Sommaire
 

Accueil

Présentation

Sommaires des numéros parus (textes choisis)

Auteurs publiés

Thèmes traités

Dernier numéro paru

Numéros disponibles

A paraître

Où trouver Conférence ?

Commandes

Cahier d'images

Recherche (sur le site)

Liens

Télécharger ce texte ?

 

Il fait bon vivre.

Pour Isabelle, Gilles et Raphaëlle, - et pour de grands espoirs.

Pour l'Abbaye, de l'autre côté de la Dranse.

 

Aux moments de grande peur, c'est l'essentiel qu'on abandonne. Des gestes éperdus sauvent l'inutile, et bientôt l'esprit s'y complaît. La vie se renie, ne sachant plus vivre ; une survie, plutôt, accrochée à des objets aveugles. La part rassurante est celle qui défigure - et le temps fatigué verse à ses pensionnaires une vague ration qu'ils prennent pour le plus haut degré du réel. On guette l'allocation. On troque quelques rentes, on monte un décor ; et derrière, on craint qu'il n'y ait rien.

La peur, en France, s'est installée. On aimerait croire que beaucoup ont intérêt à l'y maintenir ; mais, sous les faux-semblants, ils sont aussi désorientés que les autres (seulement ils sont sensiblement plus riches, ce qui leur permet d'attendre. Quoi ? Ils l'ignorent. L'injustice sans inquiétude, probablement. Il y a des remords qui rôdent.) On forme des cohortes d'esclaves compétents et dévoués. Tout se construit absolument : dévoués à quoi, nul ne saurait le dire. Mais enfin, en rangs serrés, ils luttent : pour la reprise. Où faut-il reprendre ?

Les " trente glorieuses " signalèrent, sans vraiment le savoir, la déroute de l'esprit. (L'idée de peuple disparut : une éminente grandeur y était attachée.) Trop d'urgence, sans doute. La pensée s'égara dans l'électro-ménager. Ce qui suivit ne s'éleva guère plus haut. Une timide braderie de printemps ; les crieurs d'alors, qui ont bien mérité de l'idéologie, soldent leur attaché-case pour une retraite dorée. Au sommet, le bien-être, de plus en plus discret, sans la promiscuité et les relents de l'accordéon. Ce fut aussi le feutrage politique (nous y sommes), l'indigence de la parole ; la peur des corps, du sang, de la vie.

L'un des effets de la peur, c'est que toute communauté soit bannie. Son idée même devient une étrangère. On suspecte en elle une sorte de gratuité trop éloignée du fantôme d'action où s'exerce une nécessité pressante. Pour toute société : des lotissements de chiens de faïence.

Dans l'angoisse et le besoin, bien des extrêmes se touchent. Le volontarisme de droite, comme le syndicalisme rouillé, relief embué d'une gauche amputée d'idéal, se mettent à ressembler à la mécanique hagarde des procédures. Devant l'énigme - devant l'idole - ils se serrent une main tremblante. Puis scrutent la route qui poudroie et se confond avec le désert. L'un d'eux élève la voix, se rappelle la vindicte des aînés, le matin, au petit blanc sec. Mais il n'a pas compris : les derricks sont ensablés. Pardon.

