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Tableau, Vie, Histoire.

 

Le siècle classique mettait la peinture d'histoire au rang le plus élevé. L'action de l'homme l'emportait sur la description des choses. Qu'elle fût ancienne ou récente, légendaire ou sainte, elle avait pour effet, devenant peinture, de nous rappeler au sens et au drame dont l'histoire est chargée. J'imagine avec peine, pour la peinture, une autre vocation que celle-là, qui l'attache de tout son corps de lignes et de couleurs à la figure humaine, et au monde lui-même configuré par cette présence sans beaucoup de paix. Il se peut que cette vocation, reçue autrefois comme l'évidence conquise d'un séjour, soit devenue un devoir : et qu'elle le soit devenue à proportion des atteintes que le corps, le visage, les lieux ont subies.

Il serait vain, bien sûr, de parler d'une formule de peinture qui serait de soi plus décisive qu'une autre, comme le fit Claudel en son temps, reprochant aux cubistes de ne pas respecter l'unité indéchirable des corps dont le tableau nous donne l'apparence ; et il le serait tout autant de prétendre que le tableau ne peut se constituer en objet, dense et incomparable, sinon à rien que lui-même, ce qui fut au coeur des tentatives suprématistes oeuvrant pour une vie nouvelle et sans repères. Mais ce versant dépouillé de corps et de visages, s'il nous appelle, ne le fait plus de la même façon, ni avec la même clarté ; c'est un deuil magnifique, mais triste et sans voix, et d'où il n'est pas sûr que nous puissions remonter. Nous habitons malaisément une si étrange pureté. Elle donne naissance à des oeuvres accomplies, à des objets plans, mais aucune figure ne s'y trouve qui nous appelle à ce qu'est vivre. Pourquoi ce besoin de peinture ?, semble-t-elle nous dire ; c'est que le monde n'aura pas suffi. Voici l'objet qui échappe à son drame.

Ce n'est pas là, assurément, ce qui motivait d'autres tentatives. Quels qu'en aient été les moyens, accordés à un mode d'être, de voir et de penser, la tradition de l'histoire en peinture voulait ne pas se séparer des espèces où se confrontent l'homme et le monde, et qu'un pacte avec le visible disait naturelles. Figurer le lieu comme un drame où l'humain prend sens et destination, voilà le principal aspect de son ambition. D'où suit que la figure, ou ce qui pourrait s'en reconnaître, serait aussi bien terme de peinture qu'hommage à la vie qui continue d'être vécue, recevant d'elle de se faire ce lieu, cette route ou ce visage. Entre elles le passage est plus qu'une convention, plus qu'un métier et plus qu'une habitude ; il est comme la tendresse d'une habitation où nulle contrée n'est étrangère - ni la souffrance d'une crucifixion, ni le drame d'un orage, ni la fiction sereine des saisons. Toute cette tradition nous dit qu'elle est issue du temps qui la précède, du temps reçu et accepté ; aussi, comme une conséquence assurée, ajoute-t-elle que la peinture n'a pas pour fin le tableau ; que l'oeuvre n'a pas l'oeuvre pour fin : la considération, chez Champaigne, peut-être, par quoi quelques-uns des tableaux du vingtième siècle touchent aussi à l'une des plus hautes recherches de l'esprit, le monde étant presque oublié, avec l'être vertigineux dévisagé sur un plan. - Mais il suffisait, ailleurs, d'un retour aux choses, souvent aggravées du passé que l'attention ou la compassion du peintre découvrait en elles : l'imitation étant ce pressentiment, bientôt cette certitude, d'une présence aussi profonde que la mémoire sous chacun des objets et des corps perçus au simple plan de l'expérience, par quoi un repas s'éclaire d'être aussi celui qui précède la Pâque, ou s'assombrit de je ne sais quel souvenir du tragique festin de Balthasar, chaque image appartenant sans hiatus à l'ordre qui en qualifie et approfondit la substance. Ce fut là le but des grands imagiers de l'être et de l'histoire, si différents qu'ils paraissent au premier regard, Rembrandt et Poussin.

Mais la peinture, on le sait, a le plus souvent renoncé à cette dimension que l'on aurait pu croire indéchirable, comme si, entre le tableau et l'histoire, cette profondeur, la vie devenue trop inquiète ne pouvait plus se faire ce patient soutènement qui les porte l'un vers l'autre, en une vérité conjointe dont l'accomplissement n'est qu'en nous, de naissances à d'autres naissances. Il y eut tant de ruptures, tant de malaises aussi, manifestes ou secrets, qui ont ruiné l'image en sa ressemblance, et brisé la confiance (la continuité aussi bien entre le monde et l'art) sans laquelle aucune image n'est possible, n'étant elle-même que ce truchement, cette mémoire ou cet appel d'autre chose qu'elle qui lui donne matière et configuration. - Il me semble que la peinture de Miklos Bokor, qui fut confrontée à la plus grande rupture, cette béance des camps de la mort, tâche d'inventer à nouveau la confiance de l'image, en un temps où un désir de cette sorte paraît étranger à la plupart des peintres : rappelant la part d'histoire qui donne à la vie d'être autre chose qu'un hasard déchu du temps, et, aussi bien, accusant le monde d'avoir défiguré l'image où vivre. En sorte qu'il est comme deux effets à cette oeuvre, qui s'unissent en chacune des surfaces touchées : retrouver l'aspect de la figure disparue des formes que l'on peint (et nourrir cette recherche de l'intacte substance de certains lieux), mais cela parce qu'il faut la sauver et comme la remonter de l'histoire écrasante où un siècle souffrant l'a plongée. Sans doute existe-t-il un autre versant de l'oeuvre de Bokor, une " peinture claire " adonnée aux paysages où l'idée qu'une figure humaine puisse apparaître aurait peu de sens ; - mais il me semble que ces aquarelles, dont beaucoup sont sensibles au bonheur de la terre, ne sont pas si éloignées des grandes oeuvres historiques, Souviens-toi d'Amaleq ou Le Passage de la Mer Rouge (les oeuvres les plus récentes), qu'il est en elles aussi une violence sourde et un espoir égal, ce qu'il faudra rappeler, car il y va de bien plus que de l'itinéraire propre d'un peintre : non point deux versants, mais une oeuvre unique parmi les plus essentielles de ce temps, qui emporte avec elle toute l'expérience de l'histoire et de la chair du monde. Elle nous dit en chacun de ses points qu'on ne peut échapper à la défiguration qu'en consentant à la dimension dramatique de la vie, et qu'il est de la vocation de la peinture d'en être l'instrument silencieux.

 

*

 

Mais il faut d'abord comprendre pourquoi cette figuration ardente et indécise chez Bokor, et pourquoi le recours à des moyens empruntés à la tradition que j'évoquais, quand tant d'autres peintres ont rompu avec elle, croyant plus intense cette rupture, et plus vrai son déni.

