Aux moments de grande peur, c'est l'essentiel
qu'on abandonne. Des gestes éperdus sauvent l'inutile, et bientôt
l'esprit s'y complaît. La vie se renie, ne sachant plus vivre
; une survie, plutôt, accrochée à des objets aveugles.
La part rassurante est celle qui défigure - et le temps fatigué
verse à ses pensionnaires une vague ration qu'ils prennent
pour le plus haut degré du réel. On guette l'allocation.
On troque quelques rentes, on monte un décor ; et derrière,
on craint qu'il n'y ait rien.
La peur, en France, s'est installée.
On aimerait croire que beaucoup ont intérêt à
l'y maintenir ; mais, sous les faux-semblants, ils sont aussi désorientés
que les autres (seulement ils sont sensiblement plus riches, ce qui
leur permet d'attendre. Quoi ? Ils l'ignorent. L'injustice sans inquiétude,
probablement. Il y a des remords qui rôdent.) On forme des cohortes
d'esclaves compétents et dévoués. Tout se construit
absolument : dévoués à quoi, nul ne saurait le
dire. Mais enfin, en rangs serrés, ils luttent : pour la reprise.
Où faut-il reprendre ?
Les " trente glorieuses " signalèrent,
sans vraiment le savoir, la déroute de l'esprit. (L'idée
de peuple disparut : une éminente grandeur y était attachée.)
Trop d'urgence, sans doute. La pensée s'égara dans l'électro-ménager.
Ce qui suivit ne s'éleva guère plus haut. Une timide
braderie de printemps ; les crieurs d'alors, qui ont bien mérité
de l'idéologie, soldent leur attaché-case pour une retraite
dorée. Au sommet, le bien-être, de plus en plus discret,
sans la promiscuité et les relents de l'accordéon. Ce
fut aussi le feutrage politique (nous y sommes), l'indigence de la
parole ; la peur des corps, du sang, de la vie.
L'un des effets de la peur, c'est que toute
communauté soit bannie. Son idée même devient
une étrangère. On suspecte en elle une sorte de gratuité
trop éloignée du fantôme d'action où s'exerce
une nécessité pressante. Pour toute société
: des lotissements de chiens de faïence.
Dans l'angoisse et le besoin, bien des extrêmes
se touchent. Le volontarisme de droite, comme le syndicalisme rouillé,
relief embué d'une gauche amputée d'idéal, se
mettent à ressembler à la mécanique hagarde des
procédures. Devant l'énigme - devant l'idole - ils se
serrent une main tremblante. Puis scrutent la route qui poudroie et
se confond avec le désert. L'un d'eux élève la
voix, se rappelle la vindicte des aînés, le matin, au
petit blanc sec. Mais il n'a pas compris : les derricks sont ensablés.
Pardon.
*
Les ministres d'aujourd'hui ne sont pas des
serviteurs : ce sont des hommes piégés, qui deviennent
malgré eux des valets. Ils ont oublié, du reste, qui
pouvait être leur maître, dans ce brouillard où
tout se perd. Mais l'esprit (les habitudes) ne change pas. Je les
plains sincèrement, car ils ont reçu leur récompense.
" Ce sont de pauvres gens pour nous ", disait Arlequin avec plus de
tendresse que de dépit dans Marivaux. Arlequin, lui, se rappelait
un peu, sur la grève, le goût des choses, la fraîcheur
de la flache de vin ; et il aimait à parler. Il y avait dans
sa naïveté, si vite le jouet des faux maîtres, une
liberté amusée. Mais les tristes gouvernants ne savent
plus à quel saint se vouer, offrent une tournée générale
à toutes les utilités de théâtre qui se
sont succédé dans leurs fauteuils, - et ensemble, ils
cherchent. Ils invitent même des beatniks à planter leur
tente dans les jardins de l'Élysée ; on va à
la cueillette des champignons : mais rien que des sacs à poussière,
comme à l'automne les vesses-de-loup. On rentre bredouille.