*

Les ministres d'aujourd'hui ne sont pas des serviteurs : ce sont des hommes piégés, qui deviennent malgré eux des valets. Ils ont oublié, du reste, qui pouvait être leur maître, dans ce brouillard où tout se perd. Mais l'esprit (les habitudes) ne change pas. Je les plains sincèrement, car ils ont reçu leur récompense. " Ce sont de pauvres gens pour nous ", disait Arlequin avec plus de tendresse que de dépit dans Marivaux. Arlequin, lui, se rappelait un peu, sur la grève, le goût des choses, la fraîcheur de la flache de vin ; et il aimait à parler. Il y avait dans sa naïveté, si vite le jouet des faux maîtres, une liberté amusée. Mais les tristes gouvernants ne savent plus à quel saint se vouer, offrent une tournée générale à toutes les utilités de théâtre qui se sont succédé dans leurs fauteuils, - et ensemble, ils cherchent. Ils invitent même des beatniks à planter leur tente dans les jardins de l'Élysée ; on va à la cueillette des champignons : mais rien que des sacs à poussière, comme à l'automne les vesses-de-loup. On rentre bredouille. Alors ils se disent, moroses et de bonne foi : " C'était bien la peine de sacrifier à tant d'idoles. Y en a-t-il une que nous aurions oubliée ? Fûmes-nous assez pluralistes ? Avons-nous bien coché toutes les cases du Panthéon ? " - Une voix, au fond ; c'est le dernier arrivé qui articule gravement : " Vous omîtes d'honorer la fatalité ". Voilà : la fatalité. Ça vaut une promotion. - Ils donneraient tous leur royaume pour une idée ; mais leur couronne est tombée depuis longtemps dans le caniveau. Qui va la ramasser ? L'épicerie sent le renfermé. Les nouveaux Midas échangent leurs dents en or contre des produits frais. Nous avons rejoint le troc de village. Nous avons réussi. Nous sommes des élus.

Je pense à une sorte de honte. Une vie véritable tombe en poussière mouillée, comme les os brunis coulant lentement dans le sol des cimetières parisiens, à l'étage des carrières. C'est le 14 juillet. Il reste peut-être un survivant de la Grande guerre, qui attend dans les mauvais courants d'air de l'Étoile. Cela fait des années qu'il comprend, ou ne comprend pas ce qui se passe, et il est normal qu'il rêve. Il n'entend pas les flonflons. Il ne voit pas le piètre escogriffe qui s'embarrasse dans le cordon et se pique à l'épingle. Son regard traverse cette vapeur. Au loin, il reconnaît les visages des camarades morts dans la boue. Il va mourir dans ce simulacre. Il est trop vieux, pourtant sa main a plus de robustesse que les phalanges huilées des officiels. Pour qui était-ce donc, ce long souvenir d'horreur qu'il a traîné jusqu'ici ?

Ailleurs - ce n'est pas très loin -, qu'est-ce qui se passe ? Voyez. Une voiture stationne dans la cour. Ah ! les embouteillages, et cette chaleur ! Il a des idées arrêtées ; fait venir devant lui des hommes qui pourraient être ses pères. " Nécessités économiques... " En face, on ne l'écoute plus. " Reconversion... indemnités ? " Je fais un stage dans l'absence.

Il reste le loto, et la publicité dans les boîtes aux lettres. Et puis la télévision : Intervilles, le dieu Jones, le journal, le ronron si gai des jingles, la nouvelle internationale. " Grattez et gagnez ". Veut-on vraiment cette image de l'humanité ? Un groin pour les truffes ? On a de toute façon consenti à s'abaisser ; des animateurs vous chantonnent : " Soyez ludiques ! " On a beau être sourd, muet, aveugle, manchot, c'est vrai, ça n'empêche pas de s'amuser.

Dans ces conditions, comment voulez-vous qu'on ait du temps pour l'essentiel ? Et puis il y a tellement d'essentiels : c'est la loi de 1901 revue par les médias. D'ailleurs nous avons toujours fait le grand écart entre le passé et l'avenir ; nous avons choisi le bien-être contre d'assez humbles certitudes - il se venge avec les propos édifiants des gouvernants. Le stoïcisme est de mise, en une version très simple à notre portée exclusivement. Le rose et le noir sont nos couleurs savamment dosées par les experts. Nous n'avons été nourris qu'avec les promesses d'une modernité manquée : alors, les livres, vous savezÉ Nous naviguons sur un plan, un seul, que vous voyez tous les jours sur vos écrans ; et les cahiers d'écriture ont disparu dans les systèmes binaires qui n'ont aucun besoin de nous. Telle est, il faut bien le reconnaître, la civilisation que nous aimons.

