C'est le métier des prédicateurs
de nous crier : Soyez bons et sages, sans beaucoup s'inquiéter
du succès de leurs discours ; le citoyen qui s'en inquiète
ne doit point nous crier sottement : Soyez bons, mais nous faire
aimer l'état qui nous porte à l'être.
Rousseau.
Il y eut une vertu de l'indignation,
qui s'est éteinte, et renaîtra peut-être. Il
fallait, pour qu'elle existe, que le monde où portait sa
voix soit sensible à ce qu'il avait plaisir à oublier,
peu après, une fois l'oreille émue par des sons et
des souvenirs ; ensuite, il vaquait à ses affaires. - Ce
n'est pas que le monde ait changé ; mais des intérêts
se sont ligués pour que s'accroisse la surdité. On
n'écoute, au mieux, que dans la retraite de l'existence nue,
quand cette possibilité existe encore. La forme du bien,
ou tout simplement de l'humanité, n'est pas ce qui convient
aux rythmes brutaux auxquels ont consenti nos sociétés.
L'économie, la " croissance ", des mots qui ont aussi leur
dignité, d'instruments d'habitation qu'ils pouvaient être,
sont devenus idoles affolées, éperdues, serviles.
C'est trop dire, sans doute, car leur réussite est telle,
et si grand leur empire, qu'ils paraissent une donnée de
nature et sont l'air que nous respirons ; bien-être, richesse,
marché, tous ces mots des divers libéralismes, - nous
allons chercher auprès d'eux des oracles sur nous-mêmes,
mais ils sont plus aveugles que le destin qu'ils ont remplacé.
On n'interroge pas une idole, et elle ne répond jamais. L'attrait
de la puissance et des jeux mondiaux immaîtrisés, voilà
non plus un désir dont nous devrions mesurer le danger ou
la fécondité, mais un état consenti et infus
dans les consciences, moindre mal pour les uns, vérité
du monde pour les autres, dont on peut penser qu'ils profitent plus
que les premiers. Il suffit, pour s'en persuader, d'interroger tel
lycéen, tel étudiant, tel salarié dont l'essentiel
de la vie se tient entre ces termes que d'autres ont décidés
pour eux, et qu'ils croient les seuls, comme les prisonniers de
la caverne platonicienne qui ne se savaient pas trompés par
des ombres. Non bien sûr que ces activités et ce commerce
soient rien : une vie profonde sait ce qu'ils apportent quand ils
sont à leur place, libérant alors une expérience
imprévisible et proche, où sont la parole, et le regard,
et l'attention. - Mais le déploiement de ces systèmes,
la voix séduisante qui persuade de s'en tenir à l'horizon
des objets calculés, auxquels, par un phénomène
étrange, des citoyens libres adhèrent comme par de
la glu, l'intérêt toujours cousin de l'intérêt,
la propagande des marchés, cela répand une sorte de
mollesse indifférenciée, forme de guerre moderne,
où tout également s'enfouit sans un bruit.
Tel est l'effet d'une vie qui
ressemble à une marchandise. La propagande libérale,
qui s'affiche partout, ayant trouvé un prix pour toutes les
" libertés ", croit qu'en séparant des ordres, économie,
politique, société, " choix privés ", dont
elle a pris soin de définir la nature selon que l'exigeait
son intérêt, elle fournit à chacun les conditions
efficaces et impartiales d'Ïuvrer et de penser à sa guise
; posé le primat du marché, les mains et l'esprit
sont libres, nous dit-elle, - mais les rêves autistes prolifèrent,
l'individu embastillé dans sa monade se fait tous les soirs
un royaume d'enfance, et ce mutisme des songes qui ne communiquent
pas fait de la vie le bourdonnement inarticulé d'une industrie
sans origine, sans but et sans issue. Et cela, assurément,
répond à la paresse de l'esprit, qu'on a soin de divertir.
Mais on ne semble pas s'apercevoir qu'un pluralisme de principe
est une contradiction dans les termes, et qu'elle est faite pour
ruiner l'exigence proprement politique de toute communauté.
