Sommaire
 

Accueil

Présentation

Sommaires des numéros parus (textes choisis)

Auteurs publiés

Thèmes traités

Dernier numéro paru

Numéros disponibles

A paraître

Où trouver Conférence ?

Commandes

Cahier d'images

Recherche (sur le site)

Liens

Télécharger ce texte ?

 

C'est le métier des prédicateurs de nous crier : Soyez bons et sages, sans beaucoup s'inquiéter du succès de leurs discours ; le citoyen qui s'en inquiète ne doit point nous crier sottement : Soyez bons, mais nous faire aimer l'état qui nous porte à l'être.

Rousseau.

 

Il y eut une vertu de l'indignation, qui s'est éteinte, et renaîtra peut-être. Il fallait, pour qu'elle existe, que le monde où portait sa voix soit sensible à ce qu'il avait plaisir à oublier, peu après, une fois l'oreille émue par des sons et des souvenirs ; ensuite, il vaquait à ses affaires. - Ce n'est pas que le monde ait changé ; mais des intérêts se sont ligués pour que s'accroisse la surdité. On n'écoute, au mieux, que dans la retraite de l'existence nue, quand cette possibilité existe encore. La forme du bien, ou tout simplement de l'humanité, n'est pas ce qui convient aux rythmes brutaux auxquels ont consenti nos sociétés. L'économie, la " croissance ", des mots qui ont aussi leur dignité, d'instruments d'habitation qu'ils pouvaient être, sont devenus idoles affolées, éperdues, serviles. C'est trop dire, sans doute, car leur réussite est telle, et si grand leur empire, qu'ils paraissent une donnée de nature et sont l'air que nous respirons ; bien-être, richesse, marché, tous ces mots des divers libéralismes, - nous allons chercher auprès d'eux des oracles sur nous-mêmes, mais ils sont plus aveugles que le destin qu'ils ont remplacé. On n'interroge pas une idole, et elle ne répond jamais. L'attrait de la puissance et des jeux mondiaux immaîtrisés, voilà non plus un désir dont nous devrions mesurer le danger ou la fécondité, mais un état consenti et infus dans les consciences, moindre mal pour les uns, vérité du monde pour les autres, dont on peut penser qu'ils profitent plus que les premiers. Il suffit, pour s'en persuader, d'interroger tel lycéen, tel étudiant, tel salarié dont l'essentiel de la vie se tient entre ces termes que d'autres ont décidés pour eux, et qu'ils croient les seuls, comme les prisonniers de la caverne platonicienne qui ne se savaient pas trompés par des ombres. Non bien sûr que ces activités et ce commerce soient rien : une vie profonde sait ce qu'ils apportent quand ils sont à leur place, libérant alors une expérience imprévisible et proche, où sont la parole, et le regard, et l'attention. - Mais le déploiement de ces systèmes, la voix séduisante qui persuade de s'en tenir à l'horizon des objets calculés, auxquels, par un phénomène étrange, des citoyens libres adhèrent comme par de la glu, l'intérêt toujours cousin de l'intérêt, la propagande des marchés, cela répand une sorte de mollesse indifférenciée, forme de guerre moderne, où tout également s'enfouit sans un bruit.

Tel est l'effet d'une vie qui ressemble à une marchandise. La propagande libérale, qui s'affiche partout, ayant trouvé un prix pour toutes les " libertés ", croit qu'en séparant des ordres, économie, politique, société, " choix privés ", dont elle a pris soin de définir la nature selon que l'exigeait son intérêt, elle fournit à chacun les conditions efficaces et impartiales d'Ïuvrer et de penser à sa guise ; posé le primat du marché, les mains et l'esprit sont libres, nous dit-elle, - mais les rêves autistes prolifèrent, l'individu embastillé dans sa monade se fait tous les soirs un royaume d'enfance, et ce mutisme des songes qui ne communiquent pas fait de la vie le bourdonnement inarticulé d'une industrie sans origine, sans but et sans issue. Et cela, assurément, répond à la paresse de l'esprit, qu'on a soin de divertir. Mais on ne semble pas s'apercevoir qu'un pluralisme de principe est une contradiction dans les termes, et qu'elle est faite pour ruiner l'exigence proprement politique de toute communauté. Qu'importe ! on y voit l'alibi de l'inégalité, elle-même cultivée comme la loi du monde. La liberté est à l'abandon, errant parmi les objets, les contrats et les goûts. Au mieux, devant tant d'entreprises et d'agrégats humains collés à des fins indifférentes, elle est un parfois brillant supplément d'âme, qui apparaît dans les lieux communs sur la dignité de l'homme, puis inexplicablement s'efface, comme des feux-follets qui jouent sur les marais.