*

J'ajoute, puisqu'il s'agit de livres et de la véritable, de l'intense appropriation offerte au temps de l'esprit - c'est-à-dire à celui de tous - : qu'ont de commun avec eux ces " objets " qu'on s'obstine à appeler de leur nom ? Les " éditeurs " déversent sur le bon peuple des produits en papier massif, à la cadence qui leur évite le vertige par considération de soi, comme on faisait de toutes sortes de liquides sur des assaillants importuns. Il est vrai que la plupart raffolent de cette bouillie : les " journalistes littéraires ", les plus indigents, mais les plus replets, de toute l'Europe ; les fabricants de moulinettes intellectuelles pour collections universitaires ; les spécialistes des indices, qui ont le temps de s'émerveiller de la quantité avant qu'elle les étouffe. Heureusement, le bon peuple s'en moque : on l'a vu, il a trop à faire. Ailleurs, batailles juridiques, rétention, mépris des textes et des lecteurs - la pensée voilée, ou bien enfermée dans une châsse pour que les miasmes du présent ne puissent la gâter. - Nous sommes entrés dans une ère de grand mépris de la culture. La faute en revient surtout à celle du siècle finissant, qui fut pour l'essentiel, ou l'inessentiel, une culture du mépris.

Chercherai-je le langage commun de la plus haute culture - oui, ce " haut parler " que tous ne peuvent qu'entendre ? Et qu'ils entendent précisément quelle que soit leur " culture ", parce que c'est à l'homme qu'il s'adresse ? Il existe un terrible modèle dégradé de l'universalité - la seule rhétorique, la seule langue commune -, et c'est celui qui s'affiche, qui se chante, qui tronçonne les oeuvres diffusées, - qui estampille et oblitère chaque ouvrage de l'esprit. La parole, affectée, manque ; les politiques non seulement n'ont rien à dire, mais ne croient en rien de ce que la parole peut être. Certains le font par cynisme (même le cynisme est sincère quand le moralisme est là à chaque étage), car la peur assure en effet que ce soit bien l'essentiel qu'on ait oublié ; les autres, par ignorance et médiocrité, qui leur font " penser " qu'il n'est qu'un " parler vrai ", avec des chiffres, une voix grave, le plafond bas et la tête contre l'oreiller. Toute idée, que dis-je ! tout idéal a les ailes rognées - si belle est la conception qu'ils se font de la démocratie. La voix rase les murs.

C'est ce qui fut voulu. - Il existe suffisamment d'hommes et de peuples qui connaissent la plus grande angoisse pour qu'on leur doive de ne pas s'aveugler sur l'indignité béate ou hébétée de ceux qui avaient une autre mission que la bassesse. Écoutez ce langage sinistre, pluvieux, qui glisse comme de l'eau sur la tôle. Cela possède un chaleureux sens de la vie ; on dirait une gouttière qui pleure. Quelle force, quel remuement des peuples ! Y a-t-il par exemple un seul politique qui s'adresse aux citoyens ? Ainsi tout vaut tout ; à ceux qui vivent dans la peur - sera-ce lui, sera-ce moi -, voilà, croient-ils, le langage qui convient. - C'est qu'ils ont désiré oublier, dans leur aberration, qu'il n'y a pas de parole sans générosité ; et qu'il n'y a pas d'éloquence sans idée de la dignité de l'homme. On ne parle avec grandeur qu'à l'universel.

Mais l'universel est trop grand pour nous. Dans la détresse et l'indignité, c'est la dignité qui fait peur. Elle est si loin ! et tant d'objets nous en séparent. Mieux vaut le calcul avaricieux. - Dans l'attente, une diversité, tous les tons, non point un seul, qui se recomposent : des objets, enfin, jusqu'à une parole qui viendra par d'autres voies.

*

Je demande simplement : qu'est-ce qui est vivant ? Qui est vivant ?