Qu'importe ! on y voit l'alibi de l'inégalité, elle-même
cultivée comme la loi du monde. La liberté est à
l'abandon, errant parmi les objets, les contrats et les goûts.
Au mieux, devant tant d'entreprises et d'agrégats humains
collés à des fins indifférentes, elle est un
parfois brillant supplément d'âme, qui apparaît
dans les lieux communs sur la dignité de l'homme, puis inexplicablement
s'efface, comme des feux-follets qui jouent sur les marais.
Que cette liberté, quand
elle se dégage de la prison politique où elle se trouvait
enfermée - ainsi des pays de l'Est, avec tant de variété
-, quand elle se donne carrière pour seulement s'opposer,
soit aussitôt arraisonnée par le profond " réalisme
économique " de l'Occident, cela nous dit assez que beaucoup
s'entendent pour qu'elle ne soit qu'un mot, mais un mot dont il
convient de dominer la puissance : une sorte de vecteur idéologique
très commode, et dont l'acception varie selon la cote boursière.
L'absolu a un prix, nous dit-on, comme tous les luxes. Et rien n'échappe
à cette échelle, sinon le secret qui meurt avec chaque
homme, un secret universel et singulier, inoffensif donc, et comme
inconstitué ; il faut se garder que de l'un à l'autre
des deux termes, ordre économico-social et seulement vie
(elle-même divisée en tant de provinces, psychologie,
biologie, " santé ", ou la nature idolâtrée
des sursauts écologistes !), une forme politique ne signale
un sens, un risque et un destin. Où irait-on si la liberté
échappait aux évaluations ? si le monde cessait d'être
comptable ? - Démocratie, ce n'est aussi qu'un mot, ou un
compromis qu'on facture.
Car la démocratie reste
un scandale pour notre démocratie : pour ce fantasme libéral
d'une société animale du besoin et de l'intérêt.
Il y a bien des conditions effectives à l'exercice de la
liberté ; mais ce n'est pas pour autant que la liberté
se monnaye. Dans le mot de " libéralisme ", elle se réduit
à un souvenir illusoire et trompeur. On continue de croire
qu'elle équivaut strictement à un ensemble d'objets
et de conduites, qu'on peut donc la remplacer à tout instant
par un système d'avoirs et de désirs. C'est ainsi
qu'on la perd, et c'est ainsi qu'on pense l'asservir, parce qu'on
a peur de son idée et de l'imprévisible déflagration
de sa souveraineté. Les libéraux se veulent et se
proclament les porte-parole de la démocratie : le modèle
qu'ils prônent est celui de la fourmilière où
chacun est libre de vaquer comme il l'entend à ses affaires
- pourvu que ce mouvement s'accorde et se soumette aux exigences
de l'espèce. Écoutons-les tous, si différents
qu'ils paraissent dans le même creuset de l'économie
spontanée, de Mandeville à Smith, de Hayek à
Mises et leurs épigones - ce sera la même leçon
d'abâtardise de la liberté. L'" économisme ",
démocrate vaguement, signale seulement la mitoyenneté
de toutes les approximations de l'esprit. Il est le triomphe de
la défaite. L'indifférence marchande de toute chose
s'achète au prix de l'injustice et de l'inégalité,
car elle ne peut soumettre à ses propres injonctions " consensuelles
" l'absolu de l'argent sur lequel elle est fondée. L'affadissement
corrélatif de l'exigence politique, la quantification infatigable
du monde et de la vie, l'oubli volontaire de l'unité inapaisée
qu'est vivre, ce sont des armes efficaces pour effacer dans le flux
perpétuel du rien en croissance toute différenciation
qui ne soit pas l'effet du pouvoir économique. Rire aura
le prix du rire, la colère celui de la colère. La
vérité aura le prix qu'auront déterminé
les positions relatives des " acteurs ", et ce prix, qui changera
bientôt, on le nommera vérité dans un jeu que
nul n'a intérêt à vouloir comprendre. Cependant,
on souffre et on meurt, - mais ce ne sont que des " problèmes
", santé, misère, banlieue. On nomme libéralisme
la rupture entre le déploiement des ressources et le tout
de la vie qu'elles devaient servir. Et le consentement à
une telle rupture n'a rien de l'humilité devant l'énigme
du monde, de la personne ou de l'histoire, qu'invoquent les libéraux
comme leur vertu, et qui couvre si souvent des agissements d'une
autre nature.
