états limitrophes en particulier. Pourrions-nous nous procurer des terres au-delà des frontières des États-Unis pour les accueillir ? Sur la frontière nord, les terres qui ne sont pas occupées par des sujets britanniques sont la propriété des nations indiennes, dont les droits devraient être rendus caducs, avec le consentement de la Grande-Bretagne ; & les nouveaux occupants deviendraient sujets britanniques. Il est difficile de croire que la Grande-Bretagne ou les propriétaires indiens aient pour nous une considération assez désintéressée pour accepter de nous aider en recevant eux-mêmes une telle colonie ; et tout aussi difficile de penser que cette race d'hommes pourrait subsister longtemps sous un climat aussi rigoureux. Sur nos frontières ouest et sud, l'Espagne détient un territoire immense, dont l'occupation est cependant laissée aux Indiens, à l'exception de quelques points isolés qui sont la propriété de sujets espagnols. Je doute fort que les Indiens acceptent de vendre et que l'Espagne veuille recevoir ces personnes, et il me semble assuré que celle-ci refuserait d'aliéner sa souveraineté. La question qui se pose à d'autres se poserait également à nous-mêmes : souhaitons-nous conserver des liens avec cette colonie ? Quand bien même nos intérêts présents nous restreindraient à l'intérieur de nos propres frontières, il est impossible de ne pas songer au futur, lorsque nous nous serons multipliés au-delà de ces frontières jusqu'à couvrir toute l'Amérique du Nord, sinon même l'Amérique du Sud, avec une population parlant la même langue, placée sous le même régime & gouvernée par les mêmes lois ; pas plus que nous ne pouvons envisager avec satisfaction l'idée d'une tache ou d'un mélange sur cette partie du globe. L'Espagne, la France et le Portugal ont des possessions en Amérique du Sud, et je ne suis pas suffisamment informé pour dire s'ils entreraient dans nos vues. Mais sur ce continent comme en Amérique du Nord, à supposer que les corps constitués de Virginie émettent une préférence, j'aimerais d'abord sonder les dispositions de ces puissances. Les Indes Occidentales offrent une retraite plus probable et plus praticable. Déjà habitées par des personnes de leur propre race & de leur couleur, disposant d'un climat en rapport avec leur constitution physique, isolées des autres groupes de population : la nature semble avoir créé ces îles pour accueillir les Noirs transplantés dans cet hémisphère. Je ne sais si nous pourrions obtenir des souverains européens qui ont des droits sur ces îles qu'ils nous permettent d'y envoyer les personnes dont nous parlons ; mais je juge cette hypothèse plus réaliste que les précédentes, dans la mesure où ces îles sont déjà habitées dans une vaste proportion par des personnes de même race. L'île qui me paraît la plus appropriée est celle de Saint-Domingue, où les Noirs sont déjà établis en une souveraineté de fait, & se sont organisés sous des lois & un gouvernement régulier. Je suis enclin à penser que ses gouvernants actuels pourraient accepter, pour plusieurs raisons, de recevoir même un groupe exilé du fait d'actes que nous jugeons criminels mais qu'ils jugeraient peut-être méritoires. La possibilité que ces exilés fomentent & mènent sur nos côtes des descentes destinées à la vengeance ou au pillage, & s'entendent avec leurs frères demeurés ici, suppose un état des relations entre cette île & nous que je regarde comme peu probable, à considérer nos forces relatives, et la disproportion qui s'accroît entre elles de jour en jour ; et cette hypothèse est largement contrebalancée par l'humanité des mesures ainsi proposées, & les avantages que représente le fait d'éloigner de nous des personnes aussi dangereuses. L'Afrique offrirait un dernier et indiscutable recours, si toutes les autres solutions venaient à échouer. Aussitôt que la législature de Virginie arrêtera une décision, de manière à ce que je connaisse exactement les termes de la proposition à formuler auprès des autorités étrangères, j'exécuterai ses souhaits avec zèle et fidélité . J'espère toutefois qu'elle me pardonnera de soumettre à sa réflexion une seule question. Lorsque nous considérons la variété des pays et des souverains susceptibles de retenir notre attention, les révolutions et les retournements de circonstances qui s'y produisent en ce moment même, la possibilité que les arrangements qui doivent être obtenus sur la base d'un plan particulier puissent être dans un laps de temps assez court entièrement remis en cause par un changement de souveraineté, de gouvernement ou toute autre circonstance, il revient à la Chambre de se demander si, après qu'elle aura pris toutes les décisions qui sont de sa compétence, ce serait accorder une confiance trop grande à son Exécutif propre que de lui laisser le choix du lieu de relégation. L'Exécutif pourrait adapter les dispositions prises à l'état actuel des circonstances ; il pourrait ainsi empêcher l'intention de la loi d'être remise en cause par les changements futurs. Cette décision lui revient cependant. Notre devoir sera de respecter sa décision.
[Sur le sort de la civilisation indienne.] Washington, le 18 février 1803.