Car c'est une sorte de guerre qui se prépare. L'idéal demeure, en quelques esprits : autre chose pour les corps. Il demeure, et voilà pourquoi il n'est pas difficile de retrouver la foi en des jours meilleurs - non pas, hélas, pour la collectivité, mais pour ceux qui ont choisi le retrait en sachant ce que le retrait veut dire : la " religion " convenable à l'homme moderne. En ce retrait, l'on se dit : que cherchez-vous ? quel désir est en vous ? - non plus ce désir de tension, comme fut l'éros platonicien (et cependant l'incomplétude ne se fige pas, elle désigne, elle veut), mais ce désir d'excès, ce débordement, cet excessus cher à saint Bernard, qui ouvre, qui reçoit, qui donne. Oui, l'on se tourne vers les corps et ce qu'ils portent et figurent en eux.

Je pense à Norbert Viatte (grâce à un beau texte que m'a remis, au Châble, il y a quelques jours, Maurice Chappaz), à tant de silencieux retraits où l'essentiel eut lieu. Existe un temps - pour tous, et l'on rêve que ce soit le même présent - de solder ce qui ne tient pas. Non point l'idée, mais le fait d'une révolution sans bruit. Je lis des pages sur cet homme que je ne connais pas. " Il nous éveilla à une connaissance qui reprend la création entière dans son principe si fortement, si joyeusement, souffle, parole qui empêche chaque instant de pourrir, un don merveilleux et gratuit, mais qu'on pouvait perdre par inattention ou sans s'en apercevoir, dans l'éclair avant de mourir. " Et puis d'autres livres, longuement, patiemment ; ce mot de Pétrarque (et si ancien lui-même), à la fin d'un beau traité : " Ô bienheureux êtes-vous, si vous vous connaissez vous-mêmes et connaissez les biens qui vous appartiennent ". Les Géorgiques, à nouveau, comme un espoir et l'inverse du retour.

*

J'achève la lecture, je vais à la fenêtre, la nuit est calme. La forêt de mélèzes, un remuement sombre sur la pente, et ce noir profond, inquiet comme un lavis d'encre. Mais au-dessus de Roc-Vieux le ciel dessine un oeil avec sa pupille de nuage. Depuis combien de temps ? La lumière grise et bleue le fait tout autour grand ouvert. Pâle et ourlé, jusqu'au bord des larmes. Il me regarde (cette certitude soudain !), et j'appelle je ne sais quoi. Le réflexe des signes, - assez absurde, pensé-je aussitôt, quand il suffit de lever les yeux, haut sur la vallée : oui, les yeux levés, de rester un peu à la fenêtre. Les cimes sont entrées, et l'épaule, plus bas, s'est courbée avec elles. Elles ne disent presque rien.

C'est cela, pas plus que cela ; et n'est plus déjà, car la vraie nuit commence. L'heure juste s'efface ; elle eut lieu comme nous. Demain peut-être : le présent inimaginable. Il est là.

Christophe Carraud,

La Forclaz, 25-26 août 1996.

 

Post-scriptum. (9 septembre 1996.)

Il est toujours pénible, on le reconnaîtra, de n'être pas compris ; mais il l'est plus encore de se rendre compte que cette incompréhension n'a rien d'accidentel - comme serait un malentendu que feraient naître un mode d'écriture, telle maladresse, tel excès aussitôt suspectés, ou telle insuffisance remédiable de lecture : car tout cela n'a jamais gêné personne, et fait partie des risques inhérents à toute prise de parole. - Non, je veux parler d'un mal autrement profond, celui-là même que je tâche de décrire dans les lignes qui précèdent, et qui étend son empire par des manÏuvres difficiles à repérer et d'autant plus redoutables.

J'aimerais donc évoquer des difficultés survenues lors des lectures - si diverses - qui furent faites de mon propos avant sa publication, afin de prévenir, s'il se peut, une sorte d'aveuglement devant l'orientation objective d'une réflexion et la présence, tout aussi objective, de l'ensemble imprimé dont elle se voudrait le porche. Non qu'il me soit agréable, ni qu'il me paraisse bien élégant, de procéder à une sorte d'auto-commentaire, ce que je sais être trop souvent inutile et fade ; mais, d'une part, ces difficultés excèdent de beaucoup le simple malentendu, et, d'autre part, elles mettent en cause jusqu'à la possibilité d'une liberté de parole qui, comme telle, est synonyme d'allure et d'élégance (de licence d'avancer) - la liberté de parole n'étant nullement le droit de dire tout et n'importe quoi, mais le devoir de la pensée lorsque précisément la parole est atteinte.