Que cette liberté, quand elle se dégage de la prison politique où elle se trouvait enfermée - ainsi des pays de l'Est, avec tant de variété -, quand elle se donne carrière pour seulement s'opposer, soit aussitôt arraisonnée par le profond " réalisme économique " de l'Occident, cela nous dit assez que beaucoup s'entendent pour qu'elle ne soit qu'un mot, mais un mot dont il convient de dominer la puissance : une sorte de vecteur idéologique très commode, et dont l'acception varie selon la cote boursière. L'absolu a un prix, nous dit-on, comme tous les luxes. Et rien n'échappe à cette échelle, sinon le secret qui meurt avec chaque homme, un secret universel et singulier, inoffensif donc, et comme inconstitué ; il faut se garder que de l'un à l'autre des deux termes, ordre économico-social et seulement vie (elle-même divisée en tant de provinces, psychologie, biologie, " santé ", ou la nature idolâtrée des sursauts écologistes !), une forme politique ne signale un sens, un risque et un destin. Où irait-on si la liberté échappait aux évaluations ? si le monde cessait d'être comptable ? - Démocratie, ce n'est aussi qu'un mot, ou un compromis qu'on facture.

Car la démocratie reste un scandale pour notre démocratie : pour ce fantasme libéral d'une société animale du besoin et de l'intérêt. Il y a bien des conditions effectives à l'exercice de la liberté ; mais ce n'est pas pour autant que la liberté se monnaye. Dans le mot de " libéralisme ", elle se réduit à un souvenir illusoire et trompeur. On continue de croire qu'elle équivaut strictement à un ensemble d'objets et de conduites, qu'on peut donc la remplacer à tout instant par un système d'avoirs et de désirs. C'est ainsi qu'on la perd, et c'est ainsi qu'on pense l'asservir, parce qu'on a peur de son idée et de l'imprévisible déflagration de sa souveraineté. Les libéraux se veulent et se proclament les porte-parole de la démocratie : le modèle qu'ils prônent est celui de la fourmilière où chacun est libre de vaquer comme il l'entend à ses affaires - pourvu que ce mouvement s'accorde et se soumette aux exigences de l'espèce. Écoutons-les tous, si différents qu'ils paraissent dans le même creuset de l'économie spontanée, de Mandeville à Smith, de Hayek à Mises et leurs épigones - ce sera la même leçon d'abâtardise de la liberté. L'" économisme ", démocrate vaguement, signale seulement la mitoyenneté de toutes les approximations de l'esprit. Il est le triomphe de la défaite. L'indifférence marchande de toute chose s'achète au prix de l'injustice et de l'inégalité, car elle ne peut soumettre à ses propres injonctions " consensuelles " l'absolu de l'argent sur lequel elle est fondée. L'affadissement corrélatif de l'exigence politique, la quantification infatigable du monde et de la vie, l'oubli volontaire de l'unité inapaisée qu'est vivre, ce sont des armes efficaces pour effacer dans le flux perpétuel du rien en croissance toute différenciation qui ne soit pas l'effet du pouvoir économique. Rire aura le prix du rire, la colère celui de la colère. La vérité aura le prix qu'auront déterminé les positions relatives des " acteurs ", et ce prix, qui changera bientôt, on le nommera vérité dans un jeu que nul n'a intérêt à vouloir comprendre. Cependant, on souffre et on meurt, - mais ce ne sont que des " problèmes ", santé, misère, banlieue. On nomme libéralisme la rupture entre le déploiement des ressources et le tout de la vie qu'elles devaient servir. Et le consentement à une telle rupture n'a rien de l'humilité devant l'énigme du monde, de la personne ou de l'histoire, qu'invoquent les libéraux comme leur vertu, et qui couvre si souvent des agissements d'une autre nature.