Comment donc vivre, parler,
avant que cela aussi devienne une position répertoriée
? Oui, on crut à la vertu de l'indignation, et l'on vit en
elle le meilleur moyen de discerner quand tout tendait à
se confondre ; mais si violente qu'elle se fasse, l'apathie ardente
et rouée qui l'entoure en éteint aujourd'hui l'éclat.
Par un effet curieux, véritable progrès moral, la
colère et le refus rencontrent sur le même sol la complaisance
ou l'indifférence, et chaque sentiment, chaque réalité
même, sous le regard des muses du libre-échange, glisse
à la surface d'un empire sans remous. Du scandale ? Vous
en aurez, mais dans les proportions convenues. Rien qui permette
de réfléchir et de choisir. L'élastique viscosité
du consensus n'admet que pour un instant, qui ne s'approfondit pas,
la rupture éphémère qui démontre sa
souplesse. - Ses administrés reconnaissants accueillent à
bras ouverts l'élu convaincu de faux témoignage et
de corruption. Il y a tant d'autres exemples. Des noms viennent
sur les lèvres. Inutile de les citer. On préférerait
que chacun se dît à lui-même, comme Rousseau
: " Je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme-là
". Rêvons un peu ; de moments, aussi bien, où nous
ne donnerions pas de prix à l'inestimable.
C'est que le scandale est l'arme
sournoise des lobbies, non l'effet de la justice, non la lice où
cette justice doit s'exercer, rendant plus clair à tous le
choix sans retour que " vivre " exige. Chocs, affects, passions,
pour détourner chacun, dans cette arène de droit commun,
d'avoir jamais à chercher les fondements d'un contrat social
bafoué depuis des lustres, ou à enquêter sur
la nature serve de l'économie, et celle plus étrange
de nos démocraties. Le scandale n'est qu'un bruit qui retombe,
la forme sonore de l'oubli, ou de l'inconscience. Le clapotis de
la révolte, parfois, sous les banderoles corporatistes qui
ressemblent à ces Ïillères qu'on mettait aux chevaux
de trait. C'est à qui enfoncera le mieux son piquet de clôture.
C'est dire combien le sens du scandale s'est perdu, et le sens du
combat avec lui. Un scandale contre un autre - la sensation en éveil,
l'information avide -, dans tel rapport de force, quand c'est nous-mêmes
que tout scandale désigne, et fait tomber peut-être
; quand, avec une si brutale évidence, en cet ordre rien
que politique, la démocratie achoppe sur l'idée d'elle-même
qu'elle renie.