Cher Monsieur- Le retour de Mr. Hill auprès de vous m'offre un moyen si sûr de vous remettre une lettre que je me sens irrésistiblement porté à vous en écrire une, bien qu'à court de sujet. Vous avez été si longtemps absent de cette partie du monde, et l'état de la société a si profondément changé en votre absence, que les détails concernant ceux qui la composent ont cessé de vous être intelligibles ou de vous intéresser. Une cause de changement important dans les relations sociales s'est manifestée alors que vous étiez encore avec nous, quoique ses effets fussent alors à peine sensibles sur la société ou le gouvernement. Je veux parler du traité avec la Grande-Bretagne, lequel a entraîné un schisme qui est allé grandissant et suscitant toujours plus de rancÏurs jusqu'aux années '98, '99, lorqu'une dissolution de tous les liens, civils et sociaux, est apparue comme imminente . Au cours de cette crise affreuse, le peuple s'est réveillé de la folie dans laquelle il avait été jeté, et a commencé de revenir à ses anciens et sobres principes pour adhérer aujourd'hui aux cinq-sixièmes à une seule foi, à savoir la paix, l'économie et un gouvernement reposant sur le suffrage populaire pour ce qui touche les pouvoirs législatif et exécutif. Dans les conseils publics, le parti fédéraliste détient encore un tiers des sièges. Cette proportion est cependant destinée à baisser, mais non pas exactement au niveau des cinq-sixièmes puisqu'on verra toujours, même dans les assemblées élues par le peuple, une plus grande proportion d'aristocrates que chez leurs électeurs. A l'administration actuelle incombe une tâche inévitable, qui ne pouvait manquer de susciter l'hostilité la plus vive auprès de ses opposants. L'administration précédente a laissé 99 pour cent des charges publiques dans les mains de la secte fédéraliste. Le républicanisme était alors la marque de Caïn qui suffisait à tenir ceux qui la portaient à l'écart de toutes les instances & fonctions de leur pays. Cette partie des citoyens en appelait impérieusement et justement à une restauration du droit. L'intention était cependant d'exécuter leurs vÏux avec modération de manière à se concilier ceux qui disposaient naguère du monopole ; mais aussitôt que ceux-ci furent touchés, ils se sont efforcés de porter l'incendie aux quatre coins de l'édifice public, et nous ont obligés à priver de l'influence de leur charge ceux qui l'utilisaient avec activisme et vigilance pour détruire la confiance du peuple dans son gouvernement, nous entraînant ainsi plus loin dans la corvée des révocations qu'il n'aurait été nécessaire pour nous défendre de leurs agissements. Mais je crois le temps proche où la nation tout entière sera de nouveau réconciliée autour de ses anciens principes, à l'exception du petit nombre qui s'est engagé au-delà de toute raison et se retirera dans l'obscurité et & la désaffection permanente. Quand bien même vous recevrez, par le canal officiel du Département de la Guerre, toutes les informations nécessaires pour que vous soient exposées nos vues touchant les Indiens et pour que vous puissiez diriger votre conduite, je suppose cependant qu'il serait satisfaisant pour vous et ceux auprès desquels vous travaillerez de comprendre mes dispositions et opinions personnelles sur ce point ; je me permets en conséquence d'utiliser cette lettre privée pour les énoncer de manière générale. Je considère que la chasse est désormais insuffisante pour procurer aux Indiens vêtements et subsistance. Le développement de l'agriculture et de la manufacture d'objets domestiques est donc essentielle à leur préservation, et je suis disposé à aider et à encourager ce développement. Il leur permettra de vivre sur des territoires beaucoup plus restreints, et rendra de fait inutiles leurs immenses forêts, sinon pour la pâture sur des terres non clôturées ; usage qu'ils trouveront sans objet, et même à leur désavantage, lorsqu'ils seront devenus de meilleurs fermiers. Tandis qu'ils apprendront à tirer meilleur parti d'une terre moins étendue, notre nombre croissant supposera davantage de terres, et ainsi se rencontreront les intérêts de ceux qui ont des terres en surnombre, tout en manquant de certaines denrées de base, et de ceux qui disposent de celles-ci en abondance, tout