Comment donc vivre, parler, avant que cela aussi devienne une position répertoriée ? Oui, on crut à la vertu de l'indignation, et l'on vit en elle le meilleur moyen de discerner quand tout tendait à se confondre ; mais si violente qu'elle se fasse, l'apathie ardente et rouée qui l'entoure en éteint aujourd'hui l'éclat. Par un effet curieux, véritable progrès moral, la colère et le refus rencontrent sur le même sol la complaisance ou l'indifférence, et chaque sentiment, chaque réalité même, sous le regard des muses du libre-échange, glisse à la surface d'un empire sans remous. Du scandale ? Vous en aurez, mais dans les proportions convenues. Rien qui permette de réfléchir et de choisir. L'élastique viscosité du consensus n'admet que pour un instant, qui ne s'approfondit pas, la rupture éphémère qui démontre sa souplesse. - Ses administrés reconnaissants accueillent à bras ouverts l'élu convaincu de faux témoignage et de corruption. Il y a tant d'autres exemples. Des noms viennent sur les lèvres. Inutile de les citer. On préférerait que chacun se dît à lui-même, comme Rousseau : " Je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme-là ". Rêvons un peu ; de moments, aussi bien, où nous ne donnerions pas de prix à l'inestimable.

C'est que le scandale est l'arme sournoise des lobbies, non l'effet de la justice, non la lice où cette justice doit s'exercer, rendant plus clair à tous le choix sans retour que " vivre " exige. Chocs, affects, passions, pour détourner chacun, dans cette arène de droit commun, d'avoir jamais à chercher les fondements d'un contrat social bafoué depuis des lustres, ou à enquêter sur la nature serve de l'économie, et celle plus étrange de nos démocraties. Le scandale n'est qu'un bruit qui retombe, la forme sonore de l'oubli, ou de l'inconscience. Le clapotis de la révolte, parfois, sous les banderoles corporatistes qui ressemblent à ces Ïillères qu'on mettait aux chevaux de trait. C'est à qui enfoncera le mieux son piquet de clôture. C'est dire combien le sens du scandale s'est perdu, et le sens du combat avec lui. Un scandale contre un autre - la sensation en éveil, l'information avide -, dans tel rapport de force, quand c'est nous-mêmes que tout scandale désigne, et fait tomber peut-être ; quand, avec une si brutale évidence, en cet ordre rien que politique, la démocratie achoppe sur l'idée d'elle-même qu'elle renie.

 

