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Lettre à Sigismond, Duc D'Autriche.

 

Eneas Silvius, poète, salue bien respectueusement l'illustre prince Sigismond,duc d'Autriche.

 

Tu m'as gentiment demandé, hier, de t'envoyer une lettre d'amour qui te puisse permettre de persuader à la femme que tu chéris de te laisser l'aimer. Un autre t'aurait peut-être dit non, de peur que tu ne fusses entraîné à quelque faute ; mais j'ai pensé devoir accepter. C'est que je connais la condition humaine : qui n'aime pas en sa jeunesse le fait plus tard en sa vieillesse, - et le voilà objet de risée, car il est déplacé d'aimer à cet âge. Je connais aussi l'effet habituel de l'amour, qui est de réveiller chez un jeune homme une valeur assoupie : l'un s'exerce aux armes, l'autre à la littérature, et chacun cherche à accomplir ce qui plaira à son amie. Parce que la valeur fait la réputation, celui qui aime oeuvre à la sienne propre afin de paraître louable aux yeux de sa dame ; et, quoique ce soit là récompense un peu déplacée accordée à la valeur elle-même, elle est cependant estimable : peu importe, après tout, le moyen d'y accéder. Et puis il ne faut pas soumettre les jeunes gens à trop de contraintes, ce qui leur ôte toute énergie ; il convient au contraire de leur accorder quelque délassement, et, de temps à autre, de leur passer des plaisirs, pour qu'ils y apprennent les raisons du coeur et de l'esprit, le bien et le mal, y discernent les pièges du monde, et sachent les éviter en leur âge mûr. C'est pour cela que j'ai cédé à ton bon plaisir, et que je t'envoie à présent la lettre que tu souhaites - à la condition cependant qu'en aimant tu ne négliges point l'étude des lettres, et qu'à la manière des abeilles qui demandent aux fleurs le miel qu'elles recueillent, tu trouves aux caresses aimantes quelle est la valeur de l'Amour. De Gratz, le 13 décembre 1443.

 

 

Hannibal, seigneur de Numidie, salue bien respectueusement la noble et très gracieuse Lucrèce, fille du roi d'Épire, et s'offre à elle comme à son unique souveraine.

 

Souvent j'ai voulu te parler, et montrer ainsi l'amour que j'ai conçu pour toi ; mais la timidité de mon âge est telle encore, qu'elle ne saurait souffrir de produire au jour ce que que je ressens au dedans de moi. À peine ai-je commencé de parler, qu'une rougeur couvre mon visage, la crainte me retient, la voix s'étrangle dans ma gorge, et je ne peux exprimer mes pensées. Je redoute que ta réserve ne m'accuse ; je crains qu'autour de ta personne l'on ne rie de moi ; et je tremble à l'idée de ne faire entendre que balbutiements. Aussi ai-je décidé de confier à une lettre ce que j'avais résolu de te dire de vive voix : car une lettre ne rougit point, ni ne soupire, ni ne redoute visage aucun. Peut-être crois-tu que je vais te demander quelque chose de très difficile ; mais ce que je veux, c'est bien peu, - et si important pour moi si tu me l'accordes. Oui, je l'avoue, très gracieuse dame, je suis tout épris de toi, la splendeur de ton visage m'a ravi ; jour et nuit je n'ai d'autre pensée que toi. Tu es toujours en mon esprit, tu hantes sans cesse et mon coeur et mon âme. Tu es mon désir, mon espérance, mon repos, mon havre de fraîcheur ; quand je te vois, mon âme se repose et se récrée en toi - mais quand tu n'es pas là et que je ne peux t'apercevoir, ce sont comme des pointes qui s'enfoncent en ma chair, et je ne songe qu'au moyen de te revoir au plus vite. Il y a à cela bien des raisons ; la noblesse et la beauté sont si unies en toi ! Les poètes louent Hélène, mais elle ne fut nullement à mon sens ta pareille, et je ne songerais pas davantage à te comparer Polyxène, ni cette autre que chérissait Hercule, Déjanire. Tu les vaincs toutes de ta beauté, de ta conduite : des pieds à la tête une autre Philomène. Tu es sans défaut, tes cheveux ont plus d'éclat que l'or, et ton front ! si haut, si noble, et l'arc de tes sourcils séparés comme il se doit, et tes yeux qui brillent tels deux astres, et d'où tu lances ces flèches qui blessent les jeunes amants ; ainsi fais-tu à ton plaisir et mourir et vivre. Le nez admirable rehausse merveilleusement le visage, et le rose de la pudeur vient colorer des joues d'une blancheur de neige. Et que dire de ces lèvres de corail, de ces dents de cristal, de cette bouche d'où coulent des paroles douces comme le miel, de ce sourire qu'elle esquisse et qui pénètre tout au fond de moi ? Ô le bonheur de qui mordra ces lèvres, et baisera ces joues, et pourra caresser ce menton et cette gorge plus blanche que la neige de Scythie ! Non, je ne veux point parler de cette poitrine et de ces deux fruits qui s'y cachent, de peur de trop brûler de désir. Tu sais combien tu es belle, d'une beauté intérieure tout autant qu'extérieure que je ne puis qu'admirer, car je me sens incapable de la louer comme elle le mérite. Je veux seulement te dire que la noblesse de tes moeurs atteint aux plus hauts faîtes royaux, et que ta beauté, cette noblesse même ne se peuvent exprimer. De seigneur que j'étais, elles m'ont fait ton esclave ; je suis à toi, et ne désire rien plus que t'être agréable, ni n'ai de goût pour autre chose. Phébus même, à ce que disent les fables, quoiqu'il fût fils de Jupiter et roi de Crète, quoique les Anciens l'eussent vénéré comme un dieu, se fit berger pour l'amour de la fille d'Admète, et paissait un troupeau. Eh bien je me fais moi aussi librement ton esclave, et ne te demande que de me laisser t'aimer, de me laisser t'offrir le trésor de mon amour. C'est tout ce que je veux, ce que j'implore, ce que j'exige, et ne demande rien davantage. Laisse-moi me dire ton amant : et je serai ton amant et ton esclave - un signe, et ce sera comme tu le veux. Je reconnais que tu es telle que tu mérites l'amour de qui a de plus hautes qualités, et plus haut rang que moi. Pâris et Hyppolite eux-mêmes eussent à peine pu être dignes de ton amour. Mais, je t'en prie, ne recherche pas la beauté, car ceux qui la possèdent n'ont qu'orgueil et inconstance. C'est en moi un amour éternel : conçu en la fleur de ma jeunesse, il grandira avec l'âge et demeurera jusqu'en ma vieillesse, pourvu que tu m'accordes ta faveur et ton aide ; ne le regarde point avec mépris, tu ne le dois pas. Dieu ne m'a point refusé un peu de beauté, et les vastes richesses que je possède seront toutes à toi si tu paies mon amour de retour. Ah ! qu'ai-je dit ? et quelle faute n'ai-je pas commise ! Je ne demande point que tu m'aimes, mais que tu me laisses t'aimer. Que ta grâce me l'accorde, et ce sera tout mon bonheur. Dis-moi par une lettre, je t'en prie, ce que tu veux faire, et sache, ô mon âme, ô mes délices, ô mon coeur ! tout ce que je souhaite pour toi.

Eneas Silvius Piccolomini.

(Traduit du latin par Christophe Carraud.)