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Lettres à Jefferson et Madison, 1804.

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À Thomas Jefferson.

Monsieur le Président - Arrivé depuis le Mexique sur le sol heureux de cette République dont le Pouvoir exécutif a été confié à Vos lumières, c'est un doux devoir pour moi de Vous présenter mes respects et l'hommage de la haute admiration que Vos écrits, Vos actions et la libéralité de Vos idées m'ont inspiré dès ma plus tendre jeunesse. Je me flattais de pouvoir Vous les exprimer de bouche en Vous remettant le paquet ci-joint dont mon ami, le Consul des États-Unis à la Havane, a bien voulu me charger. Le débarquement de mes herbiers me retenant ici, et retardant mon voyage à Washington, j'ai osé préférer la voie du courrier. L'horrible tempête qui s'est fait sentir en Géorgie a rendu notre Navigation aussi dangereuse que longue (de 24 jours) et je suis fâché que le paquet vienne si tard à Vos mains.

Le désir de me rendre utile aux sciences physiques et d'étudier l'homme dans ses différents états de barbarie et de culture m'a fait entreprendre, à mes propres frais, en 1799 une Expédition aux Tropiques. Par une réunion de circonstances heureuses et de confiance personnelle le Gouvernement Espagnol m'a donné des permissions plus amples que celles dont la Condamine et l'abbé Chappe ont joui. J'ai trouvé dans un ami le Citoyen Bonpland, élève du Musée de Paris, des connaissances distinguées, du courage et cet enthousiasme qui doit animer tous ceux qui, par de grands sacrifices, tendent à des vues morales. Nous avons parcouru pendant cinq ans la Nouvelle Andalousie, les Missions caribes et des Indiens Chaimas, les Provinces de Barcelone, de Caracas, de Varinas et toute la Guyane. Nous avons fait près de 1000 lieues nautiques en canot sur l'Orénoque, le Guaviare et le Río Negro , passant deux fois les grandes et belles Cataractes de Maypure et Atures et fixant par nos montres de Longitudes et des Satellites la position du Casiquiare, bras de l'Orénoque qui communique à l'Amazone et par lequel nous pénétrâmes aux limites du Grand Para. C'est dans ces déserts, ces forêts antiques du Casiquiare à 2º de lat. bor. que nous avons vu des rochers couverts d'hiéroglyphes qui prouvent que cette partie reculée du monde, habitée aujourd'hui par quelques Indiens nus, épars et anthropophages, fut jadis le séjour d'un peuple cultivé. De retour du Río Negro à Cumaná nous passâmes à l'Isle de Cube, de là au Río Sinú, à Carthagène et à S. Fe . Nous parcourûmes le Royaume de la Nouv. Grenade, Popayán et Pasto. Nous fîmes pendant un an nos opérations dans les Andes de Quito, portant des Instruments au Chimborazo à 3036 toises de hauteur donc 500 t. plus haut que jamais homme est parvenu avant nous. Pour étudier les Cinchona nous passâmes à Loxa, à la Prov. de Jaén et à l'Amazone. Nous observâmes le Passage de Mercure à Lima et partant de là par Guayaquil pour Acapulco, nous parcourûmes pendant un an le Royaume de la Nouv. Espagne qui nous a offert un vaste champ d'observations. Malgré les dangers du Climat pour un jeune homme né dans les frimas de la última Thule - la Prusse - malgré le manque de nourriture et d'abris auquel j'ai été exposé pendant plusieurs mois de suite, ma santé ne m'a jamais manqué un seul jour. Malgré le désir ardent que j'ai de revoir Paris, où j'ai travaillé longtemps avec les C.C. Vauquelin et Chaptal, et où nous comptons publier nos travaux (Fruits de cette Expédition) je n'ai pas pu résister à l'intérêt moral de voir les États-Unis et de jouir de l'aspect consolant d'un peuple, qui sait apprécier le don précieux de la Liberté. Puisse-t-il m'être permis de Vous présenter personnellement mes respects et d'admirer en Vous de près un Magistrat philosophe, qui réunit les suffrages des deux Continents !

Daignez excuser, Mr. le Président, la confiance et la longueur de cette lettre. J'ignore si mon nom Vous est connu par mon ouvrage sur le Galvanisme ou par les Mémoires de l'Institut National de Paris. Ami des sciences Vous recevrez avec indulgence les hommages de mon dévouement. J'aimerais Vous parler encore d'un objet que Vous avez si ingénieusement traité dans votre ouvrage sur la Virginie, des dents de Mammouth que nous avons découvertes dans les Andes de l'Hémisphère austral à 1700 toises de hauteur sur l'Océan Pacifique. Mon ami le Comte Cuvier en donnera la description anatomique. Ce serait abuser de Vos bontés que de Vous entretenir plus longtemps et je me borne à Vous répéter les assurances de la profonde vénération avec laquelle je serai toute ma vie,

Mr. le Président

Votre t. h. et t. o. serviteur

Le Baron de Humboldt

de l'Académie des Sciences de Berlin.