Mais inutile d'élever la voix. Elle se perd avec toutes les autres, et il n'y a de résistance, il n'y a de fécondité dans cette résistance, qu'à condition d'opposer à des objets vides, cyniques et sans avenir d'autres qui se tiennent par eux-mêmes. Et puis un réaliste, évidemment sans couleur ni opinion, évaluerait d'abord les chances et l'audience du propos que l'on tient, avec dans son sourire un souvenir de la question que posait à Rousseau son interlocuteur imaginaire : " Citoyen, voyons votre pouls ? " Non, il suffira de travailler, et de souligner quelques évidences. La notion, infiniment riche, de scandale, nous rappelle à un travail de ce genre. Elle permet, aussi bien, de comprendre pourquoi telle dénonciation reste sans effet, telle indignation, sans fruit. Retrouver le sens théologique et politique tout ensemble du scandale, c'est répondre au jeu faussé qui se déroule sous nos yeux. Entre ce sens et celui, affadi, dans lequel on l'emploie d'ordinaire, la perspective est inversée depuis longtemps - et l'on ne s'étonnera pas qu'elle le soit depuis l'époque des Physiocrates et des premières définitions libérales. " Scandale, écrit Condillac dans son Dictionnaire des synonymes, toute action qui choque les mÏurs. Il se dit aussi par extension de l'indignation qu'on a de ces sortes d'actions. Enfin dans le style de l'Écriture il signifie tout ce qui sollicite au péché. " Mais le scandale n'a rien de ce contenu laissé vacant et comme en suspens au-dessus des mÏurs, et se confond moins encore avec l'objet auquel opposer le rempart de l'indignation. Il est, croit-on, des scandales de toutes sortes, mais ils se ressemblent, ils se ressemblent terriblement. Car il n'y a pas d'objets scandaleux, mais seulement des effets objectifs du scandale, qui le font appartenir aux paroles, à l'échange, aux circonstances, selon toujours le même procès. Nulle action, pas une des choses que nous faisons ou à quoi nous rêvons n'est de soi scandaleuse ; pour qu'elle le devienne, il lui faut un public, un regard, et d'abord un corps où faire porter ses atteintes, par la défiance que soudain l'un de ses membres ressent envers lui, l'obligeant à s'en retrancher ou à en accuser le défaut d'unité. Pas de scandale sans communauté, et c'est pourquoi il est de l'ordre de la théorie politique. Mais, aussi bien, il ne saurait s'envisager sans une idée de la grandeur ou de la dignité de l'homme, à laquelle tout son dessein, ou son effet, est de donner l'occasion d'une chute et d'une diminution (car le mot de scandale, " faux pas, obstacle ou piège placé sur le chemin ", ce mot grec n'appartient qu'à la langue des Septante, à la Bible donc, mais où Ïuvre aussi le souvenir politique des états de la Grèce ancienne : supposant toujours ce tiers qu'est l'image de l'homme ou la convenance au corps intègre de la cité). Il faudrait relire, pour sa portée humaine tout autant que politique, l'admirable chapitre que Thomas d'Aquin consacre au scandale dans sa Somme théologique. Scandalum (É) est dictum, vel factum minus rectum, praebens occasionem ruinae : " Le scandale est une parole, ou un acte peu droit offrant une occasion de chute ". Minus rectum, écrit saint Thomas : il y a dans la parole de scandale, ou dans l'acte qui vise ou dispose à faire trébucher, un défaut de rectitude, un défaut tel que l'apparence de mal sous laquelle il se peut que l'acte ou la parole se présentent suffit à égarer celui qui en est le témoin. Cette nature manifeste l'emporte sur toute autre considération ; que l'acte ou la parole soient bons ou mauvais par eux-mêmes compte moins que l'aspect qu'ils découvrent aux yeux d'autrui, et moins que ce qu'ils révèlent chez autrui. Saint Paul éclairait cette dimension politique de l'apparence dans les mots célèbres qu'ils écrivait aux habitants de Corinthe - les mots mêmes par lesquels il demandera aux Thessaloniciens de s'abstenir de " toute apparence de mal " : " Prenez garde que cette liberté dont vous jouissez ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si quelqu'un te voit, toi qui es un homme éclairé, assis à table, dans un temple d'idoles, sa conscience à lui, qui est faible, ne le portera-t-elle pas à manger des viandes immolées aux idoles ? Et ainsi se perd le faible par ta science, ce frère pour lequel le Christ est mort ! En péchant de la sorte contre vos frères et en violentant leur conscience encore faible, vous péchez contre le Christ. C'est pourquoi, si un aliment est une occasion de chute pour mon frère, je me passerai pour toujours de viande, afin de ne pas être pour lui une occasion de chute. " Il y a dans ces mots un sens indépassable de la communauté (ce corps, pour saint Paul, qu'est l'Église), à laquelle l'individu-roi reste étranger, et qui peut aussi fonder une relation véritable entre chacun de ceux qui construisent l'ordre politique. Mais encore faudrait-il que l'attention à autrui - cette considération des personnes si difficile à envisager dans la notion de citoyenneté - fût, à la place que pourrait lui accorder l'usage intègre des moyens de communication, un souci de ce qu'on nomme l'information ; car ce serait là, pour elle, s'acquitter d'une fonction à laquelle tout confirme aujourd'hui qu'elle répugne. Il lui faudrait s'interroger sur l'effet de la parole, et sur ce qu'exige la notion de scandale, une théorie du placement et de la circonstance.