Une première raison : que la peinture n'ait pas sa fin en elle-même dessine, sans doute inépuisablement, les formes de son allégeance aux catégories dramatiques de la vie. Ce qui suppose, plus qu'une fidélité à certains moyens de représentation, que les corps réels, les lieux réels, fournissent la mesure de l'activité de peindre, selon la plus immédiate perception de l'existence : non point tel piège optique, ni telle formule préétablie, mais une inflexion toujours sensible aux formes vivantes, - le corps humain n'ayant pas n'importe quelle forme, pas plus que le respect qu'on lui témoigne, et que l'histoire réelle lui a si souvent refusé. C'est ici une sorte d'exigence de la peinture d'histoire (en ce sens de drame indistinct de la vie, de drame figuré), qui ne se fait pas entendre avec la même vigueur en d'autres régions du souci de peindre, - quoique Miklos Bokor, pour sa part, cherche également dans les lieux et les corps la trace de leur plus grande intensité, peut-être le vestige d'eux-mêmes, irréductible et nu, qui ne peut disparaître. Reste, et c'est la deuxième raison, que les exigences de la peinture sont pour Bokor justiciables d'une défiguration celle-là accomplie dans la chair ; la souffrance, l'acte de barbarie existèrent - et existent - assez pour que la peinture, qui a tout de même d'autres fins, ne renchérisse pas sur cet abîme, mais tâche bien plutôt d'en arracher les reliefs de la dignité humaine. - Mais il est à cette fidélité d'autres raisons, historiques et juridiques tout ensemble : juridiques, au sens où, pour des artistes aussi importants que Giacometti, que Bokor après lui, la peinture trouve en cette fidélité consentie et blessée la seule réponse à opposer à une catastrophe centrale, un vide soudain ressenti dont de trop longues années répercutèrent l'écho. Le plus remarquable ici, en ce plan historique, est que la transformation de la peinture ne doit rien à l'horreur des camps qu'inventa le nazisme, lesquels sont bien postérieurs à cette sorte d'effondrement de l'instance de l'image évoqué plus haut. L'incertitude, l'hésitation, angoissée parfois, devant les formes, échappe à cette terrible parenté ; l'abjection inhumaine et concertée ne se désigne et ne se reçoit (oui, comme une effroyable blessure) que sur le fond pour tout homme indescriptible des ténèbres dont il est fait, non pas sur ce qu'il lui serait loisible de modaliser. Et c'est par là, sans doute, que quelque chose, dans l'ordre de l'art, s'est modifié de devoir continuer d'être après les camps d'extermination, et s'est modifié parce que rien, dans cet ordre même, n'a changé, rien ne s'est confié aux puissances d'un visible feint pour traduire quoi que ce fût d'un événement si aberrant.

On sait tout l'effet de la première guerre sur les formes et la représentation ; il est souvent possible de référer, sans pour autant l'y réduire, telle rupture inquiète ou forcenée à l'ébranlement considérable de ces quatre ans de combats. Si labile qu'il soit (comme est, non la cause, mais la réalité peu déchiffrable de la guerre), une sorte de point d'appui demeure, un critère presque inconscient sans doute, mais en fonction de quoi rejeter ou bien poursuivre ce que " l'époque d'avant " avait voulu, images et modalités de la vie. La guerre, en un sens, garantissait l'accusation de la guerre, et la volonté d'autres tentatives. La nouveauté et l'invention seraient dénis, peut-être, ou placements inédits extorqués à l'épreuve, ou encore recherches hautaines ignorantes du temps : reste qu'elles se détachaient sur le fond boueux de ce conflit primitif et moderne, qui leur donnait en retour les moyens d'assurer la vigueur esthétique de leur dessein. - Mais rien de tel après les camps d'Auschwitz, de Buchenwald, de Dachau, parce que rien, on le comprend, ne pouvait être tel ; ce sont des raisons très différentes qui ici se rejoignent : d'une part, la volonté et l'industrie de l'extermination n'appartiennent nullement à ce que l'on peut ranger sous l'idée de " guerre ", ou sous tel concept (et réalité aussi bien) discernable et adverse auquel se référer ; d'autre part, c'est le silence qui objectivement s'ensuivait d'un degré si extrême de silence et de souffrance, et ce silence venait approfondir celui qu'imposait une information incomplète et rétive ; enfin, et comme la conséquence la plus visible de cette étrange et paradoxale invisibilité de l'horreur, l'ordre des moyens, des traductions, des expressions, se trouvait pour ainsi dire coupé de tout point d'ancrage et déserté par toute référence : l'invention esthétique, des voix célèbres l'ont avancé, semblant incapable, du coup, de reprendre avec ses seules forces ce continent éperdu de cris et d'effroi, rebelle au cadastre et à la mémoire, et rebelle, aussi bien, à la sensation par quoi se retient d'ordinaire quelque chose du passé. La béance du présent grondant, ces années nous la montrent, avec une brutalité imprévue, depuis toujours oeuvrant sous le temps. Et c'est pourquoi rien de l'ordre esthétique ne pouvait si aisément, si visiblement se modifier : seule la continuité plus ou moins cahotique avec les années antérieures signalerait, prouverait même, comme fait un symptôme trop discret et d'autant plus inquiétant, le soudain désarroi de la pensée et de la vie. La découverte a valeur de rappel, qui ne révèle qu'un savoir déplorablement ancien - la connaissance la pire, mais aussi la plus nécessaire qui soit, celle de nous-mêmes quand l'emporte en nous-mêmes le refus d'aimer et de vivre.

Mais de ce fait, la peinture serait davantage peinture : séparée de l'idée que l'on se fait a priori de la rupture ou de la prétendue impossibilité de l'image, elle pouvait redevenir ce travail intérieur acceptant de n'être que moyen de croire ou de vivre - ce travail pour ainsi dire en charge, avec des instruments de peintre et non d'idéologue, de l'inexplicable qui s'était abattu sur la figure humaine.

 

D'où une conséquence, si manifeste dans l'oeuvre de Miklos Bokor : qu'un tel travail ne puisse se faire sans l'appui des grandes figures de l'épreuve, celles qui, dans la tradition qui s'est pour ainsi dire vouée à elle, parce qu'élue terriblement, celle du peuple d'Israël, rythment toutes les étapes d'un salut qui ne vient pas, d'un salut qui se déchire ; ce sont les figures d'un mémorial qui patiente sous le cours de l'histoire, et dont la présence soutient toute conception religieuse du déroulement du temps : Caïn et Abel, la Mer Rouge, les Amalécites, la grappe rapportée de la Terre Promise, Job et toutes les figures des humiliés, d'autres encore. Car de même que la peinture ne pouvait s'arracher, sans perdre de son sens humain, aux figures même exténuées de sa propre histoire ou de l'Histoire d'un peuple, de même elle ne pouvait oublier où était la source de sa dignité, - dans ce dialogue avec une Alliance qui l'excède et la comble, dialogue renoué quand il n'y a plus d'autre réponse, devant l'état du présent soumis à la mémoire, que l'énigme originelle et le mystère de l'élection. La grande peinture est celle qui permet au regard de se poser où il le veut pour traverser ce qu'elle est jusqu'au temps et au monde. Ce qu'on appelle un sujet, s'il peut bien devenir une question de peinture - celle, pourrait-on dire, qu'elle se pose à elle-même pour éprouver sa propre vérité -, est cela que la peinture reçoit parce qu'il la précède : et non point dans l'espace un peu vain de la " culture " ou de l'" iconographie ", constructions secondes, tardives et inessentielles, mais dans celui de la vie à laquelle l'image se rend.