Mais inutile d'élever
la voix. Elle se perd avec toutes les autres, et il n'y a de résistance,
il n'y a de fécondité dans cette résistance,
qu'à condition d'opposer à des objets vides, cyniques
et sans avenir d'autres qui se tiennent par eux-mêmes. Et
puis un réaliste, évidemment sans couleur ni opinion,
évaluerait d'abord les chances et l'audience du propos que
l'on tient, avec dans son sourire un souvenir de la question que
posait à Rousseau son interlocuteur imaginaire : " Citoyen,
voyons votre pouls ? " Non, il suffira de travailler, et de souligner
quelques évidences. La notion, infiniment riche, de scandale,
nous rappelle à un travail de ce genre. Elle permet, aussi
bien, de comprendre pourquoi telle dénonciation reste sans
effet, telle indignation, sans fruit. Retrouver le sens théologique
et politique tout ensemble du scandale, c'est répondre au
jeu faussé qui se déroule sous nos yeux. Entre ce
sens et celui, affadi, dans lequel on l'emploie d'ordinaire, la
perspective est inversée depuis longtemps - et l'on ne s'étonnera
pas qu'elle le soit depuis l'époque des Physiocrates et des
premières définitions libérales. " Scandale,
écrit Condillac dans son Dictionnaire des synonymes, toute
action qui choque les mÏurs. Il se dit aussi par extension de l'indignation
qu'on a de ces sortes d'actions. Enfin dans le style de l'Écriture
il signifie tout ce qui sollicite au péché. " Mais
le scandale n'a rien de ce contenu laissé vacant et comme
en suspens au-dessus des mÏurs, et se confond moins encore avec
l'objet auquel opposer le rempart de l'indignation. Il est, croit-on,
des scandales de toutes sortes, mais ils se ressemblent, ils se
ressemblent terriblement. Car il n'y a pas d'objets scandaleux,
mais seulement des effets objectifs du scandale, qui le font appartenir
aux paroles, à l'échange, aux circonstances, selon
toujours le même procès. Nulle action, pas une des
choses que nous faisons ou à quoi nous rêvons n'est
de soi scandaleuse ; pour qu'elle le devienne, il lui faut un public,
un regard, et d'abord un corps où faire porter ses atteintes,
par la défiance que soudain l'un de ses membres ressent envers
lui, l'obligeant à s'en retrancher ou à en accuser
le défaut d'unité. Pas de scandale sans communauté,
et c'est pourquoi il est de l'ordre de la théorie politique.
Mais, aussi bien, il ne saurait s'envisager sans une idée
de la grandeur ou de la dignité de l'homme, à laquelle
tout son dessein, ou son effet, est de donner l'occasion d'une chute
et d'une diminution (car le mot de scandale, " faux pas, obstacle
ou piège placé sur le chemin ", ce mot grec n'appartient
qu'à la langue des Septante, à la Bible donc, mais
où Ïuvre aussi le souvenir politique des états de
la Grèce ancienne : supposant toujours ce tiers qu'est l'image
de l'homme ou la convenance au corps intègre de la cité).
Il faudrait relire, pour sa portée humaine tout autant que
politique, l'admirable chapitre que Thomas d'Aquin consacre au scandale
dans sa Somme théologique. Scandalum (É) est dictum, vel
factum minus rectum, praebens occasionem ruinae : " Le scandale
est une parole, ou un acte peu droit offrant une occasion de chute
". Minus rectum, écrit saint Thomas : il y a dans la parole
de scandale, ou dans l'acte qui vise ou dispose à faire trébucher,
un défaut de rectitude, un défaut tel que l'apparence
de mal sous laquelle il se peut que l'acte ou la parole se présentent
suffit à égarer celui qui en est le témoin.
Cette nature manifeste l'emporte sur toute autre considération
; que l'acte ou la parole soient bons ou mauvais par eux-mêmes
compte moins que l'aspect qu'ils découvrent aux yeux d'autrui,
et moins que ce qu'ils révèlent chez autrui. Saint
Paul éclairait cette dimension politique de l'apparence dans
les mots célèbres qu'ils écrivait aux habitants
de Corinthe - les mots mêmes par lesquels il demandera aux
Thessaloniciens de s'abstenir de " toute apparence de mal " : "
Prenez garde que cette liberté dont vous jouissez ne devienne
une occasion de chute pour les faibles. Car si quelqu'un te voit,
toi qui es un homme éclairé, assis à table,
dans un temple d'idoles, sa conscience à lui, qui est faible,
ne le portera-t-elle pas à manger des viandes immolées
aux idoles ? Et ainsi se perd le faible par ta science, ce frère
pour lequel le Christ est mort ! En péchant de la sorte contre
vos frères et en violentant leur conscience encore faible,
vous péchez contre le Christ. C'est pourquoi, si un aliment
est une occasion de chute pour mon frère, je me passerai
pour toujours de viande, afin de ne pas être pour lui une
occasion de chute. " Il y a dans ces mots un sens indépassable
de la communauté (ce corps, pour saint Paul, qu'est l'Église),
à laquelle l'individu-roi reste étranger, et qui peut
aussi fonder une relation véritable entre chacun de ceux
qui construisent l'ordre politique. Mais encore faudrait-il que
l'attention à autrui - cette considération des personnes
si difficile à envisager dans la notion de citoyenneté
- fût, à la place que pourrait lui accorder l'usage
intègre des moyens de communication, un souci de ce qu'on
nomme l'information ; car ce serait là, pour elle, s'acquitter
d'une fonction à laquelle tout confirme aujourd'hui qu'elle
répugne. Il lui faudrait s'interroger sur l'effet de la parole,
et sur ce qu'exige la notion de scandale, une théorie du
placement et de la circonstance.