- Mais il est d'autres acquis de ces mots de théologie. Le scandale est un obstacle qui expose et dispose à la chute (disponitur ad ruinam, écrit saint Thomas). Il ne fait donc pas tomber, le déséquilibre lui suffit. Achopper, heurter une pierre sur le chemin n'entraîne pas nécessairement la chute, mais le trébuchement (impingere, impactio, tels sont les noms de l'acte scandaleux, et de ses effets, dans la Somme de théologie). Il introduit un retard, une défiance peut-être, là où le chemin s'ouvrait ; dans l'ordre théologique, il diffère le bien sans rompre pour autant la relation avec Dieu ; aussi la vertu à laquelle il s'oppose se nomme-t-elle charité, et l'instrument dont il nie l'usage, correction fraternelle. D'où suit que le scandale éclaire la nature des liens actuels que le public, comme public, entretient avec lui-même par médiations interposées - la médiation d'autrui qu'emporte avec elle toute citoyenneté, si diverses que soient les figures intermédiaires de la conscience de soi. Ces figures, la Somme les décrit, détaillant les modes par lesquels le scandale exerce son action - et là encore, nul besoin de je ne sais quelle adaptation à notre temps pour saisir l'importance de l'inventaire thomiste. La pierre d'achoppement admet de multiples configurations, étiquetées avec soin : " scandale actif direct ", celui qui vise consciemment à provoquer la chute d'autrui ; " indirect ", celui dont l'effet est bien celui-là, quoiqu'il n'y eût rien d'intentionnel en lui. Ainsi donc, de part et d'autre du scandale, c'est un réseau de paroles et d'échanges, perceptibles ou feutrés, qui échappe au schéma trop simple de la cause et de l'effet : répondant en cela à tant de modalités d'une " société complexe ".

Unie plus immédiatement encore à notre mode d'être, l'autre espèce du scandale, le " scandale passif " des théologiens, celui que l'on reçoit par faiblesse, ou par " malice ". Le premier tient à l'ignorance ou à la fragilité, quand l'ignorance et la fragilité entravent la juste compréhension de ce dont on est le témoin, et le font juger à tort, suscitant la défiance et l'indignation sans motif avéré : scandale des faibles. Le second, celui des Pharisiens qui se scandalisaient des plus éclatants miracles du Christ, tient à la volonté de susciter dans le public, devant tel événement auquel on refuse une considération approfondie, l'état de trouble nécessaire à l'exercice du pouvoir et de l'autorité : car cette considération ferait se modifier ce que l'on croit sa propre position de force.