Comment nommer tous ces grands passages de la Genèse, de l'Exode ou des livres sapientiaux ? Ils ne sont certainement pas des " mythes fondateurs ", une expression qui, somme toute, ne signifie presque rien. Mais voilà, d'un coup, le déploiement de l'histoire en son étrange économie. Dès le troisième chapitre de la Genèse, nulle part le temps n'est en suspens. La première faute, puis la nuée de ténèbre en orientent le cours, et le pressent avec une fidélité implacable. La peinture en reçoit une mission particulière, qui la rend elle-même fidèle à cette tradition de l'histoire où nous sommes emportés - fidélité dans ses moyens, dans ses sujets, dans son but. Et l'on pourrait avancer qu'il n'y a d'histoire que sainte (délivrant donc cette légende du présent, l'instance même du tableau), sans quoi ce n'est que le déroulement du temps où l'esprit, à quelle fin, voudrait tracer des repères, et se croire étranger au passé ou seulement fils de sa beauté : entre la fatalité tragique et le concept d'histoire qu'ils inventent, les Grecs ne parviennent guère à établir un lien convaincant ; d'un côté la force est trop brutale, de l'autre on la croit trop maîtrisée, intelligible jusqu'aux passions qui la font, enquête et politique mêlées avec mesure, et répugnant donc à se pencher sur le gouffre humain. Seule l'épopée parvient à résoudre une tension de cet ordre, mais en demandant à des héros, trop peu " mortels ", d'assurer le passage entre le mythe et les jours. Et la fatalité tragique, quant à elle, est trop aveugle pour avoir une figure. L'énigme, du coup, se retranche de l'humanité, et le destin, s'il touche bien l'homme en des points de souffrance, lui reste définitivement étranger. - Mais la Bible, à l'inverse, nous dit que l'histoire depuis l'origine est inscrite en chaque homme, comme à l'égal de l'image dont il a reçu l'empreinte ; et elle ajoute que l'histoire prend la figure de chaque homme. Car seule l'Histoire Sainte est figurative, au sens que l'interprétation de l'Écriture donne à ce mot : marquant ainsi le type fondamental de tous les présents qui se succèdent dans l'histoire, comme ferait une matrice de chacune de nos situations d'existence. De l'origine à la vie actuelle, c'est ce va-et-vient que la peinture médiatise, par une admirable convenance, faisant ainsi l'épreuve de la vérité des figures où nous reconnaître. Je voudrais interroger certaines de celles qu'a reprises Miklos Bokor.

 

 

Caïn et Abel.

 

Il faut donc se garder de croire allusives les formes que trace la plume ou le pinceau de Miklos Bokor. La présence, l'évidence même ne leur font jamais défaut ; rien ne leur manque, que complèteraient les ressources imaginaires de la suggestion. Bien plutôt manifestent-elles un état, dont il convient de connaître la cause. Cet état, l'enfer des camps qu'a enduré le peintre ne l'a pas créé ; il faut tenir à la fois - telle est la puissance de la réflexion de Bokor sur l'idée de scandale et d'occasion - qu'eut lieu quelque chose d'inouï, et que ce " quelque chose " était là depuis toujours, menaçant les corps et faisant l'âme cette pâle ou lumineuse incertitude. Rien ici d'un dogme ou d'une " théorie ". Ce n'est pas une humanité abstraite ou mythique dont, parcourant ces dessins, on découvre la légende. Ces lutteurs, ces victimes, ces corps sont autant de personnes, d'individus et d'âmes. Si leurs silhouettes émaciées ne s'effondrent pas, si elles s'affermissent au contraire hors du caprice d'un peintre, c'est qu'elles sont nous-mêmes. Ce qu'elles révèlent assurément n'est pas fait de chair - qu'eût figurée une peinture heureuse -, mais de lumière et d'ombres, et c'est en cela qu'elles appartiennent au drame de l'histoire. Le présent, dans son instant, c'est la chair, ce n'est pas l'histoire ; mais celle-ci, chez Bokor, attire le présent vers sa propre vérité. Rappelant certains lavis de Poussin (le Portement de croix de Dijon, la Crucifixion du Louvre) ou les bistres de Rembrandt, l'extraordinaire virtuosité qui réserve les lumières et donne au corps la densité du combat du clair et de l'obscur, est, on le comprend, bien plus qu'une technique : si l'homme a voulu qu'il fût impossible de peindre l'homme, il n'a pu mettre fin, malgré tous ses calculs, à l'impossibilité équivalente d'effacer le souvenir de lui-même qu'il trahit. Voilà, écrit John E. Jackson dans un très beau texte sur le peintre, " la présence récurrente d'une figure qui est à la fois l'esquisse d'une figure humaine et autre chose ". L'homme ne se détache pas du fond qu'il appelle, ou qu'il renie.

C'est ce que montre, avec une évidence toute particulière, la suite de dessins intitulée Caïn et Abel. Dans l'ordre de la figuration, c'est l'une des suites les plus nettes et les plus implacables ; origine peut-être, quoi qu'il en soit de la chronologie des oeuvres, de la défiguration à laquelle a consenti ce que Bokor appelle " le délire de l'homme ", et qui fait le titre générique d'autres suites tragiques, Reprise d'un fragment menaçant, Aqueda, Apocalypse, Le délire de l'homme, Le combat de Jacob avec l'ange, Job, Être, Mützen ab. Le regard, une fois encore, se posant sur des surfaces peintes, ne regarde pas des surfaces peintes ; et nous ne pouvons donner à ces figures accablées le nom d'hommes qu'au prix d'une compassion qui saisit en nous la part qui leur fut enlevée. Il s'agit bien d'une histoire que nous connaissons, et cependant Bokor, c'est là ce qu'il faut considérer, transforme le meurtre d'Abel en un combat originel de deux frères qui paraît sans espoir, et enfermé comme en un cercle de violence : la leçon de la peinture ne renoue avec l'ancienneté de la querelle que pour en infléchir le sens, en un travail qu'il faut décrire, et que rendent nécessaire à la fois la vie personnelle du peintre et l'intensité avec laquelle l'histoire, dans ce siècle, a soudain gémi. - Parlant de ces sujets, il me faudra bien dire à mon tour ce qui me les fait voir et les interroger, trouvant en eux ce repos vaste et inquiet que donnent quelques rares images : et donc, plus que la tradition juive, celle du christianisme, arrêtée pour moi, devant ces tableaux (car aller au-delà serait mentir), à l'étrangeté du samedi saint, quand la mort est là et qu'on ne sait rien d'autre que la mort. Par quoi une familiarité de toujours se poursuit, au plan rien qu'humain, hésitant entre la compulsion du deuil et un espoir sans figure.