en manquant de terres. Ces échanges se feront alors pour le bien des deux parties, et ceux qui entretiennent de bonnes relations avec l'une et l'autre doivent les encourager. Vous occupez le poste plus particulièrement affecté à ces relations, et il sera en votre pouvoir de développer chez les Indiens l'idée que des terres moins nombreuses, mais bien cultivées, valent plus que des terres abondantes mais laissées en friche, et de les encourager à faire sincèrement ce constat. La sagesse de l'animal qui s'ampute & abandonne au chasseur les parties qui l'ont fait chasser devrait être la leur, à cette différence près que le premier sacrifie ce qui lui est utile tandis les Indiens n'auront à sacrifier que l'inutile. En vérité, le degré ultime de la tranquillité et du bonheur pour eux est de laisser nos établissements et les leurs entrer en contact, se mêler, se fréquenter pour former à la fin un seul peuple. Leur assimilation au sein de notre peuple en tant que citoyens des Etats-Unis, c'est là ce que doit apporter le cours naturel des évènements. Mieux vaut le promouvoir que de le retarder. Il sera sûrement préférable pour les Indiens d'être identifiés avec nous, et maintenus dans l'occupation de leurs terres, que d'être exposés aux nombreux dangers qui les menacent s'ils restent un peuple séparé. Je ne doute pas que vos réflexions vous auront conduit à considérer les différentes manières dont leur histoire peut s'achever, et à juger que celle-ci est la plus propre à assurer leur bonheur. Nous avons d'ailleurs déjà reçu une demande d'Indiens aspirant à devenir citoyens des États-Unis. Il est possible, probable même, que cette idée soit si nouvelle qu'elle puisse choquer les Indiens, ne serait-elle qu'esquissée devant eux. Vous la garderez naturellement pour votre propre usage ; mais, convaincu de sa justesse, je crois compatible avec la moralité pure le fait de les y amener progressivement, de les familiariser avec l'idée qu'il est de leur intérêt de céder à certains moments des terres aux États-Unis, et qu'il en va du nôtre d'encourager nos citoyens par l'acquisition répétée de nouvelles terres. Aucun état n'exerce aujourd'hui une pression aussi forte que la Géorgie touchant l'acquisition du reliquat des terres qui séparent l'Oconee & l'Ockmulgee ; et je crois en effet qu'il sera difficile de lui résister. Comme il a été mentionné que les Creeks avaient à un certain moment résolu de vendre ces terres, avant d'y renoncer en raison des indiscrétions d'un seul individu, j'ai bon espoir que vous pourrez à nouveau les convaincre d'agir en ce sens. Je vous conjure de faire vos meilleurs efforts ; car cette décision nous délivrera ici d'une grande pression, et vous préservera des soupçons infondés dont vous êtes l'objet de la part des Géorgiens, selon lesquels vous seriez plus attaché aux intérêts des Indiens qu'à ceux des États-Unis et les encourageriez dans l'idée de ne pas se séparer de leurs terres. Il est si facile de susciter le soupçon, qu'il ne faut s'étonner d'aucun ; mais j'ai l'espoir qu'il sera en votre pouvoir de le dissiper en réalisant leurs vÏux. Depuis qu'il nous a rejoint, Mr. Madison jouit d'une meilleure santé qu'à Orange. Mr. Giles est dans un état de santé qu'on craint irréversible, bien qu'il puisse encore tenir quelque temps, et peut-être guérir. Browze Trist est aujourd'hui dans le territoire du Mississipi, y fondant un établissement avec sa famille, qui se trouve encore à Albemarle et le rejoindra au printemps. Mrs. Trist, sa mère, commence à vieillir. Je conserve pour ma part une santé parfaite, n'ayant pas connu 20 heures de fièvre au cours des 42 dernières années. J'ai eu parfois des accès de migraine, et quelques douleurs dues aux rhumatismes ; mais bientôt arrivé à l'âge de soixante ans, j'ai eu aussi peu à me plaindre sur le sujet de ma santé que la plupart des gens. J'apprends que vous avez la goutte. Je n'escomptais pas que la cuisine indienne produirait cet effet ; mais on considère la goutte comme une garantie de bonne santé. Je forme des vÏux sincères pour qu'il en soit ainsi pour vous et vous adresse, &c.
[Sur l'expédition de Lewis & Clark aux sources du Missouri.] Le 20 juin 1803.
À Merryweather Lewis, Capitaine au 1er Régiment d'Infanterie des États-Unis d'Amérique.