Pour être très schématique, le mal que je décris a deux symptômes - la lecture idéologique, et la lecture parcellaire (qui ont leurs équivalents dans le comportement social) - ; il procède de ce que j'ai appelé un mépris de la culture, et engendre une culture du mépris ; enfin, il témoigne d'un moralisme insu, obsessionnel, et d'un état de peur objective. Lecture idéologique - donc partielle -, celle qui associe immédiatement l'usage de tel mot ou telle inflexion de la réflexion à l'une des catégories rassurantes et sclérosées sous lesquelles elle a besoin de se représenter le monde, refusant donc que la pensée puisse être un mouvement, un désir, une recherche : ainsi le pessimisme d'un constat est-il nécessairement 1. une attitude de droite, 2. un catastrophisme ([?] avec, au demeurant, quelle idée de la catastrophe ? Admettons à l'extrême rigueur le mot de catastrophe : là où une lecture idéologique voit le relief caricatural d'une mentalité serve, religieuse et apocalyptique, un esprit simplement sensé peut se rappeler le mot de Benjamin : " Que cela suive ainsi son cours, voilà la catastrophe ") ; mais, par exemple, il est impossible que ce soit une attitude opératoire de l'esprit pour émettre un certain nombre d'hypothèses sur une situation donnée - ou encore un des lieux de la pensée nécessairement les plus parcourus de l'époque moderne, entre utopie et mélancolie ; il est tout aussi impossible de comprendre le caractère heuristique d'un clivage fictif entre " je " et " ils " - tant la lecture est " sérieuse " (!) et moralisante. De même, que l'on se serve d'une " saynète " où apparaît un survivant de 14, une saynète à valeur allégorique (ou plutôt à valeur de " condensation "), pour faire sentir un écart, une sorte de béance dans le présent lui-même, et l'on a une " mentalité d'ancien combattant nostalgique " (?) ; de même encore, que l'on emploie la locution neÉ plus, et l'on est encore, et par définition, nostalgique et réactionnaire, etc. Tout cela, bien sûr, ressortissant aux " vieilles lunes droitistes ", aux " lieux communs de l'exécration " et à d'autres choses de ce genre - jugement que fait naître le même procès de lecture, idéologique et parcellaire tout ensemble -, car enfin, juger ainsi, c'est vouloir manquer la dynamique de la réflexion, figer du coup l'adversaire prétendu dans la pose qu'exige la mécanique où l'on veut l'enfermer, appliquer sans discernement sur ce qui est écrit le fard brutal et grossier de l'amalgame (tel mot = ceci ou cela, définitivement, comme si les mots étaient morts), être dans l'incapacité, enfin, de thématiser des différences historiques et plus encore de les penser. J'aimerais demander un peu plus de liberté. Faut-il rappeler que je ne fais dans ce que j'ai écrit que souligner un danger aux formes extrêmement variées (je tâche d'en décrire quelques-unes, la peur, le moralisme, etc.) ? Que le présent m'est infiniment cher (comment ne le serait-il pas ?), en fonction précisément de l'objet nouveau qui peut y naître, " enfant royal plein de vie ", comme disait Malévich ? Ou encore, sur un tout autre plan, que la description des premiers indices d'un tel danger concerne une " région " précise de la vie, et justement parce qu'elle fut définie comme telle (l'esprit, à propos des " trente glorieuses ", qui oublia, dans la nécessité de la production, ce que l'objet peut être), - et qu'il ne s'agit nullement de prétendre qu'il n'y eut pas de " progrès " dans l'après-guerre ? Mais il est inutile de dire, je crois, qu'une lecture idéologique ne peut être qu'insensible au genre (littéraire) auquel appartient un écrit ; en ce mode de lecture, l'esprit, écrasé, n'a ni profondeur ni volume : c'est un plan.