Quel écart, donc (et, en conséquence, en vue de quelle force nouvelle de la signification), avec ce que la Genèse nous apprend du premier meurtre ? C'est déjà l'atténuation, en beaucoup de ces dessins où les deux corps sont égaux, des dispositions si différentes que la Bible nous montre en Caïn et Abel. Une étymologie fantaisiste voulait que le nom de Caïn signifiât possession ; saint Ambroise, dans son traité De Cain et Abel, explique ainsi que Dieu agrée le sacrifice d'Abel et ne regarde pas celui de Caïn : " Caïn, le goût de posséder, parce que c'est pour lui-même qu'il voulait acquérir " ; Abel, à l'inverse, dont le nom signifie selon Ambroise " celui qui donne tout à Dieu ", ne retenait rien pour lui-même. Mais il est aussi d'autres rêveries, d'une égale justesse - car la justesse n'est rien d'un sens qui ne vivrait pas, qui ne prendrait pas corps dans les choix qu'il motive -, celles par exemple d'Eusèbe, d'autres après lui, jusqu'à Raban Maur, qui trouvent au nom d'Abel le sens de la " vanité " de l'Ecclésiaste : la possession de l'homme, comme sa vie, est vanité, et ses jours, selon les mots du Psaume, passent comme une ombre. Abel le sait, il est celui qui disparaît lui-même si vite, comme une herbe que le vent dessèche. Il reconnaît la cause qui lui donne d'être, de vivre et de mourir, dit Philon d'Alexandrie en une méditation magnifique ; mais Caïn demeure prisonnier de l'amour de soi. Et le grand mystère de l'agrément, de l'élection, le voilà référé à des causes morales, dans cette même tradition plus spécifiquement chrétienne (mais on en trouverait des traces semblables dans la tradition juive, comme Philon, aussi bien, en témoigne) : le repli ou le don, la dissimulation ou l'offrande, la mort ou l'abandon, l'amertume ou la foi, le goût du corps ou l'éveil de l'âme. Ainsi, écrivent Philon et plus tard Ambroise, Caïn sacrifie-t-il des fruits et non les prémices de ses récoltes ; Abel, les premiers-nés et les plus belles têtes de son troupeau. " Tu présentes à Dieu une offrande morte ", dit saint Bernard, " une offrande infecte ", munus mortuum, munus foetidum, car l'absence d'amour et de foi a tué l'offrande. En quelque tradition que ce soit, c'est le même déséquilibre entre les deux fils d'Adam, la même inexplicable disparité dès le début des temps. Le Targum de Jérusalem enseigne que Caïn, dans le champ du meurtre, se plaignait de la providence et de la justice divines, accusait le jugement dernier, mettait en cause le salaire des bons et la punition des méchants - et Abel le reprenait, lui montrant l'immense et harmonieux mystère du plan divin. Type et figure du Juste, dont on sait qu'il fonde toute l'économie chrétienne, - vérité et justice mourant parce qu'elles sont la justice et la vérité.

Mais, dans les dessins qui sont reproduits ici, rien au premier abord ne nous entretient d'une telle dissemblance ; Miklos Bokor, aussi bien, refuserait qu'il y ait une quelconque résolution de l'incompréhensible, et même la plus légère différence entre les deux frères qui s'opposent. Les voilà égaux, unis, inséparables. La division intime dont parle admirablement saint Bernard à propos de Caïn (" Il n'est pas étonnant que Caïn ait assassiné son frère, puisqu'il avait auparavant fait périr sa propre foiÉ Comment Dieu pourrait-il te regarder, quand tu es divisé contre toi-même ? ÉComment pourrais-tu te concilier Dieu, quand tu n'as en toi que désaccord ? "), ces dessins la montrent qui se répercute entre les deux silhouettes s'agrippant l'une à l'autre : elle s'empare de l'espace où vivre, elle ruine tout autre horizon que cette guerre civile, et le regard se détourne du monde. Les dessins sont sans échappatoire ; ce qui est renouer, sans aucun doute, avec l'écrasement des dimensions que met en oeuvre le seul plan de l'esprit. Quel espace nous ouvrent-ils, qui ne soit requis tout entier par le drame qui s'y joue ? En la plupart d'entre eux, l'idée de l'extérieur s'efface. Ils montrent l'homme isolé, si proche, ce qui est assez dire que les catégories que traduit l'art de Miklos Bokor ne sont ni " sociales ", ni " politiques ", n'accusant donc nulle communauté, mais, ici, profondément tragiques, en un sens tout différent de celui que la Grèce donnait à ce mot. On ne sort pas du champ où Caïn demande à son frère de venir. Si le monde y est présent, c'est parce que la violence abusivement le résume et le raréfie. Vision pessimiste, assurément, que l'idée de justice n'habite plus.

Mais, aussi bien, il y a en ces choix, dictés sans nul doute par l'obscurité de l'histoire vécue, une égale conformité aux suggestions du récit, ce qui le montre actif encore sous l'inflexion nouvelle, et en justifie, s'il en était besoin, le souvenir et la mémoire. Si Bokor ne retient rien du dialogue de Caïn avec Dieu (et ce Dieu, est-il lui-même dans ce halo opaque dont certains dessins sont entourés ?), c'est que le bras démesuré de Caïn tue le ciel avant sa victime. " Tout royaume divisé contre lui-même court à sa perte ", et sa perte, ce n'est point sa mort, mais la mort d'autrui qui après celle de la confiance la consomme et en donne comme le témoignage. - Si la chronologie est bouleversée (car le meurtre semble avoir lieu très tôt, avant la lutte que suppose le peintre, tandis que monte sur la gauche la fumée du sacrifice, écho de celui qui se prépare, - rien ne distinguant, dans la souplesse des traits, les volutes du crime et celles de l'offrande) ; s'il n'y a plus qu'un seul visage, celui de la querelle inséparable de la plainte ; si se dressent sur le même sol, au milieu de cette suite, deux adversaires indifférenciés, - le couple de la victime et du bourreau n'en disparaît pas pour autant : il s'aggrave même de cet échange entre eux toujours possible, ne s'en fallant que de l'histoire pour que l'on ne sache plus où est une justice que l'on voulait si discernable ; et le meurtre, tout autant que la cruauté, souligne l'imploration de l'homme humilié, situation fondatrice en cette histoire première, parce qu'à toute violence c'est cette soumission qui est opposée, comme l'échec de la patience inséparable de son triomphe, et qui la fait se relever pour encore lutter dans les scènes que le peintre retrace dans les dessins qui suivent.