- Mais il est d'autres acquis
de ces mots de théologie. Le scandale est un obstacle qui
expose et dispose à la chute (disponitur ad ruinam, écrit
saint Thomas). Il ne fait donc pas tomber, le déséquilibre
lui suffit. Achopper, heurter une pierre sur le chemin n'entraîne
pas nécessairement la chute, mais le trébuchement
(impingere, impactio, tels sont les noms de l'acte scandaleux, et
de ses effets, dans la Somme de théologie). Il introduit
un retard, une défiance peut-être, là où
le chemin s'ouvrait ; dans l'ordre théologique, il diffère
le bien sans rompre pour autant la relation avec Dieu ; aussi la
vertu à laquelle il s'oppose se nomme-t-elle charité,
et l'instrument dont il nie l'usage, correction fraternelle. D'où
suit que le scandale éclaire la nature des liens actuels
que le public, comme public, entretient avec lui-même par
médiations interposées - la médiation d'autrui
qu'emporte avec elle toute citoyenneté, si diverses que soient
les figures intermédiaires de la conscience de soi. Ces figures,
la Somme les décrit, détaillant les modes par lesquels
le scandale exerce son action - et là encore, nul besoin
de je ne sais quelle adaptation à notre temps pour saisir
l'importance de l'inventaire thomiste. La pierre d'achoppement admet
de multiples configurations, étiquetées avec soin
: " scandale actif direct ", celui qui vise consciemment à
provoquer la chute d'autrui ; " indirect ", celui dont l'effet est
bien celui-là, quoiqu'il n'y eût rien d'intentionnel
en lui. Ainsi donc, de part et d'autre du scandale, c'est un réseau
de paroles et d'échanges, perceptibles ou feutrés,
qui échappe au schéma trop simple de la cause et de
l'effet : répondant en cela à tant de modalités
d'une " société complexe ".
Unie plus immédiatement
encore à notre mode d'être, l'autre espèce du
scandale, le " scandale passif " des théologiens, celui que
l'on reçoit par faiblesse, ou par " malice ". Le premier
tient à l'ignorance ou à la fragilité, quand
l'ignorance et la fragilité entravent la juste compréhension
de ce dont on est le témoin, et le font juger à tort,
suscitant la défiance et l'indignation sans motif avéré
: scandale des faibles. Le second, celui des Pharisiens qui se scandalisaient
des plus éclatants miracles du Christ, tient à la
volonté de susciter dans le public, devant tel événement
auquel on refuse une considération approfondie, l'état
de trouble nécessaire à l'exercice du pouvoir et de
l'autorité : car cette considération ferait se modifier
ce que l'on croit sa propre position de force.
Toutes les " affaires " depuis
un siècle relèvent de ces deux catégories.