Votre qualité de Secrétaire du Président des Etats-Unis vous a permis de prendre connaissance de l'objet de mon message confidentiel au Congrès du 18 janvier 1803. Vous avez vu la résolution qu'il a prise, laquelle, bien que formulée en termes généraux, avait pour but de ratifier cet objet, et vous êtes nommé pour la mener à bien. Les instruments qui seront nécessaires pour établir par l'observation du ciel la géographie des régions que vous traverserez ont déjà été obtenus. Des articles de troc & des présents pour les Indiens, des armes pour vos hommes, dont le nombre sera compris entre 10 et 12, des embarcations, des tentes & d'autres équipements de voyage, avec des munitions, des médicaments, des instruments de chirurgie & des provisions que vous aurez préparées avec le concours du Secrétaire à la Guerre ; & de celui-ci vous recevrez également l'autorisation de recruter au sein de nos troupes, sur la base du volontariat, les hommes évoqués ci-dessus, sur lesquels vous disposerez, en tant qu'officier, de tous les pouvoirs prévus par la loi en pareil cas. Puisque vos mouvements à l'intérieur des frontières des États-Unis seront plus efficacement dirigés par des communications au cas par cas et adaptées aux circonstances qui se présenteront, il ne seront pas abordés ici. Ce qui suit porte sur votre expédition après qu'elle aura quitté les États-Unis. Votre mission a été portée à la connaissance des Ministres de France, d'Espagne et de Grande-Bretagne, et, à travers eux, à celle de leur gouvernement : et nous leur avons donné des assurances quant à son objet qui sont selon nous de nature à les satisfaire. La Louisiane ayant été cédée par l'Espagne à la France, le passeport que vous avez reçu du Ministre de France, qui représente le souverain actuel de ce pays, vous servira de protection auprès de tous ses sujets : et celui qui vous a été fourni par le Ministre d'Angleterre vous donnera droit à l'aide de tous les négociants de cette nationalité que vous serez amené à rencontrer. L'objet de votre mission est d'explorer le Missouri et le principal de ses affluents, dans la mesure où celui-ci, du fait de son cours et de sa rencontre avec les eaux de l'Océan Pacifique, peut offrir au commerce la voie de communication la plus directe et la plus praticable à travers ce continent. À partir de l'embouchure du Missouri, vous relèverez la latitude et la longitude à tous les points remarquables du fleuve, notamment l'embouchure des rivières, les rapides, les îles & autres lieux & objets qui se distinguent par des traits qui permettent de les identifier avec certitude par après. Le cours des rivières entre les points de relevé pourra être établi au moyen du compas, de la ligne de loch & du temps, et corrigé par les relevés eux-mêmes. Les variations du compas en différents points doivent être également notées. Les lieux de portage intéressants entre les sources du Missouri et le fleuve offrant la meilleure voie de communication avec l'Océan Pacifique doivent être établis au moyen de relevés & le cours de ce fleuve jusqu'à l'océan doit faire l'objet de relevés de la même manière que le Missouri. Vos relevés doivent être pris avec beaucoup de soin et de précision, être transcrits distinctement & de manière intelligible pour d'autres comme pour vous. Ils doivent inclure tous les éléments nécessaires, avec l'aide des tables usuelles pour déterminer la latitude & longitude des lieux où ils ont été faits, & doivent être remis aux bureaux du Département de la Guerre qui fera procéder concurremment aux mêmes calculs par des personnes compétentes aux États-Unis. Plusieurs copies de ces relevés ainsi que de vos autres notes doivent être préparées à vos moments de liberté & remises aux plus fiables d'entre vos hommes, de manière à les prémunir contre les pertes accidentelles. Une précaution supplémentaire consisterait à recopier ces relevés et vos notes sur de l'écorce de bouleau, celle-ci étant moins sujette aux attaques de l'humidité que le papier ordinaire. Le commerce que vous pourrez entretenir avec les indigènes que vous rencontrerez au cours de votre itinéraire suppose une bonne connaissance de ces peuples. Vous vous efforcerez donc, autant que le permettra la poursuite diligente de votre voyage, de vous familiariser avec : le nom des nations & leur nombre ; l'étendue & les limites de leurs possessions ; leurs relations avec les autres tribus ou nations ; leur langue, leurs traditions & monuments ; leurs occupations ordinaires touchant l'agriculture, la pêche, la chasse, la guerre, les arts & leurs applications ; leur nourriture, leurs vêtements & la nature de leurs habitations ; les maladies qui les affectent & les remèdes qu'ils utilisent ; les données physiques et morales qui les distinguent des tribus qu'ils fréquentent ; les particularités de leurs lois, coutumes & usages ; et les articles de commerce dont ils peuvent avoir besoin ou qu'ils peuvent fournir & en quelles quantités. Et considérant l'intérêt que toutes les nations ont à étendre & renforcer l'autorité de la raison & la justice auprès des peuples qui les entourent, il sera utile de recueillir toutes les informations possibles sur l'état de la moralité, de la religion & de l'instruction chez eux, puisque elles peuvent permettre à ceux qui Ïuvrent à les civiliser et à les instruire d'adapter leurs mesures aux principes & usages de ceux auprès desquels ils sont appelés à agir. D'autres objets dignes d'attention seront : le sol & l'apparence du pays, la végétation & les plantes ; notamment les espèces qui ne se trouvent pas aux États-Unis ; de manière générale, les animaux du pays, & particulièrement ceux qui ne sont pas connus aux États-Unis ; les vestiges & les descriptions des animaux considérés comme rares ou disparus ; les productions minérales de toute espèce ; mais plus particulièrement les métaux, le calcaire, le charbon & le salpêtre ; les salines & les eaux minérales, en notant la température de ces dernières & tels aspects qui pourront aider à préciser leur nature ; les apparitions volcaniques ; le climat tel que déterminé par le thermomètre, la proportion des jours pluvieux, nuageux & clairs, la foudre, la grêle, la neige, la glace, le gel & le dégel, les vents qui soufflent aux différentes saisons, les dates auxquelles certaines plantes particulières poussent ou perdent leurs fleurs ou leurs feuilles, les dates auxquelles apparaissent certains oiseaux, reptiles ou insectes. Quoique votre route suive le cours du Missouri, vous vous efforcerez d'obtenir des informations sur le caractère et l'étendue du pays arrosé par ses affluents, et particulièrement sur sa rive sud. Nous comprenons que le fleuve au sud, ou Rio Bravo, qui se jette dans le golfe du Mexique, et le fleuve au nord, ou Rio Colorado, qui se jette dans le golfe de Californie, sont les deux principaux fleuves qui font route à l'opposé du Missouri en direction du sud. Vous chercherez à savoir si les terres qui les séparent du Missouri sont des plaines ou des montagnes, quelle distance les sépare du Missouri, quel est le caractère du pays qui les relie & quels sont ses habitants. Les affluents au nord du Missouri ne requièrent pas les mêmes observations, parce qu'ils ont été explorés de manière très étendue, et continuent d'être reconnus par les négociants & voyageurs anglais. Mais tout ce que vous pourrez apprendre avec certitude sur la source du Mississipi la plus au nord & sur sa position relativement au lac des Bois nous intéressera. Une description de la piste que suivent les négociants canadiens depuis le Mississipi, à l'embouchure du Wisconsin, jusqu'au confluent avec le Missouri, et du sol & des rivières tout au long de son tracé, est également souhaitée. Lors de toutes vos rencontres avec les indigènes, traitez-les d'une manière aussi amicale et conciliante que le permettra leur propre conduite ; dissipez toute inquiétude quant à l'objet de votre voyage, rassurez-les sur son innocence, portez à leur connaissance la situation, les frontières, le caractère, les dispositions pacifiques et commerciales des États-Unis, notre souhait d'être de bons voisins & des amis qui leur soient utiles, & nos dispositions touchant des échanges commerciaux avec eux ; discutez avec eux des lieux qui seraient les plus propices à ces échanges, & des articles les plus propres à être échangés pour eux & pour nous. Si quelques-uns de leurs chefs, à une distance raisonnable, souhaitent nous rendre visite, mettez au point ce projet avec eux, donnez-leur l'autorisation de se rendre auprès de nos officiers, et de faire prendre en charge par le gouvernement leur voyage jusqu'ici. Si l'un d'entre eux souhaitait faire éduquer quelques-uns des jeunes gens de son peuple chez nous et leur faire acquérir tel art qui se révélerait utile chez eux, nous les recevrons, les instruirons & prendrons soin d'eux. Une telle mission, qu'elle soit le fait de chefs de tribus ou de jeunes gens, serait un moyen supplémentaire de protéger votre expédition. Emportez avec vous du matériel pour le vaccin, informez ceux avec lesquels vous serez amenés à entrer en contact de son efficacité contre la variole ; et instruisez-les & encouragez-les à s'en servir. Vous pourrez le faire notamment aux endroits où vous passerez l'hiver. De même que nous ne saurions prévoir de quelle manière vous serez reçus par ces peuples, avec hospitalité ou avec hostilité, de même il est impossible de fixer l'exact degré de persévérance dont vous devrez faire montre dans la poursuite de votre voyage. Nous estimons à trop haut prix la vie des citoyens pour les exposer à une disparition possible. Le nombre de vos hommes sera suffisant pour vous protéger contre l'opposition illicite d'individus ou de petits groupes : mais si une force supérieure, autorisée ou non par une nation, devait s'élever contre la poursuite de votre route, & était inflexiblement déterminée à l'arrêter, vous devrez renoncer à aller plus avant & rebrousser chemin. Vous perdant, nous perdrions aussi l'information que vous aurez recueillie. En la rapportant, vous pouvez nous permettre de renouveler la tentative avec des moyens plus adaptés. A votre propre discrétion sera donc laissée l'appréciation des dangers que vous pourrez courir, & du moment auquel vous devrez renoncer. J'ajouterai simplement que nous souhaitons que vous soyez exigeants sur le chapitre de votre sécurité & que vous rameniez vos hommes sains et saufs, quand bien même ce serait avec moins d'information. Aussi loin que s'étendent les établissements blancs au nord du Missouri, vous identifierez probablement des relations entre ces établissements et les postes espagnols à Saint-Louis, en face de Cahokia, ou à Sainte-Geneviève, en face de Kaskaskia. Plus au nord, les négociants peuvent représenter un moyen de transmettre des lettres. Au-delà, vous aurez peut-être la possibilité d'engager des Indiens à apporter des lettres pour le gouvernement à Cahokia ou Kaskaskia en leur promettant qu'ils y recevront la compensation particulière que vous aurez fixée. Utilisez ces moyens