Mais le doute demeure qu'il s'agisse en effet d'une suite orientant le regard et peut-être l'espoir, ou bien d'un cycle qui se referme sur soi, sans issue possible que l'énigme et la lamentation. Dans ce lieu si sombre, la lutte d'Abel et de Caïn importe moins que le fond de lumière et de ténèbres sur lequel ils s'inscrivent, et qui les unit. Les deux frères sont une part de l'informe qui semble les guetter ; ils apparaissent issus de cette gangue de nuit, et menacés aussitôt, l'un comme l'autre, d'y retourner. Cependant, on l'aura remarqué, il est un dernier dessin, d'une tout autre nature, tracé deux ans après la série des trente qui le précèdent, et ce dessin vient jeter un doute sur un tel enfermement dans le cycle de la violence. Caïn et Abel s'achève sur une étrange douceur, d'autant plus surprenante que les dessins de la fin s'assombrissent jusqu'à l'opacité, et semblent répandre le sang du meurtre sur une terre privée de lumière. Est-ce une issue à l'histoire, la question que formulera aussi Le Passage de la Mer Rouge ? Non. Le repos de ce qui ressemble à une Pietà (et à une déploration plus qu'à une lamentation) n'est pas une fin, ni même un espoir ; il appartient à ce qui reprend déjà, et sa douceur est tissée à même le combat et la mort : être, aimer, souffrir, regarder est une guerre, même si l'histoire est moins un recommencement qu'une obstination, par quoi répondre à l'obscur constat de la faute. Boèce dit quelque part qu'il fallait qu'Abel mourût pour qu'Adam son père connût tout le poids de son premier péché ; il le fallait, pour qu'il vît la mort. Et, comme en ces dessins, le temps se noircit sous ses yeux. Le seul suspens est cette compassion.

 

 

Souviens-toi d'Amaleq.

 

Ce mouvement vers peut-être un espoir, il me semble que deux tableaux viennent l'accomplir, deux tableaux inséparables, Amaleq et Le Passage. Les Amalécites surgissent brusquement au dix-septième chapitre de l'Exode ; voilà, pour les Hébreux, la première guerre après la traversée de la Mer Rouge. Josué y paraît, remportant la victoire que Dieu accorde à Moïse. Le récit est étrange. Récit d'un souvenir qu'il faut effacer (et dont on trouve la mention en de nombreux livres de l'Ancien Testament) comme s'il fallait indéfiniment rappeler le nom qu'on doit rayer de la mémoire : " Souviens-toi de ce que t'a fait Amaleq dans le chemin, lorsque tu sortais de l'Égypte ; de quelle sorte il marcha à toi, et tailla en pièces les derniers de ton armée que la lassitude avait obligés de s'arrêter, sans qu'il ait eu aucune crainte de Dieu. Quand donc le Seigneur ton Dieu t'aura procuré le repos du côté de tous tes ennemis d'alentour, dans le pays que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage pour le posséder, tu effaceras la mémoire d'Amaleq de dessous les cieux : tu n'oublieras pas ! " (Deut. 25, 17-19.) La mémoire d'Amaleq : le successeur de Moïse, Josué, " le salut ", celui qui pénètrera dans la terre de la promesse, ne devra jamais contracter d'alliance avec le péché même, et garder pure la promesse que cette première épreuve affranchit. - On retrouve en cet épisode bien des contrastes et des obscurités déjà rencontrés ; voici à nouveau l'histoire de deux frères, car les Amalécites, ce peuple du désert d'au-delà Pétra, au sud de la Judée, dans le Nègueb, se souvient de la querelle de Jacob et d'Ésaü : Amaleq, dit-on, a Ésaü pour aïeul. - Voici un peuple " qui n'a pas craint Dieu ", et comme Caïn enténébré de refus ; voici la naissance d'un guide pour succéder à Moïse, mais son premier acte est trempé de sang. Et une première grande bataille, comme il y avait eu un premier combat, mais qui ne s'achève pas, de génération en génération, comme si la mémoire détruite du peuple d'Amaleq refaisait toujours surface.

La bataille que montre le tableau du peintre est cet enchevêtrement ; Moïse, Aaron, Hur, sont de la même matière que les corps gagnés par l'ombre, les bras levés de Moïse trahissant la plus extrême fatigue de ce monde mêlé, et l'obscure nécessité de se confronter aux ténèbres ; et cette victoire ne pourra réellement effacer le nom de l'ennemi de toujours. Effacer la mémoire : ce fut incompréhensiblement un ordre divin. À Rephidim où la bataille se livre, c'est moins une guerre qu'une puissance de foi en repoussant une autre souterraine et qui ronge. Et cela sans fin, comme si le salut devait, de toujours, rester indécis, sombre et lointain. - Le nom d'Amalek ne se rencontre pas dans la Nouvelle Alliance, tandis que ceux d'Abel et de Caïn s'y retrouvent : signifiant ainsi que l'on peut sortir du tourbillon où, dans le meurtre et la violence, la civilisation prend naissance ; dans la tradition juive, le nom d'Abel disparaît au commencement, disparaît pour ne plus ressurgir, comme si la justice première ne pouvait plus revenir au jour, et que la faute de Caïn, qui meurt lui aussi et s'efface des textes, imprégnât désormais le monde comme la conséquence d'une origine en désastre. Et c'est Amaleq - pour Israël l'adversaire de toujours - qui renoue avec ce premier combat et cette catastrophe par où se définit désormais le monde extérieur à l'Éden. Amaleq est l'emmêlement même et le massacre, bien et mal confondus dans la cruauté et le déshonneur : " Malheur à vous, qui dites que le mal est bien, et que le bien est mal ; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres ". Le Deutéronome décrivait la faute et l'injustice de ce peuple : tuer les blessés et sévir contre les faibles, c'est-à-dire prendre acte de la chute pour l'aimer contre la justice. Il est fait de ceux qui ont profané la Maison Royale dont parle Jérémie, et versé le sang des innocents. Et la maison, ici, est le monde. Elle a toute la place de la toile. Josué est dépêché dans ce fonds de ténèbres. Il n'est pas sûr, semble nous dire le peintre, qu'il en sorte jamais. - Mais il y a, tout autant, révolte dans ce tableau, et ce discernement que Miklos Bokor refusait aux dessins : nous ignorons devant l'image si c'est la lumière qui l'emporte, reste qu'elle échappe à l'ombre qui gagne, comme si le plus profond degré d'horreur, la mémoire qu'on dénie, rendait cette fois nécessaires le partage et la séparation. On a voulu effacer jusqu'au souvenir d'un peuple ; on le voulut dans l'histoire, refusant que ce texte de l'Exode ne fût que la figure eschatologique d'une tout autre promesse : qu'enfin dans la Terre où pénètrera Josué, le nom d'Amaleq et le souvenir du mal disparaissent à jamais. Si tout scandale a pour fin la diminution de l'homme et de la justice, celui de la Shoah, dont voici sans doute, dans le surgissement d'Amaleq, l'une des figures les plus nettes, visait à davantage encore : la suppression de l'homme et de la justice. Le drame du peuple juif, ce drame récent et si ancien, Miklos Bokor fait comprendre qu'il est le drame humain lui-même, en vertu du terrible et magnifique droit d'aînesse que ce peuple a donné à toute l'humanité de contracter par l'Alliance qu'il a reçue. Et s'il est devenu drame humain essentiel, c'est qu'il fut d'abord celui du peuple élu, premier en toutes choses, et la promesse et l'épreuve.