Scandales passifs par malice, selon leur mise au jour : ainsi des
" stratégies " diverses des journaux et des hommes politiques,
dont on ne sait laquelle est la plus dangereuse, selon que le scandale
s'y exerce par la suggestion (inductio, selon les termes de Thomas),
ou par l'exemple ; scandales passifs par faiblesse, selon leurs
effets : ainsi des conditions qui le permettent, l'ignorance, l'habitude,
la paresse ou le consentement qui sont le plus souvent le mode par
lequel le public reçoit ce qu'il se plaît à
suivre ou, au mieux, à dénoncer. Dans les deux cas,
et pour les susciter, un même asservissement à l'idée
trompeuse d'une information objective, et cependant élaborée
consciemment pour un effet particulier ; ses conséquences
seraient-elles impensées, sous couvert de l'aveugle liberté
de dire ou de montrer, elles aboutissent bien à renforcer
les barrières entre chacun, à accroître la défiance
rongeant tout contrat social, à ruiner l'édifice politique
en amenant ses membres à s'en écarter. D'où,
si fréquemment, l'attitude de mauvaise foi qui naît
d'une telle situation : le mal était fait, nous assure-t-on
(ainsi Rousseau dans sa Préface à La Nouvelle Héloïse),
cet écrit n'en est que l'occasion - comme si, dans l'ordre
politique tout autant que théologique, la résonance
qu'on prétend passive ne disposait à rien de plus
que le secret sans bruit. " Cela permet une prise de conscience
", nous dit-on ; puisse une telle affirmation être vraie,
et ne pas si vite se réduire à l'alibi libéral
où se projette le vacillement des communautés. Il
suffit de rappeler le langage favori des espèces modernes
de la communication : coup, événement, faits marquants,
d'autres mots encore - tout ce qui veut rompre l'économie
et la continuité du temps. Est-ce une défiance à
laquelle nul ne pourrait rien désormais ? Ce qui est étrange
et déroutant, c'est que les moyens inventés par ce
siècle, si puissants, si uniformes, ne disent rien d'un monde
qui pourtant demeure ; c'est qu'ils se développent dans le
mépris de ce qu'ils avaient pour mission d'éclairer.
Se brise ainsi la confiance, la patiente élaboration d'une
forme volontaire qui eût établi, entre chacun et l'État
qu'il désire et connaît, le lien nécessaire
d'une vie qui ne s'englue pas aux espèces. Mais la question
de l'État n'est évidemment pas la seule, et l'on trouverait
dans l'image que chacun se fait du monde bien des provinces asséchées
par ces mornes habitudes de défiance et de séparation.
Et bien sûr, s'il fallait
reprendre ce modèle si riche et si ancien d'une pierre sur
un chemin, que l'obstacle existe hors de nous, sur tel sol qu'aucun
peuple ne foulera jamais, cela ne saurait disposer quiconque à
tomber. Il y faut une occasion, qui se décline, se fabrique
ou s'invente autour de soi : celle de prendre ce chemin-là
plutôt qu'un autre, mais, tout autant, celle que nourrit par
lui-même le défaut de rectitude de l'acte ou de la
parole qu'évoquait saint Thomas, et dont la pierre figure
la présence, comme cette aspérité sur une route
où l'on s'est engagé.
Reste à savoir pourquoi,
en tant de textes admirables de la même tradition, le scandale
est dit nécessaire ; pourquoi, mais aussi à quelles
conditions, il offre au regard une fécondité toujours
nouvelle. Qu'on nous permette ce dernier méandre d'un long
détour, par quoi s'éclairera le versant où
découvrir le paradoxe politique dont toute démocratie
appelle la considération. En ce lieu, la figure du Christ
offre le modèle de toute situation de scandale ; elle offre
aussi de comprendre, bien sûr, que le scandale peut n'être
rien d'un " contenu " indépendant de nos choix et de nos
jugements. Au sens d'épreuve que l'Ancien Testament donne
parfois à cette notion, le Christ est scandale, et même,
selon la belle expression de saint Luc, " signe de contradiction
". Non seulement la Croix est scandale, mais l'Incarnation elle-même
: chacune mettant en relief le paradoxe qui veut que le Christ soit
envoyé pour tous, mais qu'il soit aussi occasion de chute
pour certains et de salut pour d'autres, cause de mort et source
de vie tout ensemble, selon l'essentielle liberté qui y est
confrontée. Ainsi " la pierre d'achoppement " peut-elle devenir
" la pierre d'angle " ; celle qu'on rejette, le soutien de l'édifice
que d'autres acceptent de construire, et dont ils sont les membres.