Il y a plus grave, qui ressemble à une sorte de démission, et que l'on décrivit parfois sous les espèces, hélas toujours actuelles, d'une " trahison des clercs ", ou, dans un autre horizon tout aussi pertinent (tant il faut répéter que ce constat que je fais n'est rien d'idéologique), d'une " terreur ". Seulement l'effet de cette démission est nouveau. Car bien sûr il est assez vertigineux de penser que devant un certain nombre de contenus l'on ne sache plus lire, et que l'on ait comme perdu la mémoire. De quoi s'agit-il donc ? Eh bien il y aurait un certain nombre de mots qui seraient désormais vidés de toute substance, et un certain nombre de propositions dont, vraiment, l'on ne voit pas ce qu'elles veulent dire. Ainsi de " dignité " (il faudrait revenir sur le fait que le moralisme insu dont je parlais est incapable de voir dans un tel mot un concept motivé politiquement - mais on s'en doutera dans ce qui suit), " universel ", " grandeur ", etc. Et j'entends cette phrase (valant aussi pour d'autres expressions que j'ai citées) : " On n'emploie pas ces mots-là " (sic), qui se décline parfois en " on ne peut plus (!) employer ces mots-là " (sic à nouveau). Évidemment, tout cela n'aurait aucune espèce de gravité si ces jugements ne témoignaient que d'une sorte de réserve, de pudeur devant des mots en effet très vastes, exigeants et ambitieux - mais il ne s'agit pas de cela. Sous le prétexte que les grands mots ont souvent fait naître beaucoup d'horreurs (oui, c'est un truisme : seul l'essentiel est décisif, et l'on sait la proximité nécessaire de Jérusalem et de Babylone), il conviendrait de les censurer, et de s'en tenir à de plus humbles réalités, à savoir à un vocabulaire consensuel esclave de la tyrannie statistique, et à des projets parcellaires et sectorisés - bref, toute parole d'ensemble est persona non grata. Je vois pour ma part, dans une telle attitude, une morale du soupçon et du recroquevillement (laquelle a d'ailleurs sa traduction religieuse sécularisée). Voilà qui procède d'une extraordinaire prétention moralisante, faite de toutes sortes d'interdits. D'où cela peut-il provenir ? - du refus d'avoir d'autre mémoire que le " consensus " présent ; de la peur devant l'effort de pensée qui consiste à essayer de donner aux mots leur force native, et de les aboucher à leur propre histoire ; de la peur, donc, d'une fondation offerte et aventurée. L'on peut donc trouver un exemple du mépris de la culture dans cette désaffection des épaisseurs de signification, dans ce refus de les croire vivantes et opératoires, qui s'accompagne du coup d'un travail de censure inavoué mais d'autant plus brutal, parce que coïncidant objectivement avec l'état-de-chose consensuel. Cette attitude a son corollaire : une culture du mépris, puisque ceux-là même qui ont, non pour mission, ou pour vocation (de trop grands mots !), mais pour fonction d'expliciter, de transmettre, de faire percevoir la substance des notions et d'en inventer la nouveauté, refusent l'apport et le travail d'une mémoire vivante, et s'en tiennent du coup à la seule signification qui leur donne d'occuper définitivement telle ou telle place, sans autre considération, dans le brouillard social. Refuser cet apport, c'est tout simplement continuer, ou, comme disait Benjamin, " suivre son cours ", tout passage des convictions privées, gardées secrètes, à l'ordre de la communauté, étant reporté après le déluge. C'est une peur immense et refoulée (non perçue parce que réifiée dans une caricature de communauté et de langage) que révèle cette triomphante omniprésence de l'onction, de la prudence et du sentimentalisme - ou plutôt, puisque ce dernier mot conviendrait bien davantage à l'époque pour laquelle, en un sens, Flaubert l'invente - cette dictature feutrée du moralisme (lequel s'associe avec une sorte d'essentialisme absolument figé, sous couvert de conscience historique, comme on l'a vu avec la description de la lecture idéologique, x = nécessairement y). Ce moralisme a donc, pour tout moyen, l'amputation de la mémoire, et, pour tout contenu, la peur - la peur devant le travail à accomplir, et la peur comme état. Autrement dit : il n'est que procédure, ou encore profit de l'état-de-chose, chaque mouvement, chaque parole de changement lui étant a priori suspects, - en sorte que toute pensée est mise en demeure d'aussitôt se justifier, non point devant une autre pensée, mais devant le vide opposé à toute pensée autre. D'où le caractère tyrannique d'un tel procès, l'état-de-chose ayant pour seule stratégie le laminage de la réflexion. D'un tel caractère, la censure est la marque, comme l'amputation de la mémoire était le mode de fonctionnement. D'où suit que l'installation de la peur, l'idée d'une peur objective dont je parlais en commençant, et qui est une situation, s'accompagne nécessairement, lors d'une telle démission, du sentiment que l'on n'éprouve pour sa part aucune espèce de crainte : au contraire, l'état-de-chose nous montre que tout est très bien comme cela, que le jugement n'a jamais qu'à être " privé " et " individuel " si quelque désaccord se fait entendre, - que, somme toute, la vie continue, puisque l'idée d'une unité de la vie n'aurait par définition aucune pertinence. Nous cultivons notre liberté de parcage à l'ombre de l'idole.