 

De cette bataille d'après le passage de la Mer Rouge, les figures acquièrent plus de consistance. La leçon d'espoir passe par le clair-obscur qui approfondit les plans et modèle les corps. - L'espoir n'est pas chose facile. Le plus remarquable, c'est que l'achoppement essentiel - le grand scandale de l'ombre où l'armée d'Israël se fût perdue, n'eût été la prière de Moïse, et le grand scandale des camps - ne conduit nullement le peintre à tomber ou à désespérer. Non que l'espoir, comme on dit, soit plus fort que tout, ce qu'on éprouve assez n'être pas vrai, et Miklos Bokor autant que tout autre. Mais le peintre tire de l'épreuve une vision plus lucide - donc plus contrastée en sa matière - de la condition de l'homme, au terme de quoi l'idée d'un consentement ou d'un refus ne paraît plus avoir de sens ; car une telle opposition n'a précisément pas lieu d'être, se résolvant en ces images-là, celles, au plan des moyens du peintre, d'un réalisme écartelé aux extrêmes de ce que présente la vie, mais sans jamais se rompre. Et cette résistance est bien celle de l'humain. Il y a donc, tout autant, un extraordinaire mouvement de confiance dans le choix que fait Miklos Bokor d'inventer cette figuration de l'homme, comme il y en avait une, si l'on songe à un aspect de l'oeuvre si proche de celui-là, à intégrer au Délire de l'homme, cette dénonciation presque sans issue de l'effroi que l'homme porte en lui, la suite admirable des dessins de Job : Job accablé, atterré, mais jamais scandalisé, à l'inverse des trois visiteurs qui sont la voie mauvaise ; peut-être parce qu'à un certain degré de malheur et d'humiliation, la chute est désormais impossible, on étreint nuement sa propre condition avec laquelle seulement tâcher d'être, ce que la peinture en ces silhouettes nous montre - mais aussi parce que la vérité apparaissant en ce dénuement revient à la prière et à l'imploration, et, se relevant par ce seul mouvement, revient à Dieu même, tout recours à l'homme étant découvert impasse et désert sans amour, et si vite ce piège. - À Dieu même, c'est-à-dire à l'issue, et à quelque grâce oeuvrant dans l'impasse, - celle que désignent les bras levés de Moïse au moment du combat, et qu'ils désignaient dans la nuit du passage.

 

 

Le Passage de la Mer Rouge.

 

Nous voici au coeur de la traversée, guidés par l'étrange nuée " qui est ténèbres et qui éclaire la nuit " (Ex. 14). De nuit, cette eau mortelle et vivifiante au milieu de laquelle passe un déluge de corps éperdus. Tout baptême, toute délivrance est par la mort. C'est, entre ces deux magnifiques paysages d'eaux profondes et bouleversées, une foule immense tendue vers ce qui la guide : elle est sur ce tableau comme une balafre de liberté dans l'écrasement des eaux. Cette foule d'Israël est celle de l'Apocalypse. L'apôtre demande qui sont ces gens vêtus de blanc, - la blancheur, cette nudité quand l'essentiel est rejoint. Ce sont les élus, " ceux qui viennent de l'affliction, la grande " (Ap. 7, 14) : l'affliction, ce que le grec dit thlipsis, le latin, tribulatio, la presse, l'écrasement. À peine des corps, donc, exténués et fantomatiques ; cette foule, au moment du temps que saisit l'image, est désordonnée encore, inquiète et même effarée, car elle doit, comme dit le texte de Jean en une étrange alliance de mots, se blanchir au sang versé dont les reflets l'entourent, le rouge traversant les eaux en ce tableau où l'eau et le feu se confondent. Le texte de l'Exode ne faisait pas si étroit ce passage, et il est difficile de ne pas voir en cette image saisissante la rencontre de l'effrayant souvenir des camps et de " la porte étroite ". La promesse est peut-être à ce prix, ou peut-être un mirage.

Les corps s'efforçant deviennent de plus en plus lumineux et réels pour avoir dû traverser le lourd héritage du monde. Rien cependant, qu'on le comprenne bien, de cette remontée platonicienne vers la lumière, qui dépouille le corps et refuse le sensible, ou du grand cortège douloureux, pourtant plus proche, des âmes en peine. C'est l'existence même qui traverse et doit toucher le fond : le pèlerinage de l'homo viator, sans doute, mais terriblement aggravé, et sans cette perspective du salut qui ne pourrait s'ouvrir que dans une pensée chrétienne, sourdement présente, parfois, mais comme l'archétype d'un rêve que refuse le peintre et que ses tableaux maintiennent à distance. (Cependant quelle grande vision se déploie, dans Le Fils prodigue, qui s'ordonne tout entière à la compassion ! Parabole véritable étreignant l'histoire, dans ce tableau qu'on pourrait dire tout augustinien, tant le monde sombre ne s'éclaire que de ces deux corps comme aux marges du temps, recevant et accomplissant la grâce du pardon.) Ce peuple aveugle est laminé par la mer aux portes d'à vrai dire on ne sait quoi, mais où se dessinera son vrai visage indistinct encore dans l'attente et la pesanteur du présent. " La naissance à la liberté ne se fait pas sans douleur ", comme le dit si bien Miklos Bokor lui-même ; l'immense effort de corps bousculés, plus loin, là-bas, atteint une région peinte à peine, le cortège désirant semble soudain happé par une bien trouble lumière, opaque comme la nuée, - mais en attendant c'est une foule aux portes, de morts et de vivants traversant. Oui, étrange, cette lumière vers laquelle les silhouettes s'acheminent, où elles se perdent, - tout comme ces traces de blanc et d'ocre dont elles sont faites au coeur de la mer au-delà du passage, une sorte d'écho humain dont il se peut que l'indifférence du monde soit traversée. (Et l'on ne peut s'empêcher de croire, cela fût-il trop convenu, trop facile, que le vrai visage de ces silhouettes qui en sont dépourvues se trouve là, dans cette lumière que la peinture ne parvient pas vraiment à saisir, et qui patiente à l'issue de l'histoire comme une terre promise.)