pour nous communiquer à intervalles réguliers une copie de votre journal, de vos notes & de toutes observations, en prenant soin de chiffrer au besoin tout ce qui pourrait avoir des effets dommageables une fois révélé à des tiers. Si vous deviez atteindre l'Océan Pacifique, informez-vous des circonstances qui permettraient d'établir si les fourrures obtenues dans ces contrées ne pourraient pas être recueillies aussi avantageusement à la source du Missouri (où se rencontrent, comme nous le supposons, les affluents du Colorado & l'Oregon ou la Columbia) qu'à Nootka Sound ou tout autre point de la côte ; & si ce commerce peut être par conséquent poursuivi via le Missouri et les États-Unis d'une manière plus intéressante que par la circumnavigation pratiquée aujourd'hui. À votre arrivée sur cette côte, efforcez-vous d'apprendre s'il s'y trouve un port accessible pour vous et fréquenté par les navires d'autres nations, et de renvoyer deux de vos hommes de confiance par voie de mer, de la manière que vous jugerez praticable, avec un exemplaire de vos notes. Et si vous deviez juger que le retour de votre expédition par la voie empruntée à l'aller est éminemment dangereux, alors faites-la revenir tout entière par la mer, soit par la route du Cap Horn, soit par celle du Cap de Bonne Espérance, selon le cas. Comme vous serez sans argent, vêtements ou provisions de bouche, vous devrez faire en sorte d'utiliser le crédit des États-Unis pour en obtenir ; des lettres de crédit vous seront remises à cette fin, qui vous autoriseront à tirer sur le Gouvernement des États-Unis ou sur ses représentants dans toutes les parties du monde ; ces lettres vous permettront d'effectuer des retraits auprès des consuls, agents, marchands ou citoyens de toute nation avec laquelle nous entretenons des relations, les assurant en notre nom que toute aide qu'ils vous auront procurée leur sera remboursée à la première demande. Nos consuls Thomas Howes à Batavia à Java, William Buchanan à l'Ile de France et à l'Ile Bourbon & John Elmslie au Cap de Bonne Espérance seront en mesure de pourvoir à vos besoins avec les lettres de crédit qu'ils tirent sur nous. Si vous deviez jugez plus sûr de vous en retourner par la voie que vous aviez suivie à l'aller, après avoir envoyé deux de vos hommes par voie de mer, ou avec tout votre groupe, si aucun transport par mer ne peut être obtenu, faites-le ; en procédant lors de votre retour aux observations qui permettront de compléter, corriger ou confirmer celles que vous aurez faites à l'aller. Lorsque vous pénétrerez de nouveau aux États-Unis et que vous serez en lieu sûr, libérez tous les hommes qui viendraient à en faire la demande et le mériteraient : leur procurant le paiement immédiat de toutes les sommes qui leur sont dues & des frais divers qu'ils auraient encourus pour se vêtir depuis leur départ & les assurant qu'ils seront recommandés à la générosité du Congrès pour que soit donnée à chacun la parcelle attribuée aux soldats, comme proposé dans mon message à celui-ci : & rendez-vous avec vos papiers au siège du gouvernement. Pour prévenir, au cas où vous viendriez à disparaître, l'anarchie, la dispersion & les dangers qui menaceraient alors votre entreprise et pourraient entraîner son échec total, vous êtes autorisé par la présente à nommer, par tout document signé & écrit de votre main, une personne parmi vos hommes pour vous succéder dans le commandement à compter du jour de votre décès, & par de tels documents, à modifier cette nomination lorsqu'une pratique plus longue de vos hommes vous aura permis d'identifier parmi eux des aptitudes supérieures : et tous les pouvoirs à vous donnés sont, dans le cas de votre décès, délégués et conférés au successeur que vous aurez nommé, avec pouvoir à lui donné & à ses successeurs de la même manière de nommer chacun un successeur, lequel, à la mort de son prédécesseur, sera investi de tous les pouvoirs à vous donnés. Fait et signé par moi en la ville de Washington, ce 20 juin 1803.
[Sur l'achat de la Louisiane à la France.] Monticello, le 12 août 1803.
Cher Monsieur - La lettre jointe, bien qu'adressée à vous-même, m'était également destinée et avait été laissée ouverte avec la demande qu'elle vous soit transmise après que je l'aurai lue. Elle me donne l'occasion de vous écrire un mot sur le sujet de la Louisiane. Le sujet étant nouveau, l'échange d'opinions devrait permettre de formuler les idées justes qui guideront notre action. Notre information sur le pays est très lacunaire ; nous avons pris des mesures pour obtenir une information complète sur sa partie habitée, que j'espère recevoir à temps pour le Congrès. Ses frontières indiscutables sont selon moi les hautes terres à l'ouest du Mississipi, avec tous ses affluents, le Missouri naturellement et la ligne qui relie la pointe nord-ouest du lac des Bois à la source la plus proche du Mississipi, telle qu'établie récemment entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Nous demandons que l'ancienne frontière de la Louisiane sur la côte soit étendue à l'ouest jusqu'au Rio Norte ou Bravo, et mieux, qu'elle soit prolongée à l'est jusqu'au Rio Perdido, entre Mobile & Pensacola. Ces demandes feront l'objet d'une négociation avec l'Espagne et si, aussitôt qu'elle sera entrée en guerre, nous les soutenons fermement d'un côté, tout en offrant un prix de l'autre, nous obtiendrons certainement les Florides dans des délais raisonnables. D'ici là, et sans attendre sa permission, nous commencerons à exercer le droit naturel que nous