Alors ils se disent, moroses et de bonne foi : " C'était bien
la peine de sacrifier à tant d'idoles. Y en a-t-il une que
nous aurions oubliée ? Fûmes-nous assez pluralistes ?
Avons-nous bien coché toutes les cases du Panthéon ?
" - Une voix, au fond ; c'est le dernier arrivé qui articule
gravement : " Vous omîtes d'honorer la fatalité ". Voilà
: la fatalité. Ça vaut une promotion. - Ils donneraient
tous leur royaume pour une idée ; mais leur couronne est tombée
depuis longtemps dans le caniveau. Qui va la ramasser ? L'épicerie
sent le renfermé. Les nouveaux Midas échangent leurs
dents en or contre des produits frais. Nous avons rejoint le troc
de village. Nous avons réussi. Nous sommes des élus.
Je pense à une sorte de honte. Une vie
véritable tombe en poussière mouillée, comme
les os brunis coulant lentement dans le sol des cimetières
parisiens, à l'étage des carrières. C'est le
14 juillet. Il reste peut-être un survivant de la Grande guerre,
qui attend dans les mauvais courants d'air de l'Étoile. Cela
fait des années qu'il comprend, ou ne comprend pas ce qui se
passe, et il est normal qu'il rêve. Il n'entend pas les flonflons.
Il ne voit pas le piètre escogriffe qui s'embarrasse dans le
cordon et se pique à l'épingle. Son regard traverse
cette vapeur. Au loin, il reconnaît les visages des camarades
morts dans la boue. Il va mourir dans ce simulacre. Il est trop vieux,
pourtant sa main a plus de robustesse que les phalanges huilées
des officiels. Pour qui était-ce donc, ce long souvenir d'horreur
qu'il a traîné jusqu'ici ?
Ailleurs - ce n'est pas très loin -,
qu'est-ce qui se passe ? Voyez. Une voiture stationne dans la cour.
Ah ! les embouteillages, et cette chaleur ! Il a des idées
arrêtées ; fait venir devant lui des hommes qui pourraient
être ses pères. " Nécessités économiques...
" En face, on ne l'écoute plus. " Reconversion... indemnités
? " Je fais un stage dans l'absence.
Il reste le loto, et la publicité dans
les boîtes aux lettres. Et puis la télévision
: Intervilles, le dieu Jones, le journal, le ronron si gai des jingles,
la nouvelle internationale. " Grattez et gagnez ". Veut-on vraiment
cette image de l'humanité ? Un groin pour les truffes ? On
a de toute façon consenti à s'abaisser ; des animateurs
vous chantonnent : " Soyez ludiques ! " On a beau être sourd,
muet, aveugle, manchot, c'est vrai, ça n'empêche pas
de s'amuser.
Dans ces conditions, comment voulez-vous qu'on
ait du temps pour l'essentiel ? Et puis il y a tellement d'essentiels
: c'est la loi de 1901 revue par les médias. D'ailleurs nous
avons toujours fait le grand écart entre le passé et
l'avenir ; nous avons choisi le bien-être contre d'assez humbles
certitudes - il se venge avec les propos édifiants des gouvernants.
Le stoïcisme est de mise, en une version très simple à
notre portée exclusivement. Le rose et le noir sont nos couleurs
savamment dosées par les experts. Nous n'avons été
nourris qu'avec les promesses d'une modernité manquée
: alors, les livres, vous savezÉ Nous naviguons sur un plan, un seul,
que vous voyez tous les jours sur vos écrans ; et les cahiers
d'écriture ont disparu dans les systèmes binaires qui
n'ont aucun besoin de nous. Telle est, il faut bien le reconnaître,
la civilisation que nous aimons.