J'aimerais que nous puissions sortir, au bénéfice de l'objet, des Landerneau idéologiques. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ; pire aveugle, que celui qui veut ne pas voir.

Un dernier point, afin, comme on dit, de situer des enjeux. Une des questions essentielles qui se posent, c'est celle, si classique et ancienne (du moins a-t-elle nécessairement plus d'acuité dans les sociétés modernes, qui ont inventé cette coupure), du passage de la conscience privée à l'ordre politique, ou encore des exigences de la raison aux fondements, et comme au ciment, de la communauté ; comment se fait-il, par exemple, que des accords dans l'ordre du retrait et de l'exercice d'une pensée libre s'altèrent et se désagrègent si la voix se fait publique ? Quel mal ronge la parole proférée, et pourquoi si vite cet effritement ou cette accusation des contenus ? Ce qu'on appelle les théories de l'argumentation achoppent sur des points comme ceux-là ; et, s'il fallait prendre un exemple particulièrement évident, les nouveaux citoyens des pays de l'Est, appelés à fonder un type encore ininventé de société de tous avec tous, vivent littéralement, devant de telles questions, une sorte de vertige, où menace de se dérober le sol de la démocratie naissante. Mais, pour tâcher de seulement évoquer ces difficultés - qu'aimerait aborder un prochain numéro consacré au compromis, et qu'effleure à sa manière celui-ci, sur la beauté des corps -, encore faut-il ne pas confondre conférence et consensus, société et ressemblances comportementales, communauté et dénominateur sociologique ; encore faut-il refuser de se livrer à cette sorte de besogne de vidange de la signification qu'est toute idéologie.

Quant au rapport de ce liminaire au thème du numéro, et les raisons pour lesquelles il n'a pas pris la forme d'une " introduction pédagogique " (comme si les lecteurs étaient des enfants en bas-âge à prendre par la main), mais celui au contraire d'une sorte de coupure ; quant au lien qui unit, grâce au pluriel du complément, conforme à la première occurrence de l'expression chez Platon, la beauté des corps à la question : que désirons-nous, qu'est donc " vivre " et " désirer " pour toute communauté en quête de son objet ?, ou à cette autre : sommes-nous vivants ?, qu'on me permette de laisser au lecteur inventif le soin de le deviner - et même de le vouloir, dans un exercice véritable de la liberté.

Christophe Carraud.

English version