avons toujours revendiqué auprès de l'Espagne, c'est-à-dire celui d'une nation qui contrôle le bassin supérieur des fleuves et dispose d'un droit de passage à travers eux jusqu'à l'océan . Nous préparerons l'Espagne à nous voir mettre ce droit en pratique, & elle ne s'y opposera pas par la force. La vaste étendue de nos frontières soulève ici des objections, et des propositions sont faites pour échanger la Louisiane, ou une partie de celle-ci, contre les Florides. Mais, comme je l'ai dit, nous obtiendrons les Florides sans rien échanger, et je ne céderai pas un pouce des eaux du Mississipi à quelque nation que ce soit, parce que je considère comme indispensable à notre paix que nous ayons un droit de navigation exclusif sur ses eaux et qu'aucune nation n'y soit admise sans notre consentement et autrement que sous notre contrôle, comme dans le cas du Potomac ou de la Delaware. Les fédéralistes voient dans cette acquisition la formation d'une nouvelle confédération, embrassant tous les affluents du Mississipi sur chacune de ses rives, et l'occasion d'une séparation d'avec nous du territoire regroupant ses affluents à l'est. Ces combinaisons dépendent de circonstances si nombreuses et imprévisibles qu'il est difficile d'y souscrire. Nous avons rarement vu le voisinage susciter l'affection entre les nations. L'inverse est presque une vérité universelle. En outre, s'il devait être de l'intérêt majeur de ces nations de se séparer de nous, si leur bonheur en dépendait si fortement qu'elles soient conduites à provoquer une telle crise, pourquoi les états de l'Atlantique devraient-ils s'en effrayer ? Plus encore : pourquoi devrions-nous, nous qui sommes leurs occupants aujourd'hui, prendre position sur cette question ? Lorque je vois les états de l'Atlantique procurer à ceux qui vivent sur la rive est du Mississipi des voisins bien disposés plutôt qu'hostiles sur sa rive ouest, mon jugement n'est pas celui que porterait un Anglais sur un bienfait destiné à la nation française, avec laquelle il n'a aucune relation de sang ni d'affection. Les habitants futurs des états de l'Atlantique & du Mississipi seront nos fils. Nous les laissons dans des établissements distincts mais voisins. Nous pensons que leur bonheur est dans une union que nous souhaitons. Les évènements en jugeront peut-être autrement ; et s'ils considèrent cette séparation comme de leur intérêt, pourquoi devrions-nous nous rallier à nos descendants de l'Atlantique plutôt qu'à ceux du Mississipi ? C'est l'aîné s'opposant au cadet. Dieu les bénisse tous deux & et préserve leur union si celle-ci est pour leur bien, & les sépare dans le cas contraire. La partie habitée de la Louisiane, depuis Point Coupée jusqu'à la mer, deviendra bien sûr immédiatement territoire du gouvernement, et bientôt un état. Mais le meilleur usage que nous puissions faire de ce pays pendant un certain temps sera d'y procurer des terres aux Indiens qui demeurent sur la rive est du Mississipi en échange de leur terres actuelles, et d'ouvrir sur la rive est des bureaux chargés d'allouer les terres ainsi obtenues, de manière à faire de cette acquisition le moyen de remplir cette rive plutôt que d'en éloigner la population. Lorsque cette rive sera saturée, nous pourrons établir une rangée d'états sur la rive ouest depuis la source jusqu'à l'embouchure & ainsi, état après état, avancer au fur et à mesure que nous nous multiplierons. Ce traité doit être naturellement soumis aux deux Chambres, parce que toutes deux ont d'importantes responsabilités à exercer à son sujet. Je présume qu'elles jugeront de leur devoir envers leur pays de ratifier le traité et de régler l'acquisition, de manière à s'assurer un bien qui ne leur sera probablement plus jamais proposé. Mais je présume encore qu'elles devront en appeler à la nation pour ajouter à la Constitution un article qui approuve et confirme un acte que la nation n'avait pas autorisé jusque-là. La Constitution ne prévoit pas en effet que nous possédions des territoires étrangers, encore moins que nous incorporions à l'Union des nations étrangères. L'Exécutif, en saisissant l'occasion fugace d'où devrait résulter tant de bien pour son pays, a agi au-delà des pouvoirs qu'elle lui donne. Les Chambres, en se livrant après lui à des subtilités métaphysiques et en prenant elles-mêmes le risque que prendraient de fidèles serviteurs, doivent ratifier et payer, accordant de ce fait leur soutien à un gouvernement qui a agi de son propre chef, de manière à faire pour leur pays ce que nous savons qu'elles auraient fait pour elles-mêmes si elles l'avaient pu. Telle est l'histoire du tuteur investissant l'argent de son pupille dans l'achat d'un vaste terrain mitoyen ; et lui disant, au jour de lui rendre des comptes, je l'ai fait pour votre bien ; je ne me reconnais certes aucun droit à engager votre nom : vous pouvez me désavouer, et je ferai de mon mieux pour me désengager : j'ai jugé cependant qu'il était de mon devoir de prendre ce risque pour vous. Mais nous ne serons pas désavoués par la nation, et la résolution prise par les Chambres confirmera plus qu'elle n'affaiblira la Constitution, en soulignant plus fortement ses limites. Nous n'avons rien eu récemment d'Europe que ce que les journaux nous en apprennent. J'espère que vous-même et tous les membres des territoires de l'Ouest se feront un point d'honneur d'être présents au premier jour de la session du Congrès ; car vestra res agitur. Recevez mes salutations affectueuses & l'assurance de mon estime & de mon respect.