*
J'ajoute, puisqu'il s'agit de livres et de
la véritable, de l'intense appropriation offerte au temps de
l'esprit - c'est-à-dire à celui de tous - : qu'ont de
commun avec eux ces " objets " qu'on s'obstine à appeler de
leur nom ? Les " éditeurs " déversent sur le bon peuple
des produits en papier massif, à la cadence qui leur évite
le vertige par considération de soi, comme on faisait de toutes
sortes de liquides sur des assaillants importuns. Il est vrai que
la plupart raffolent de cette bouillie : les " journalistes littéraires
", les plus indigents, mais les plus replets, de toute l'Europe ;
les fabricants de moulinettes intellectuelles pour collections universitaires
; les spécialistes des indices, qui ont le temps de s'émerveiller
de la quantité avant qu'elle les étouffe. Heureusement,
le bon peuple s'en moque : on l'a vu, il a trop à faire. Ailleurs,
batailles juridiques, rétention, mépris des textes et
des lecteurs - la pensée voilée, ou bien enfermée
dans une châsse pour que les miasmes du présent ne puissent
la gâter. - Nous sommes entrés dans une ère de
grand mépris de la culture. La faute en revient surtout à
celle du siècle finissant, qui fut pour l'essentiel, ou l'inessentiel,
une culture du mépris.
Chercherai-je le langage commun de la plus
haute culture - oui, ce " haut parler " que tous ne peuvent qu'entendre
? Et qu'ils entendent précisément quelle que soit leur
" culture ", parce que c'est à l'homme qu'il s'adresse ? Il
existe un terrible modèle dégradé de l'universalité
- la seule rhétorique, la seule langue commune -, et c'est
celui qui s'affiche, qui se chante, qui tronçonne les oeuvres
diffusées, - qui estampille et oblitère chaque ouvrage
de l'esprit. La parole, affectée, manque ; les politiques non
seulement n'ont rien à dire, mais ne croient en rien de ce
que la parole peut être. Certains le font par cynisme (même
le cynisme est sincère quand le moralisme est là à
chaque étage), car la peur assure en effet que ce soit bien
l'essentiel qu'on ait oublié ; les autres, par ignorance et
médiocrité, qui leur font " penser " qu'il n'est qu'un
" parler vrai ", avec des chiffres, une voix grave, le plafond bas
et la tête contre l'oreiller. Toute idée, que dis-je
! tout idéal a les ailes rognées - si belle est la conception
qu'ils se font de la démocratie. La voix rase les murs.
C'est ce qui fut voulu. - Il existe suffisamment
d'hommes et de peuples qui connaissent la plus grande angoisse pour
qu'on leur doive de ne pas s'aveugler sur l'indignité béate
ou hébétée de ceux qui avaient une autre mission
que la bassesse. Écoutez ce langage sinistre, pluvieux, qui
glisse comme de l'eau sur la tôle. Cela possède un chaleureux
sens de la vie ; on dirait une gouttière qui pleure. Quelle
force, quel remuement des peuples ! Y a-t-il par exemple un seul politique
qui s'adresse aux citoyens ? Ainsi tout vaut tout ; à ceux
qui vivent dans la peur - sera-ce lui, sera-ce moi -, voilà,
croient-ils, le langage qui convient. - C'est qu'ils ont désiré
oublier, dans leur aberration, qu'il n'y a pas de parole sans générosité
; et qu'il n'y a pas d'éloquence sans idée de la dignité
de l'homme. On ne parle avec grandeur qu'à l'universel.
Mais l'universel est trop grand pour nous.
Dans la détresse et l'indignité, c'est la dignité
qui fait peur. Elle est si loin ! et tant d'objets nous en séparent.
Mieux vaut le calcul avaricieux. - Dans l'attente, une diversité,
tous les tons, non point un seul, qui se recomposent : des objets,
enfin, jusqu'à une parole qui viendra par d'autres voies.
*
Je demande simplement : qu'est-ce qui est vivant
? Qui est vivant ?
Car c'est une sorte de guerre qui se prépare.
L'idéal demeure, en quelques esprits : autre chose pour les
corps. Il demeure, et voilà pourquoi il n'est pas difficile
de retrouver la foi en des jours meilleurs - non pas, hélas,
pour la collectivité, mais pour ceux qui ont choisi le retrait
en sachant ce que le retrait veut dire : la " religion " convenable
à l'homme moderne. En ce retrait, l'on se dit : que cherchez-vous
? quel désir est en vous ? - non plus ce désir de tension,
comme fut l'éros platonicien (et cependant l'incomplétude
ne se fige pas, elle désigne, elle veut), mais ce désir
d'excès, ce débordement, cet excessus cher à
saint Bernard, qui ouvre, qui reçoit, qui donne. Oui, l'on
se tourne vers les corps et ce qu'ils portent et figurent en eux.