à Philadelphie, ce 24 mai 1804.

Si vous voulez m'honorer de Vos ordres, daignez les adresser à Mr. le Gouverneur M'Kean.

 

 

À l'attention de Thomas Jefferson.

[Philadelphie, après le 9 juin et avant le 27 juin 1804.]

Luisiana

 

Mr. le Président désire de savoir quelle est la Population, l'area et le produit métallique des Provinces internes esp[agnoles] cédées au cas que la bouche du Río bravo del Norte fût la limite de la Louisiane. Le Roi d'Espagne céderait en ce cas plus de 2/3 de l'immense Intendance de S. Luis Potosí, il perdrait un terrain de 11756 lieues (de 20 à 1º de l'Équateur) il perdrait

toute la province de Texas 7006 l. 

la moitié de la Prov. de Nuevo Santander 1900 l.  et

deux tiers de la Prov. de Cohahuila 2850 l. 

l'ensemble de ce terrain est égal en area à 2/3 de la France. Mais la valeur politique de ce terrain, le considérant avant la réunion de la Louisiane aux États-Unis est à peu près nulle. Ces 11756 lieues  sont la partie la plus déserte d'une Intendance très dépeuplée. Ils ne contiennent au plus que 42000 habitants la plupart Blancs descendants d'Européens Espagnols qui vivent de Pâturages et du Maïs qu'ils cultivent dans des métairies éparses. Le Climat est ardent, le sol couvert de formations secondaires calcaires mais très fertile surtout dans le Nuevo Santander. La partie orientale de la Prov. de Texas (par laquelle va le chemin actuel de Potosí à Natchitotches) est en Savannes. La Côte est mauvaise, sans port connu, plein de bas-fonds et garnie d'Îlots habités par des Indiens indépendants. Mr. Dn Ciriaco Cevallos, Officier de Marine espagnol, connu en France par de belles observations astronomiques, a été envoyé en 1803 au Golfe pour lever le plan de la Côte depuis Huasacualcos aux bouches du Río Colorado de Texas. Il commençait ses opérations par le Sud, mais les alarmes causées par la cession de la Louisiane ont déterminé le Viceroi de l'envoyer au Mississipi pour servir de Géographe au Marquis de Casacalvo. Il est chargé de la Cour de voir s'il peut découvrir quelque port aux environs de la bouche du Río del Norte . Les villes de Monterey, Linares, Monclova, Mier et Gigedo restent toutes dans la partie de l'Int. de Potosí située sur la Rive droite du Río del Norte. La partie que Votre Excellence demande n'a que la misérable petite Ville de S. Antonio de Bejar . On y connaît des vestiges de Galène (sulfure de plomb) argentifier, du Cuivre et du fer. Mais aucune mine n'y a jamais été exploitée, les immenses richesses des Montagnes de Zacatecas, Catorce et Charcas ayant occupé toute l'attention des Indigènes. La proximité des Mines de Catorce découvertes en 1773 (mines qui donnent annuellement 3 à 4 millions de piastres en argent) pourrait paraître omineuse. Mais il ne faut pas oublier que Charcas et Catorce sont situés sur le rameau oriental de la Sierra Madre dont l'occidental se perd dans la Sonora. Ces riches mines de Catorce, du muriate d'argent, sont au moins à 1400 toises sur mer tandis que les pays que l'on exige sont presque au Niveau de la mer même. Le tableau des 11756 l.  que je trace n'est pas brillant, mais considérons que c'est un pays vierge, et inhabité. Les Espagnols du Mexique peuplant ces contrées septentrionales depuis l'ancien Tenochtitlan n'ont eu aucun motif de s'y étendre et d'abandonner d'immenses terrains plus analogues aux Climats d'Europe et plus métallifères. Les Indiens au contraire se sont retirés au Nord où ils vivent comme les Arabes pasteurs et partout où l'Européen leur a présenté l'espérance du butin, comme des voleurs bédouins.

Ht.

 

 

À James Madison.

Monsieur - Arrivé hier en ce port, après avoir joui du coup d'Ļil enchanteur des plaines fertiles de Lancaster, je me hâte de Vous réitérer à Vous et à Madame Madison les assurances de mon respectueux attachement. Les jours que j'ai passés parmi vous à Washington ont été des plus délicieux de ma vie. C'est une jouissance morale, au-dessus de tout ce qu'offre la nature physique, de se voir, de s'entendre et de sympathiser dans les sentiments sur le bonheur social. Je ne Vous parle pas de ma reconnaissance. Ce serait parler de l'admiration que Vous avez causée en mon âme. Puisse le génie tutélaire de cette Confédération conserver longtemps Vos jours si chers à la Patrie, si chers aux hommes, amis du vrai, du juste et du bon !