[Sur le cours de l'expédition Lewis & Clark.] Washington, le 11 février 1806.
Cher Monsieur - Depuis ma lettre du 18 février de l'année dernière, j'ai reçu la vôtre du 2 juillet. J'ai sans cesse recherché l'occasion de vous envoyer votre Polygraphe mais le blocus du Havre m'en a empêché, et j'ai craint de l'envoyer à un port relié à Paris seulement par voie de terre. Une voie sûre s'offrant aujourd'hui via Nantes par l'intermédiaire de Mr. Skipwith, qui rentre en France, il prendra soin de l'objet depuis Nantes par voie de terre s'il trouve facilement une voiture, et, dans le cas contraire, par le canal de Briare. L'usage constant que j'ai fait d'un Polygraphe identique cette année encore m'en a montré la valeur . J'y suis extrêmement attaché. Je vous adresse également un opuscule publié ici contre la doctrine anglaise qui refuse aux nations neutres le droit de commercer pendant la guerre, dans des conditions dont elles ne disposeraient pas en temps de paix ; vous y trouverez cette doctrine mise en pièces selon une logique difficilement contestable. Les dernières nouvelles que nous ayons eues du Capitaine Lewis nous informaient qu'il avait atteint le bassin supérieur du Missouri, & s'était muni de chevaux pour traverser les plateaux qui s'étendent jusqu'à la rivière Columbia. Il a passé l'hiver dernier au milieu des Manians, à 1610 miles en aval de l'embouchure du fleuve. Il a jusqu'à maintenant relevé le tracé du fleuve avec une précision qu'il sera difficile de surpasser, puisque ses mouvements & les distances parcourues étaient corrigés par le relevé presque quotidien de la latitude & la longitude. Outre sa carte, il nous a fait parvenir des spécimens ou des informations sur les animaux suivants, jusqu'à présent inconnus sur le continent septentrional de l'Amérique. 1. Les cornes de ce qui est peut-être une espèce d'Ovis Ammon. 2. Une nouvelle variété du daim à queue noire. 3. Une antilope. 4. Le blaireau, qui était inconnu jusqu'à maintenant hors d'Europe. 5. Une nouvelle espèce de marmotte. 6. Une fouine blanche. 7. La pie. 8. La poule de Prairie, dont on dit qu'elle ressemble à la pintade. 9. Un lézard hérissé. À ces spécimens s'ajoute une collection considérable de minéraux, qui n'ont pas encore été analysés. Il a passé l'hiver à 47º20' de latitude, où il a trouvé un froid atteignant 43º au-dessous du zéro Fahrenheit. Nous pensons qu'il a atteint le Pacifique, qu'il passe maintenant l'hiver à la source du Missouri, et qu'il sera de retour ici l'automne prochain. Une expédition d'exploration n'ayant pu être envoyée le long de la Red River l'année dernière, elle a été envoyée le long du fleuve Washita, jusqu'aux sources d'eau chaude, sous la direction de Mr. Dunbar. La température de l'eau y atteint 150° Fahrenheit & l'eau est parfaitement potable une fois refroidie. Nous recevons aussi la géographie de ce fleuve, jusqu'à maintenant avec une précision parfaite. Notre expédition quitte en ce moment même Natchez pour remonter la Red River. Ces expéditions sont si difficiles & hasardeuses, que des hommes de science, habitués à la température & à l'immobilité de leur cabinet, ne peuvent être persuadés de les entreprendre. Elles sont donc dirigées par des personnes expressément qualifiées pour nous donner la géographie des fleuves & rivières avec une grande précision, et qui disposent de bonnes connaissances générales et du sens de l'observation dans les domaines animal, végétal & minéral. Lorsque la route sera ouverte et reconnue, des scientifiques leur succéderont, & vérifieront & classeront les sujets. Notre émigration vers les territoires de l'Ouest depuis ces états-ci l'année dernière est estimée à environ 100000 personnes. Je conjecture que la moitié environ du nombre correspondant à l'augmentation de notre population émigrera vers l'Ouest chaque année. Un paragraphe de journal m'apprend, avec quelques détails, que la Société d'Agriculture de Paris a jugé un soc de charrue de ma confection digne d'intérêt & M. Dupont me le confirme dans une lettre, sans autre commentaire. Je lui ai fait tenir un modèle avantageusement modifié dans sa forme, mais d'un principe rigoureusement identique. Je vous communique ceci craignant qu'il n'ait quitté la France pour l'Amérique, et je fais cette remarque sous cette forme de peur qu'une erreur se soit introduite dans l'information que j'ai relev&ea |