Je pense à Norbert Viatte (grâce
à un beau texte que m'a remis, au Châble, il y a quelques
jours, Maurice Chappaz), à tant de silencieux retraits où
l'essentiel eut lieu. Existe un temps - pour tous, et l'on rêve
que ce soit le même présent - de solder ce qui ne tient
pas. Non point l'idée, mais le fait d'une révolution
sans bruit. Je lis des pages sur cet homme que je ne connais pas.
" Il nous éveilla à une connaissance qui reprend la
création entière dans son principe si fortement, si
joyeusement, souffle, parole qui empêche chaque instant de pourrir,
un don merveilleux et gratuit, mais qu'on pouvait perdre par inattention
ou sans s'en apercevoir, dans l'éclair avant de mourir. " Et
puis d'autres livres, longuement, patiemment ; ce mot de Pétrarque
(et si ancien lui-même), à la fin d'un beau traité
: " Ô bienheureux êtes-vous, si vous vous connaissez vous-mêmes
et connaissez les biens qui vous appartiennent ". Les Géorgiques,
à nouveau, comme un espoir et l'inverse du retour.
*
J'achève la lecture, je vais à
la fenêtre, la nuit est calme. La forêt de mélèzes,
un remuement sombre sur la pente, et ce noir profond, inquiet comme
un lavis d'encre. Mais au-dessus de Roc-Vieux le ciel dessine un oeil
avec sa pupille de nuage. Depuis combien de temps ? La lumière
grise et bleue le fait tout autour grand ouvert. Pâle et ourlé,
jusqu'au bord des larmes. Il me regarde (cette certitude soudain !),
et j'appelle je ne sais quoi. Le réflexe des signes, - assez
absurde, pensé-je aussitôt, quand il suffit de lever
les yeux, haut sur la vallée : oui, les yeux levés,
de rester un peu à la fenêtre. Les cimes sont entrées,
et l'épaule, plus bas, s'est courbée avec elles. Elles
ne disent presque rien.
C'est cela, pas plus que cela ; et n'est plus
déjà, car la vraie nuit commence. L'heure juste s'efface
; elle eut lieu comme nous. Demain peut-être : le présent
inimaginable. Il est là.
Christophe Carraud,
La Forclaz, 25-26 août 1996.
Post-scriptum. (9 septembre 1996.)
Il est toujours pénible, on le reconnaîtra,
de n'être pas compris ; mais il l'est plus encore de se rendre
compte que cette incompréhension n'a rien d'accidentel - comme
serait un malentendu que feraient naître un mode d'écriture,
telle maladresse, tel excès aussitôt suspectés,
ou telle insuffisance remédiable de lecture : car tout cela
n'a jamais gêné personne, et fait partie des risques
inhérents à toute prise de parole. - Non, je veux parler
d'un mal autrement profond, celui-là même que je tâche
de décrire dans les lignes qui précèdent, et
qui étend son empire par des manÏuvres difficiles à
repérer et d'autant plus redoutables.
J'aimerais donc évoquer des difficultés
survenues lors des lectures - si diverses - qui furent faites de mon
propos avant sa publication, afin de prévenir, s'il se peut,
une sorte d'aveuglement devant l'orientation objective d'une réflexion
et la présence, tout aussi objective, de l'ensemble imprimé
dont elle se voudrait le porche. Non qu'il me soit agréable,
ni qu'il me paraisse bien élégant, de procéder
à une sorte d'auto-commentaire, ce que je sais être trop
souvent inutile et fade ; mais, d'une part, ces difficultés
excèdent de beaucoup le simple malentendu, et, d'autre part,
elles mettent en cause jusqu'à la possibilité d'une
liberté de parole qui, comme telle, est synonyme d'allure et
d'élégance (de licence d'avancer) - la liberté
de parole n'étant nullement le droit de dire tout et n'importe
quoi, mais le devoir de la pensée lorsque précisément
la parole est atteinte.