" Les enfants d'Israël marchèrent à pied sec au milieu de la mer, et les eaux formaient une muraille à leur droite et à leur gauche " : l'issue est tout proche, et l'on pourrait croire aboli le mouvement d'inquiétude et d'échange qui faisait d'Abel, en un autre sens, le frère et le semblable de Caïn. Ici s'impose une direction, un mouvement irrésistible qui est si dramatiquement la forme de l'espoir. - Mais, comme un obstacle imprévu heurtant le regard, le tableau lui-même, en son plan, nous oppose cette muraille qui dans l'image s'ouvre pour les Hébreux. Que le regard cesse un moment de considérer la scène, et alors alors c'est un mur qui apparaît, traversé des mêmes zébrures que la muraille des Diablerets peinte si souvent par Miklos Bokor, comme un motif réservé aux grandes énigmes. En sorte que le drame revient vers nous, par des moyens cette fois rien que de peinture, en cette invention d'un tableau qui se sépare de l'image pour nous interdire de prendre pour un rêve à portée de main, sans effort et sans crainte, cette liberté que la vie exige à un autre prix. Le passage demeure, mais n'est plus dans l'image. Et sans doute voyons-nous que ce drame était là, présent, autour de nous, qu'il n'avait jamais cessé de l'être, nous donnant de comprendre, devant tant tant de forces liguées alentour, qu'" on ne vit plus que par miracle ", comme l'écrit Fénelon aux frontières de la guerre.

 

Peut-être y aura-t-il une suite à ce diptyque monumental d'Amaleq et du Passage. Rêvant trop librement sans doute, dans l'après-midi de l'atelier, je me dis qu'elle est là déjà, dans ce troisième tableau s'agrégeant aux deux autres, et plus ancien, comme s'il avait fallu, pour que Miklos Bokor lui donnât tout son sens, que le peintre remontât le cours de l'Histoire Sainte et passât par l'épreuve pour retrouver l'issue en même que quelque aspect de l'origine : c'est, sur la toile agrafée au mur, cette immense grappe rapportée de la Terre Promise, comme dans l'Automne de Poussin, témoignant qu'il est bien un lieu pour l'attente. Mais " ce pays de lait et de miel " dont parle le treizième chapitre des Nombres, ce désert inverse exploré durant quarante jours, c'est aussi un pays qui terrifie - et le peuple qui en défend l'entrée est un peuple de Titans. Ce n'est qu'ici qu'est la promesse, dans la condition même, et non dans l'ailleurs tour à tour refusé ou idolâtré : dans le monde qui s'offre, dans les moissons d'un tableau de Poussin, dans les secrets lumineux des lieux dont Miklos Bokor nous rappelle aussi la présence ; à la fois proche et inaccessible donc, parce qu'il n'est en elle aucune durée de même nature que celle qui nous fait vivre : parce que nous ne pouvons accéder à l'ici qu'en nous en éloignant dans le même temps, l'histoire d'où nous ne pouvons sortir étant ce chemin qui donne et aussitôt reprend, apportant l'effroi ou le deuil tout autant que la promesse. Oui, pour nous en séparer, une muraille est toujours là (ainsi celle du Dernier Jugement, de L'Inexplicable, où souffle un grand vent sombre), énigmatique et remettant la paix au-delà, d'où suit que nous avons besoin de son image pour croire cette paix possible.

C'est en quoi, sur un autre plan, une dernière conséquence se donne à percevoir, qui vient de l'intérieur d'un dessein justifier une manière de peindre, rendant parfois le regard hésitant comme devant une question dont il n'est pas sûr de jamais connaître la réponse ; et en effet, s'il fallait revenir à la matière exacte que ces scènes font apparaître sur la toile, nous trouverions comme une incertitude d'espace, un peu partout la même que celle que je tâchai de décrire, éprouvant à notre tour que le tableau est bien un plan, un mur impénétrable, et qui cependant s'ouvre, s'incline, devient terre où vivre et attendre, pour peu que nous consentions à l'image qui s'y découvre et à la mémoire qui la rend habitable. Et nous voyons aussi que les corps fantomatiques et inquiets qui hantent souvent les toiles sont, dans l'ordre simplement graphique, les seuls éléments dont l'oeil dispose pour orienter l'immensité de ce monde peint. Les tableaux ne sont pas réellement visibles si ce n'est pas toute la vie qui les voit, sans oublier aucune de ses dimensions. Et c'est là un autre enseignement de cette grande peinture, sur lequel j'aimerais revenir à la faveur d'une des premières questions que j'évoquais plus haut.

 