Voilà qui explique l'ambivalence nécessaire dont se
revêt le célèbre passage de saint Matthieu :
" Malheur au monde à cause des scandales : car il est nécessaire
qu'il arrive des scandales ; mais malheur à l'homme par qui
le scandale arrive ". Le scandaleux qui fait trébucher en
disant la vérité ne commet pas toujours un péché,
et assurément, dans le cas du Christ, il n'en commet point,
quand celui qui la reçoit comme scandale nécessairement
en commet un ; la vérité qui scandalise est donc devenue
le péché par excellence - celui qui mène à
la mort - parce qu'elle n'est pas reconnue. Rien ne fait mieux saisir
que ce modèle paradoxal combien le scandale - le Christ,
dans l'une des acceptions du texte de Matthieu - oblige à
se décider. Il serait trompeur, comme l'idée de ce
qui " choque les mÏurs " voudrait nous le faire croire, d'imaginer
que puisse exister un jugement distinct du scandale et postérieur
à lui : car le scandale comme tel est toujours déjà
jugement. Par sa visibilité - ainsi de la Croix, ainsi du
corps incarné -, le scandale exige de qui en est le témoin
de prendre parti, selon l'alternative exemplaire que désignent
les évangélistes en cette scène fondatrice
: un imposteur, ou bien un Dieu. Le scandale, somme toute, a bien
le sens d'une crise - révélant son urgence -, où
s'élabore brutalement la nécessité d'un choix.
Trébucher, c'est aussi le moment d'indécision entre
la chute et l'équilibre à retrouver. Et nul ne tombe
ou ne se relève que moi-même. Non pas ce " moi-même
" de l'autisme libéral, mais celui qui librement dit oui
ou non, donnant à chaque ordre qu'il désire l'apport
inaliénable de son ouvrage et de sa voix. Saint François
de Sales écrivait que " personne de nous ne peut être
offensé que de soi-même ". Nulle idole à qui
s'en prendre. La nécessité du scandale n'a rien à
voir avec l'accusation de ces baudruches auxquelles l'information
aliène la colère et le mécontentement ; et
sans doute la caricature de la démocratie a-t-elle atteint
son comble quand on jette en pâture au peuple, comme des euphoriques
ou des tranquillisants tour à tour, quelques noms totémiques,
quelques événements tonitruants qui confortent l'hypocrisie
du moralisme libéral, cet aveugle sournois pour qui tout
fait ventre.
Propositions que tout cela,
sans doute, et dont la nature théologique ne saurait si évidemment
se transposer à l'ordre politique. Mais il reste que le scandale
- et jusqu'à l'idée démocratique, qui est devenue
pierre d'achoppement pour la société que nous connaissons
-, entre tant d'" affaires ", révèle l'état
d'une démocratie, tout ensemble symptôme de dégénérescence
et remède à lui appliquer. Le scandale est cette ambivalence
même faite histoire, où se déchiffre, selon
que l'on veut ou non monnayer la liberté, la veulerie ou
un meilleur destin. Mieux vaut la vérité, toute scandaleuse
qu'elle est, au sens cette fois le plus fort de l'adjectif, que
cette profusion de " scandales passifs " qu'aime à multiplier,
car elle ne saurait faire autre chose, une démocratie réduite
à ses espèces marchandes. - La vérité,
parce qu'elle peut susciter, par son exigence et sa liberté,
des esprits plus attentifs à la droiture d'un État,
et une conscience politique assez sûre d'elle-même pour
que rien désormais ne puisse la scandaliser, c'est-à-dire
lui faire oublier le dessein qu'elle a choisi. Et parce que le désordre
de la vérité vaut mieux que la cohérence du
mensonge. Il suffit de dire non à cet État-là
; de se tourner ailleurs, où est plus de confiance ; de solder
comptes et computs, devant rien que des visages et des corps égaux.
- Il suffit de ne pas oublier l'étendue du temps, et la profusion
du réel, qui n'est rien des apparences qui croient aujourd'hui
triompher. Existe " un spectacle véritablement nouveau ",
qu'il faut considérer, et où il se trouve que nous
vivons - un monde infiniment substantiel. " Tirer sa nourriture
d'un champ et se taire, voilà sans doute la moins vaine des
occupations humaines ", écrit Maurice Chappaz. Et puis, tout
de même, en partager le fruit, sans calcul, dans une république
de silence et de certitude discrète.
C. C.