Pour être très schématique,
le mal que je décris a deux symptômes - la lecture idéologique,
et la lecture parcellaire (qui ont leurs équivalents dans le
comportement social) - ; il procède de ce que j'ai appelé
un mépris de la culture, et engendre une culture du mépris
; enfin, il témoigne d'un moralisme insu, obsessionnel, et
d'un état de peur objective. Lecture idéologique - donc
partielle -, celle qui associe immédiatement l'usage de tel
mot ou telle inflexion de la réflexion à l'une des catégories
rassurantes et sclérosées sous lesquelles elle a besoin
de se représenter le monde, refusant donc que la pensée
puisse être un mouvement, un désir, une recherche : ainsi
le pessimisme d'un constat est-il nécessairement 1. une attitude
de droite, 2. un catastrophisme ([?] avec, au demeurant, quelle idée
de la catastrophe ? Admettons à l'extrême rigueur le
mot de catastrophe : là où une lecture idéologique
voit le relief caricatural d'une mentalité serve, religieuse
et apocalyptique, un esprit simplement sensé peut se rappeler
le mot de Benjamin : " Que cela suive ainsi son cours, voilà
la catastrophe ") ; mais, par exemple, il est impossible que ce soit
une attitude opératoire de l'esprit pour émettre un
certain nombre d'hypothèses sur une situation donnée
- ou encore un des lieux de la pensée nécessairement
les plus parcourus de l'époque moderne, entre utopie et mélancolie
; il est tout aussi impossible de comprendre le caractère heuristique
d'un clivage fictif entre " je " et " ils " - tant la lecture est
" sérieuse " (!) et moralisante. De même, que l'on se
serve d'une " saynète " où apparaît un survivant
de 14, une saynète à valeur allégorique (ou plutôt
à valeur de " condensation "), pour faire sentir un écart,
une sorte de béance dans le présent lui-même,
et l'on a une " mentalité d'ancien combattant nostalgique "
(?) ; de même encore, que l'on emploie la locution neÉ plus,
et l'on est encore, et par définition, nostalgique et réactionnaire,
etc. Tout cela, bien sûr, ressortissant aux " vieilles lunes
droitistes ", aux " lieux communs de l'exécration " et à
d'autres choses de ce genre - jugement que fait naître le même
procès de lecture, idéologique et parcellaire tout ensemble
-, car enfin, juger ainsi, c'est vouloir manquer la dynamique de la
réflexion, figer du coup l'adversaire prétendu dans
la pose qu'exige la mécanique où l'on veut l'enfermer,
appliquer sans discernement sur ce qui est écrit le fard brutal
et grossier de l'amalgame (tel mot = ceci ou cela, définitivement,
comme si les mots étaient morts), être dans l'incapacité,
enfin, de thématiser des différences historiques et
plus encore de les penser. J'aimerais demander un peu plus de liberté.
Faut-il rappeler que je ne fais dans ce que j'ai écrit que
souligner un danger aux formes extrêmement variées (je
tâche d'en décrire quelques-unes, la peur, le moralisme,
etc.) ? Que le présent m'est infiniment cher (comment ne le
serait-il pas ?), en fonction précisément de l'objet
nouveau qui peut y naître, " enfant royal plein de vie ", comme
disait Malévich ? Ou encore, sur un tout autre plan, que la
description des premiers indices d'un tel danger concerne une " région
" précise de la vie, et justement parce qu'elle fut définie
comme telle (l'esprit, à propos des " trente glorieuses ",
qui oublia, dans la nécessité de la production, ce que
l'objet peut être), - et qu'il ne s'agit nullement de prétendre
qu'il n'y eut pas de " progrès " dans l'après-guerre
? Mais il est inutile de dire, je crois, qu'une lecture idéologique
ne peut être qu'insensible au genre (littéraire) auquel
appartient un écrit ; en ce mode de lecture, l'esprit, écrasé,
n'a ni profondeur ni volume : c'est un plan.