On parle souvent de deux versants, dans l'art de Miklos Bokor. Il y aurait, d'un côté, cette préoccupation de l'histoire et de l'homme accablés par le temps, et donc ces grandes fresques, devant une condamnation répercutée, que sont également les ensembles de dessins au bistre et les tableaux inspirés de la Bible ; de l'autre, ce serait toute l'oeuvre de " peinture claire ", celle des paysages à l'aquarelle ou à l'huile, ces variations inlassables rapportées du Lot ou d'autres lieux, Diablerets, Lötschenthal s'ajoutant aux vibrations de la colline de la Gardelle ou aux frémissements de l'Ouysse. D'un côté donc, l'effarement des longues heures troubles de l'humain, la douloureuse naissance de la peinture sombre ; de l'autre, le suspens d'une plénitude, et le pressentiment que " l'Un " est tout proche, présent en ce lieu que rien n'a défiguré. Que cette partition soit telle, pour certains instants de l'existence, une sorte de repos devant les lieux nourrissant la confiance déçue par l'histoire, oui, comme chacun l'éprouve pour sa part aux moments de fatigue ; et il y a, pour conforter une telle hypothèse, la différence des moyens de peindre auxquels telle vocation est plus précisément dévolue : plus de couleur, d'éclat, de fluidité, de clarté assurément, pour les paysages, et de même des supports qui changent, toiles encore, c'est vrai, mais aussi papiers d'une légèreté et d'une élégance singulières, papier du Népal ou du Japon, papier de riz ou de soie. Les dessins au bistre sont, eux, tracés sur des papiers lourds ayant déjà connu d'autres usages, livres de compte, pages de garde d'anciens ouvrages, où sont des pliures, des déchirures, des taches révélant tout le fonds temporel d'où ils proviennent. - Mais il faut, tout d'abord, prendre mesure de l'évidence : celle d'une vie unie, sans nulle frontière entre ces deux " provinces ", et en laquelle l'histoire est bien autre chose qu'une sorte d'accroc dans le tissu du monde ; celle qui a appris, aussi bien, que les gardiens des camps rentraient chez eux le soir, dans les maisons alentour, sous parfois un ciel éclatant, et s'occupaient de leur jardin rempli du rire indifférent de la nature. Là, sous les yeux presque, c'est bien d'habitation du monde qu'il s'agit, contrastée pour le moins, et cachant une même unité profonde que les paysages et les tableaux d'histoire doivent rapporter au jour. Et surtout, dans l'ordre des images peintes, qui ne verrait que les bruns et les ocres des Amalécites ne sont pas une terre mentale, et que la muraille de L'Inexplicable n'est pas seulement une région de l'esprit ? J'ai dit, déjà, que la vallée désolée des Diablerets s'inscrivait dans le plan du Passage de la Mer Rouge, et en d'autres tableaux encore, comme tour à tour une menace ou la certitude d'un appui, si froid qu'il se fasse ; mais il faut ajouter que les paysages, d'être ainsi interrogés avec une telle ténacité, jour après jour, pour un rocher, le carrefour de chemins poussiéreux sous toutes les lumières de l'été, une eau qui s'attarde près de la rive, disent bien quelque chose du temps, non le temps de la sensation (quelle importance ?), mais celui de l'histoire qu'ils accusent - comme si cette dernière, à mesure que l'âge vient et que s'affirme la complète possession de tous les moyens de peindre, se conformait en son mouvement au monde où elle s'inscrit, épousait bientôt ses contours pour recevoir de lui, il se peut, le repos qu'elle échoue à donner. La terre et l'histoire exposent l'une et l'autre un drame, non point équivalent, mais également mystérieux, au fond duquel il nous faut nous plonger - certains lieux ayant toute la dureté des années d'épreuve, d'autres désignant, selon une lumière inespérée et toujours un caprice inexplicable, la mesure aussitôt perdue du bonheur et de l'harmonie. - Et dire " bonheur ", " malheur ", c'est seulement évoquer des catégories secondes : indissociables et enchevêtrées, elles se confondent au coeur d'une même réalité antérieure. Car il serait illusoire de croire la terre exempte de l'obscurité que le premier meurtre répandit sur elle. J'ai cité saint Ambroise, il faut rappeler cet admirable passage de son traité : " Ce n'est pas la voix d'Abel qui l'accuse, ni son âme, mais c'est la voix du sang qu'il a lui-même répandu ; c'est ton crime qui t'accuse, ce n'est pas ton frère. Mais la terre en est témoin, elle qui a reçu le sang. Si ton frère a pitié de toi, la terre refuse la pitié ; si ton frère se tait, la terre te condamne. Elle est en toi, contre toi, ton témoin et ton juge. Et nul doute que le ciel condamnera celui que la terre a condamné. " La terre a bien cette voix, elle participe elle-même non point du premier scandale, mais de la première accusation ; elle supporte elle aussi cette souillure que des instants nous montrent presque effacée, quand l'homme consent à regarder et à oublier la peur, qui est la rançon de toute violence. Que cette terre soit traversée de doutes et de déclins, qu'elle s'assombrisse tour à tour et s'illumine dans la succession des jours, les aquarelles que multiplie le peintre nous le montreraient assez, surprises le plus souvent au crépuscule, celui du soir ou celui du matin ; " En creusant la nuit du souvenir, écrit avec raison John E. Jackson, Bokor touche simultanément à la source de toute lumière " : on sait la prédilection que la peinture a longtemps marquée pour ces heures indécises, celles d'un monde qui commence ou finit, nous entretenant d'une histoire que nous pressentons toute proche de la nôtre. Car la beauté est elle aussi un drame. Ce suspens des heures, on peut le croire une trêve, comme on croyait telle la Pietà finale de Caïn et Abel ; mais c'est bien plutôt celui d'une considération pressentant l'immense travail à poursuivre. Le rachat de la figure (ou du moins la tentative de ne pas la voir disparaître tout à fait) ne se sépare pas de celui du monde. Toute grande peinture nous donne ce que Du Bos appelait, pensant à Tolstoï, à Shakespeare, à Hardy, " la totalité de l'expérience ". D'où suit que ces tableaux majestueux et terribles, mais assurés ainsi au monde, nous emportent avec eux, ils nous appellent à leur totalité, comme fait le plus grand art (oui, songeons une fois encore à Rembrandt, mais, tout autant, au Poussin des Saisons et des grands paysages, au Poussin du Port-Croix qu'il ne parvient pas à peindre, celui de la grande épreuve), pour que nous soit posée la seule interrogation qui vaille devant tant d'énigmes - dans le monde fragile et beau, le sens de l'histoire et du débat humain. Alors chaque dessin s'oriente, les feuillets épars d'une même inquiétude ou d'une même louange signalant (sans peut-être qu'un autre savoir l'éprouvât que l'oeil et la main) la veille inlassable et la patience, un témoignage dépossédé, l'éloge des heures parfois, et un appel, aussi, quand le monde s'aggrave de nuit, un appel comme devant le silence d'un mur. Aide-moi, toi qui es là embarqué, plie-toi sous ce souffle, tu n'échapperas pas à la puissance de cette voix de fin silence, comme la brise d'Élie qui caresse et accable.

 

*

 

Un jour d'enfance, Miklos Bokor voit son grand-père penché à la fenêtre qui donne sur le champ derrière la maison. Il l'entend crier sa prière à pleine voix. " Pourquoi cries-tu, grand-père ? " - " ÉcouteÉ il y a tellement de demandes et de chagrins qu'il faut crier très fort pour que Dieu entende ". Mais la prière du peintre est comme celle de Moïse, ce cri silencieux qui monte vers Dieu et que Dieu entend : " Pourquoi cries-tu vers moi ? ". Jusqu'où ne pourrait-elle porter, cette voix sans bruit ? L'Exode nous dit que Moïse avait la bouche et la langue pesantes, et son histoire est celle d'un sublime accablement, quand tout le plan divin, soudain, se déverse sur l'homme d'Israël ; mais il suffisait de l'aube, et de cette promesse qui l'éveille : de cette promesse bientôt bafouée, - reste qu'il y aura eu la lumière que, tôt le matin, Moïse voit caresser les tentes où repose le peuple harassé. On comprend que cette prière-là soit plus qu'une " poésie muette ", dont une si longue tradition voulait qu'elle fût le nom des tableaux. Peinture terriblement grave, litanique, accablée, soudain triomphant de couleurs, puis gagnée par le doute, et infatigable. L'espérance épuisée de patience, comme Job splendide et humilié. - Je ne connais rien de plus beau que ces psaumes peints issus de ceux de David, litanies de la souffrance, de la foi et du relèvement. Rien de plus juste, aussi. Les mots contenus, sauvés, qu'on lit sur des millions de lèvres.

Christophe Carraud.

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