Toutes les " affaires " depuis un siècle relèvent de ces deux catégories. Scandales passifs par malice, selon leur mise au jour : ainsi des " stratégies " diverses des journaux et des hommes politiques, dont on ne sait laquelle est la plus dangereuse, selon que le scandale s'y exerce par la suggestion (inductio, selon les termes de Thomas), ou par l'exemple ; scandales passifs par faiblesse, selon leurs effets : ainsi des conditions qui le permettent, l'ignorance, l'habitude, la paresse ou le consentement qui sont le plus souvent le mode par lequel le public reçoit ce qu'il se plaît à suivre ou, au mieux, à dénoncer. Dans les deux cas, et pour les susciter, un même asservissement à l'idée trompeuse d'une information objective, et cependant élaborée consciemment pour un effet particulier ; ses conséquences seraient-elles impensées, sous couvert de l'aveugle liberté de dire ou de montrer, elles aboutissent bien à renforcer les barrières entre chacun, à accroître la défiance rongeant tout contrat social, à ruiner l'édifice politique en amenant ses membres à s'en écarter. D'où, si fréquemment, l'attitude de mauvaise foi qui naît d'une telle situation : le mal était fait, nous assure-t-on (ainsi Rousseau dans sa Préface à La Nouvelle Héloïse), cet écrit n'en est que l'occasion - comme si, dans l'ordre politique tout autant que théologique, la résonance qu'on prétend passive ne disposait à rien de plus que le secret sans bruit. " Cela permet une prise de conscience ", nous dit-on ; puisse une telle affirmation être vraie, et ne pas si vite se réduire à l'alibi libéral où se projette le vacillement des communautés. Il suffit de rappeler le langage favori des espèces modernes de la communication : coup, événement, faits marquants, d'autres mots encore - tout ce qui veut rompre l'économie et la continuité du temps. Est-ce une défiance à laquelle nul ne pourrait rien désormais ? Ce qui est étrange et déroutant, c'est que les moyens inventés par ce siècle, si puissants, si uniformes, ne disent rien d'un monde qui pourtant demeure ; c'est qu'ils se développent dans le mépris de ce qu'ils avaient pour mission d'éclairer. Se brise ainsi la confiance, la patiente élaboration d'une forme volontaire qui eût établi, entre chacun et l'État qu'il désire et connaît, le lien nécessaire d'une vie qui ne s'englue pas aux espèces. Mais la question de l'État n'est évidemment pas la seule, et l'on trouverait dans l'image que chacun se fait du monde bien des provinces asséchées par ces mornes habitudes de défiance et de séparation.

Et bien sûr, s'il fallait reprendre ce modèle si riche et si ancien d'une pierre sur un chemin, que l'obstacle existe hors de nous, sur tel sol qu'aucun peuple ne foulera jamais, cela ne saurait disposer quiconque à tomber. Il y faut une occasion, qui se décline, se fabrique ou s'invente autour de soi : celle de prendre ce chemin-là plutôt qu'un autre, mais, tout autant, celle que nourrit par lui-même le défaut de rectitude de l'acte ou de la parole qu'évoquait saint Thomas, et dont la pierre figure la présence, comme cette aspérité sur une route où l'on s'est engagé.

 