Il y a plus grave, qui ressemble à une
sorte de démission, et que l'on décrivit parfois sous
les espèces, hélas toujours actuelles, d'une " trahison
des clercs ", ou, dans un autre horizon tout aussi pertinent (tant
il faut répéter que ce constat que je fais n'est rien
d'idéologique), d'une " terreur ". Seulement l'effet de cette
démission est nouveau. Car bien sûr il est assez vertigineux
de penser que devant un certain nombre de contenus l'on ne sache plus
lire, et que l'on ait comme perdu la mémoire. De quoi s'agit-il
donc ? Eh bien il y aurait un certain nombre de mots qui seraient
désormais vidés de toute substance, et un certain nombre
de propositions dont, vraiment, l'on ne voit pas ce qu'elles veulent
dire. Ainsi de " dignité " (il faudrait revenir sur le fait
que le moralisme insu dont je parlais est incapable de voir dans un
tel mot un concept motivé politiquement - mais on s'en doutera
dans ce qui suit), " universel ", " grandeur ", etc. Et j'entends
cette phrase (valant aussi pour d'autres expressions que j'ai citées)
: " On n'emploie pas ces mots-là " (sic), qui se décline
parfois en " on ne peut plus (!) employer ces mots-là " (sic
à nouveau). Évidemment, tout cela n'aurait aucune espèce
de gravité si ces jugements ne témoignaient que d'une
sorte de réserve, de pudeur devant des mots en effet très
vastes, exigeants et ambitieux - mais il ne s'agit pas de cela. Sous
le prétexte que les grands mots ont souvent fait naître
beaucoup d'horreurs (oui, c'est un truisme : seul l'essentiel est
décisif, et l'on sait la proximité nécessaire
de Jérusalem et de Babylone), il conviendrait de les censurer,
et de s'en tenir à de plus humbles réalités,
à savoir à un vocabulaire consensuel esclave de la tyrannie
statistique, et à des projets parcellaires et sectorisés
- bref, toute parole d'ensemble est persona non grata. Je vois pour
ma part, dans une telle attitude, une morale du soupçon et
du recroquevillement (laquelle a d'ailleurs sa traduction religieuse
sécularisée). Voilà qui procède d'une
extraordinaire prétention moralisante, faite de toutes sortes
d'interdits. D'où cela peut-il provenir ? - du refus d'avoir
d'autre mémoire que le " consensus " présent ; de la
peur devant l'effort de pensée qui consiste à essayer
de donner aux mots leur force native, et de les aboucher à
leur propre histoire ; de la peur, donc, d'une fondation offerte et
aventurée. L'on peut donc trouver un exemple du mépris
de la culture dans cette désaffection des épaisseurs
de signification, dans ce refus de les croire vivantes et opératoires,
qui s'accompagne du coup d'un travail de censure inavoué mais
d'autant plus brutal, parce que coïncidant objectivement avec
l'état-de-chose consensuel. Cette attitude a son corollaire
: une culture du mépris, puisque ceux-là même
qui ont, non pour mission, ou pour vocation (de trop grands mots !),
mais pour fonction d'expliciter, de transmettre, de faire percevoir
la substance des notions et d'en inventer la nouveauté, refusent
l'apport et le travail d'une mémoire vivante, et s'en tiennent
du coup à la seule signification qui leur donne d'occuper définitivement
telle ou telle place, sans autre considération, dans le brouillard
social. Refuser cet apport, c'est tout simplement continuer, ou, comme
disait Benjamin, " suivre son cours ", tout passage des convictions
privées, gardées secrètes, à l'ordre de
la communauté, étant reporté après le
déluge. C'est une peur immense et refoulée (non perçue
parce que réifiée dans une caricature de communauté
et de langage) que révèle cette triomphante omniprésence
de l'onction, de la prudence et du sentimentalisme - ou plutôt,
puisque ce dernier mot conviendrait bien davantage à l'époque
pour laquelle, en un sens, Flaubert l'invente - cette dictature feutrée
du moralisme (lequel s'associe avec une sorte d'essentialisme absolument
figé, sous couvert de conscience historique, comme on l'a vu
avec la description de la lecture idéologique, x = nécessairement
y). Ce moralisme a donc, pour tout moyen, l'amputation de la mémoire,
et, pour tout contenu, la peur - la peur devant le travail à
accomplir, et la peur comme état. Autrement dit : il n'est
que procédure, ou encore profit de l'état-de-chose,
chaque mouvement, chaque parole de changement lui étant a priori
suspects, - en sorte que toute pensée est mise en demeure d'aussitôt
se justifier, non point devant une autre pensée, mais devant
le vide opposé à toute pensée autre. D'où
le caractère tyrannique d'un tel procès, l'état-de-chose
ayant pour seule stratégie le laminage de la réflexion.