Je me doutais bien en arrivant ici que cette lettre contiendrait mes adieux. Vous savez combien j'aime ce beau pays, mais des devoirs m'appellent en Europe et je ne dois pas hésiter. J'ai trouvé ici une belle Frégate the Favorite prête à partir pour Bordeaux le 27 ou 28. On assure que c'est une des plus belles occasions qui puisse se présenter pendant longtemps.

[...] Il me paraît que je reverrai ce beau pays en peu d'années. Le chemin du Missouri aux côtes de l'Océan Pacifique sera alors déjà ouvert. Les lacs, le Canada et l'immense bassin qui s'étend depuis Pittsburgh aux montagnes vues par Fidler offrent un vaste champ aux recherches géologiques. Avec quelques secours de Votre Gouvernement on pourrait y faire un grand et beau travail, aussi important au moins que celui de Pallas . Je hasarderais même alors de pénétrer au Nord jusqu'à Mount Elias (aussi élevé que les montagnes de Quito) et aux possessions Russes ! Avec de la santé et du courage tout cela pourrait s'exécuter.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,

Monsieur

De Votre excellence le très

humble et très obéissant serviteur

Humboldt.

à Philadelphie, ce 19 juin 1804.

 

 

À Thomas Jefferson.

Monsieur le Président - Je Vous avais annoncé dans ma première lettre que j'étais venu en ce pays pour Vous voir et pour Vous témoigner personnellement les sentiments d'admiration et d'attachement respectueux que Vos écrits, Vos idées et Vos actions m'ont inspiré tant d'années. Mon départ fixé pour demain prouve que j'ai rempli le but de mon Voyage. J'ai eu le bonheur de voir le premier Magistrat de cette grande République vivre avec la simplicité d'un Siècle philosophique et me recevoir avec cette bienfaisante bonté, qui attache pour jamais. Je pars parce que ma position l'exige, mais j'emporte avec moi la Consolation, que tandis que l'Europe présente un spectacle immoral et mélancolique, le peuple de ce Continent marche à grands pas vers la perfection de l'état social. Je me flatte que je jouirai un jour de nouveau de cet aspect consolant, je sympathise avec Vous dans l'espérance (que Vous exprimez dans la lettre que Mr. M'Kean a bien voulu me remettre) que l'humanité peut s'attendre à une grande amélioration par le nouvel Ordre des choses qui règne ici. Daignez agréer les sentiments de ma haute Vénération et de la reconnaissance respectueuse avec laquelle je serai toute ma vie

Monsieur le Président,

Votre très humble et très obéissant

serviteur

Humboldt.

à Philadelphie, ce 27 juin 1804.

Mes amis Bonpland et Montúfar me chargent de leurs respects pour Votre Excellence.

 

 

À James Madison

Monsieur - Ce n'est que ce soir à 8 heures que j'ai reçu la Lettre intéressante dont V[otre] E[xcellence] a bien voulu m'honorer en date du 24 du Courant, accompagnée du Passeport de la Secrétairerie d'État et des Graines. Je dois rejoindre notre bâtiment demain matin à Newcastle et il me reste par conséquent à peine le loisir de Vous témoigner les assurances de mon dévouement et de ma reconnaissance inviolable. Les renseignements que Vous avez bien voulu me donner sur le Triticum sont aussi curieux que détaillés. J'aime à voir un Ministre d'État aussi attaché à la culture du sol qu'il habite.

Je croyais bien que le Génie de Mr. Jefferson s'occuperait de Huasacualco . Ayez la grâce de Lui présenter mes respects et de Lui dire que je ne manquerai pas de mettre entre les mains de Votre Envoyé à Paris les détails sur cet Isthme. Il y a cinq possibilités de communication de mer à mer, 1) la quebrada de la Raspadura dans le Chocó qui réunit le Río S. Juan au Río Atrato. C'est le petit Canal du Moine qui existe. 2) le Golfe de Cupique avec les bouches du Río Atrato. 3) Panama avec le Río Chagre. 4) Les rivières Huasacualco et Chimalapa. 5) Le lac Nicaragua. Les 4, 5 et 2 paraissent les meilleurs points.

Daignez agréer les assurances de profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être

Monsieur

Votre très humble et très obéissant

serviteur

Humboldt.

à Philadelphie, ce 27 juin 1804.

Mes très humbles respects à Madame Madison.