Reste à savoir pourquoi, en tant de textes admirables de la même tradition, le scandale est dit nécessaire ; pourquoi, mais aussi à quelles conditions, il offre au regard une fécondité toujours nouvelle. Qu'on nous permette ce dernier méandre d'un long détour, par quoi s'éclairera le versant où découvrir le paradoxe politique dont toute démocratie appelle la considération. En ce lieu, la figure du Christ offre le modèle de toute situation de scandale ; elle offre aussi de comprendre, bien sûr, que le scandale peut n'être rien d'un " contenu " indépendant de nos choix et de nos jugements. Au sens d'épreuve que l'Ancien Testament donne parfois à cette notion, le Christ est scandale, et même, selon la belle expression de saint Luc, " signe de contradiction ". Non seulement la Croix est scandale, mais l'Incarnation elle-même : chacune mettant en relief le paradoxe qui veut que le Christ soit envoyé pour tous, mais qu'il soit aussi occasion de chute pour certains et de salut pour d'autres, cause de mort et source de vie tout ensemble, selon l'essentielle liberté qui y est confrontée. Ainsi " la pierre d'achoppement " peut-elle devenir " la pierre d'angle " ; celle qu'on rejette, le soutien de l'édifice que d'autres acceptent de construire, et dont ils sont les membres. Voilà qui explique l'ambivalence nécessaire dont se revêt le célèbre passage de saint Matthieu : " Malheur au monde à cause des scandales : car il est nécessaire qu'il arrive des scandales ; mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive ". Le scandaleux qui fait trébucher en disant la vérité ne commet pas toujours un péché, et assurément, dans le cas du Christ, il n'en commet point, quand celui qui la reçoit comme scandale nécessairement en commet un ; la vérité qui scandalise est donc devenue le péché par excellence - celui qui mène à la mort - parce qu'elle n'est pas reconnue. Rien ne fait mieux saisir que ce modèle paradoxal combien le scandale - le Christ, dans l'une des acceptions du texte de Matthieu - oblige à se décider. Il serait trompeur, comme l'idée de ce qui " choque les mÏurs " voudrait nous le faire croire, d'imaginer que puisse exister un jugement distinct du scandale et postérieur à lui : car le scandale comme tel est toujours déjà jugement. Par sa visibilité - ainsi de la Croix, ainsi du corps incarné -, le scandale exige de qui en est le témoin de prendre parti, selon l'alternative exemplaire que désignent les évangélistes en cette scène fondatrice : un imposteur, ou bien un Dieu. Le scandale, somme toute, a bien le sens d'une crise - révélant son urgence -, où s'élabore brutalement la nécessité d'un choix. Trébucher, c'est aussi le moment d'indécision entre la chute et l'équilibre à retrouver. Et nul ne tombe ou ne se relève que moi-même. Non pas ce " moi-même " de l'autisme libéral, mais celui qui librement dit oui ou non, donnant à chaque ordre qu'il désire l'apport inaliénable de son ouvrage et de sa voix. Saint François de Sales écrivait que " personne de nous ne peut être offensé que de soi-même ". Nulle idole à qui s'en prendre. La nécessité du scandale n'a rien à voir avec l'accusation de ces baudruches auxquelles l'information aliène la colère et le mécontentement ; et sans doute la caricature de la démocratie a-t-elle atteint son comble quand on jette en pâture au peuple, comme des euphoriques ou des tranquillisants tour à tour, quelques noms totémiques, quelques événements tonitruants qui confortent l'hypocrisie du moralisme libéral, cet aveugle sournois pour qui tout fait ventre.

Propositions que tout cela, sans doute, et dont la nature théologique ne saurait si évidemment se transposer à l'ordre politique. Mais il reste que le scandale - et jusqu'à l'idée démocratique, qui est devenue pierre d'achoppement pour la société que nous connaissons -, entre tant d'" affaires ", révèle l'état d'une démocratie, tout ensemble symptôme de dégénérescence et remède à lui appliquer. Le scandale est cette ambivalence même faite histoire, où se déchiffre, selon que l'on veut ou non monnayer la liberté, la veulerie ou un meilleur destin. Mieux vaut la vérité, toute scandaleuse qu'elle est, au sens cette fois le plus fort de l'adjectif, que cette profusion de " scandales passifs " qu'aime à multiplier, car elle ne saurait faire autre chose, une démocratie réduite à ses espèces marchandes. - La vérité, parce qu'elle peut susciter, par son exigence et sa liberté, des esprits plus attentifs à la droiture d'un État, et une conscience politique assez sûre d'elle-même pour que rien désormais ne puisse la scandaliser, c'est-à-dire lui faire oublier le dessein qu'elle a choisi. Et parce que le désordre de la vérité vaut mieux que la cohérence du mensonge. Il suffit de dire non à cet État-là ; de se tourner ailleurs, où est plus de confiance ; de solder comptes et computs, devant rien que des visages et des corps égaux. - Il suffit de ne pas oublier l'étendue du temps, et la profusion du réel, qui n'est rien des apparences qui croient aujourd'hui triompher. Existe " un spectacle véritablement nouveau ", qu'il faut considérer, et où il se trouve que nous vivons - un monde infiniment substantiel. " Tirer sa nourriture d'un champ et se taire, voilà sans doute la moins vaine des occupations humaines ", écrit Maurice Chappaz. Et puis, tout de même, en partager le fruit, sans calcul, dans une république de silence et de certitude discrète.

C. C.

English version