D'un tel caractère, la censure est la marque, comme l'amputation
de la mémoire était le mode de fonctionnement. D'où
suit que l'installation de la peur, l'idée d'une peur objective
dont je parlais en commençant, et qui est une situation, s'accompagne
nécessairement, lors d'une telle démission, du sentiment
que l'on n'éprouve pour sa part aucune espèce de crainte
: au contraire, l'état-de-chose nous montre que tout est très
bien comme cela, que le jugement n'a jamais qu'à être
" privé " et " individuel " si quelque désaccord se
fait entendre, - que, somme toute, la vie continue, puisque l'idée
d'une unité de la vie n'aurait par définition aucune
pertinence. Nous cultivons notre liberté de parcage à
l'ombre de l'idole.
J'aimerais que nous puissions sortir, au bénéfice
de l'objet, des Landerneau idéologiques. Mais il n'est pire
sourd que celui qui ne veut pas entendre ; pire aveugle, que celui
qui veut ne pas voir.
Un dernier point, afin, comme on dit, de situer
des enjeux. Une des questions essentielles qui se posent, c'est celle,
si classique et ancienne (du moins a-t-elle nécessairement
plus d'acuité dans les sociétés modernes, qui
ont inventé cette coupure), du passage de la conscience privée
à l'ordre politique, ou encore des exigences de la raison aux
fondements, et comme au ciment, de la communauté ; comment
se fait-il, par exemple, que des accords dans l'ordre du retrait et
de l'exercice d'une pensée libre s'altèrent et se désagrègent
si la voix se fait publique ? Quel mal ronge la parole proférée,
et pourquoi si vite cet effritement ou cette accusation des contenus
? Ce qu'on appelle les théories de l'argumentation achoppent
sur des points comme ceux-là ; et, s'il fallait prendre un
exemple particulièrement évident, les nouveaux citoyens
des pays de l'Est, appelés à fonder un type encore ininventé
de société de tous avec tous, vivent littéralement,
devant de telles questions, une sorte de vertige, où menace
de se dérober le sol de la démocratie naissante. Mais,
pour tâcher de seulement évoquer ces difficultés
- qu'aimerait aborder un prochain numéro consacré au
compromis, et qu'effleure à sa manière celui-ci, sur
la beauté des corps -, encore faut-il ne pas confondre conférence
et consensus, société et ressemblances comportementales,
communauté et dénominateur sociologique ; encore faut-il
refuser de se livrer à cette sorte de besogne de vidange de
la signification qu'est toute idéologie.
Quant au rapport de ce liminaire au thème
du numéro, et les raisons pour lesquelles il n'a pas pris la
forme d'une " introduction pédagogique " (comme si les lecteurs
étaient des enfants en bas-âge à prendre par la
main), mais celui au contraire d'une sorte de coupure ; quant au lien
qui unit, grâce au pluriel du complément, conforme à
la première occurrence de l'expression chez Platon, la beauté
des corps à la question : que désirons-nous, qu'est
donc " vivre " et " désirer " pour toute communauté
en quête de son objet ?, ou à cette autre : sommes-nous
vivants ?, qu'on me permette de laisser au lecteur inventif le soin
de le deviner - et même de le vouloir, dans un exercice véritable
de la liberté.
Christophe Carraud.