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Le clair-obscur, l'histoire et le tableau.

 

Quae societas luci ad tenebras ?

" Quelle société entre la lumière et les ténèbres ? "

Saint Paul.

 

Il entre dans le clair-obscur une croyance qu'on oublie : c'est, pour parler comme Baudelaire, celle qui fait le fond de la religion universelle, et que l'on peut dire à sa suite la foi en la dégradation de l'homme. On aurait tort de voir en cette croyance-là je ne sais quelle rêverie amère qui accuserait le présent, et avec lui, du coup, selon les degrés successifs que dispose l'éloignement temporel, la précipitation des siècles jusqu'à l'époque où vaudrait l'accusation. La " dégradation " n'est pas l'histoire, mais le drame sur lequel l'histoire se joue.

Que certaines époques en oublient la nature, qu'elles ne sachent plus ou ne veuillent plus savoir que ce fond demeure, et c'est de déchéance en effet que l'on peut parler, - si prestigieux qu'eût paru, un temps, le terme de progrès. Accroître ce que ce drame a de puissance déroutante (mais sublime aussi bien), rien n'est plus simple : il suffit de s'en voiler la présence. On se perd en une matière que rien n'éclaire (Baudelaire parle de sa " domination progressive "), et cela au plan de l'existence commune, de la vie sociale, tout autant qu'en celui de la peinture, l'un et l'autre plan se correspondant plus qu'on ne l'a dit, et par la place avant tout que la conscience d'un tel drame peut encore y occuper. - Or il est, il fut plutôt une manière d'être du tableau, une prodigieuse instance du drame lui-même devenu comme un monde sous nos yeux, qui s'appela clair-obscur, et prit en ce qui ne paraissait rien qu'une technique, avec une exigence, une universalité incomparables, tout le corps, toute la chair du débat humain.

Et tout d'abord il faut dissiper de ces ombres intéressées qui s'attachent à la notion picturale de clair-obscur. Car il est étrange que ce dispositif de discernement qu'est le clair-obscur, et précisément parce qu'il se risque dans l'incertain des contours, parce qu'il épouse le tremblé des lieux, du jour et de la lumière pour en faire l'histoire du sens, - il est étrange qu'il soit devenu, dans l'emploi que nous en faisons, cette pénombre dispensant de choisir, et cette sorte d'accusation d'un mal ontologique que la modernité peu soucieuse de cohérence est toujours prête à supposer dans les choses pour mieux vaquer à ses intérêts ; il est étrange qu'il signifie, ou peu s'en faut, la confusion elle-même, quand il fut principe de composition, et d'interrogation aussi bien devant le vaste et le profus dont la lumière définitive n'apparaît que par places, et qui nous fuit.

Après tout, peu importeraient l'histoire d'un mot et les avatars d'une notion, et nul ne tiendrait à ce que ce mot-là précisément fût interrogé, si l'on ne pressentait que, dans l'imprécision qu'il recèle en ces usages sans mémoire, c'est tout ce que nous entendons par " vie " qui s'est engouffré ; et le tableau se noircit et se vide, l'ombre gagne en ce réel que nous aimons, - mais une ombre qui ne relève pas plus le sens qu'elle ne dissimule le visage de la complexité ; voilà plutôt le masque dérisoire et suffocant de la misère et de la vacuité. Le principe contrasté, mouvant, est devenu état.

*

Le clair-obscur a déserté la peinture, parce qu'il fallait, affadi et triomphant, qu'il s'installât en d'autres lieux. Sa fin nous renseigne assez sur ce qu'il devait être, lorsque son existence n'était rien d'un artifice. Fin, non pas d'un " système ", mais de l'idée qu'il excédait une technique de représentation. Vers 1850, il est définitivement mort ; son agonie fut longue, et longue au point que, ruiné peu à peu en son sens profond, ce n'était plus qu'un procédé qui s'effaçait. S'il lui arrive d'apparaître encore en une surface peinte, c'est comme un souvenir grimaçant, et sa présence est fantomatique et incomprise. Dix ans plus tard, Viollet-le-Duc constate le décès, qu'il réfère d'ailleurs à des causes qui ne sont pas les bonnes ; il aimerait même qu'on oubliât, s'il se pouvait, ce cadavre ; dans une note à son article " Style " du Dictionnaire raisonné de l'architecture française, " clair-obscur " n'est qu'un mot qu'il faut bannir, voilà qui est désormais affaire de langage, et de langage uniquement, trahissant pour l'auteur un goût dangereux de l'incertain : " On pourrait citer comme exemple un de ces mots aimés des amateurs d'art et sur lequel on n'a jamais pu s'entendre, par une bonne raison, c'est qu'il n'a pas de sens. Il n'est pas de critique d'art qui, en parlant de la peinture, ne trouve à placer le mot clair-obscur. Qu'est-ce qu'un clair-obscur ? S'il s'agit de la répartition de la lumière et des ombres sur un tableau, pourquoi ne pas dire tout simplement le modelé, mot qui exprime énergiquement les transitions de la lumière aux ombres ? S'il s'agit, comme quelques-uns semblent l'admettre, du ton local, c'est-à-dire de l'harmonie adoptée par le peintre, sinon comme couleur, au moins comme répartition de la lumière, pourquoi ne pas dire : harmonie de lumière, ou harmonie de couleurs, ce que tout le monde comprendrait ? On préfère un mot vague, un non-sens, qui passe pour technique, mais que l'on se garde d'expliquer. Cela n'aurait pas de bien grands inconvénients, si ces non-sens ne jetaient pas souvent dans l'esprit des jeunes artistes un vague, une incertitude funestes. Nous avons connu des peintres qui cherchaient le clair-obscur, un indéfinissable, un inappréciable, un nous ne savons quoi ; ils y perdaient et leur temps et leur jugement. " On se gardera de donner tort à Viollet-le-Duc, si c'est bien la précision que l'on cherche, et celle avant tout du langage ; sa critique n'est pas sans vigueur ni justesse. Elle ne vaut cependant que pour un moment très restreint, et à proportion dirait-on de la perte de mémoire qui l'affecte. Un " non-sens ", donc ? Charles Blanc, dans les mêmes années, rappelle pourtant la définition de ce mot refusé, auquel il tient pour sa part, et le dit en sa Grammaire des arts du dessin " le ménagement des lumières et des ombres ". Et tous le savent, à ce plan du moins, qui reste vaguement technique, et de peu de prix. Que redoute Viollet-le-Duc ? et pourquoi cette violence ? L'alliance de ces deux mots, se peut-il qu'il en ait oublié la cause, et qu'il faille désormais se satisfaire de l'alternative proposée : ou en appeler à d'autres termes, ou accuser ceux-là d'être vagues et même insensés ? On se doute qu'il ne s'agit pas seulement de peinture, et que la façon qu'ont les " jeunes artistes " de s'entretenir avec elle, d'y poursuivre l'" indéfinissable " et peut-être le faux, révèle une incertitude plus générale, plus profonde, plus déroutante. Bien sûr la peinture change en ces années 1860, elle se modifie en des proportions vertigineuses, tout comme la société où elle paraît, ou plutôt en même temps qu'elle. D'où suit que l'" incertitude funeste " dont Viollet-le-Duc entend accuser les ravages ne fait que traduire un malaise plus pressenti qu'aisément exprimable ; n'y mettront pas fin les classifications ni les restaurations de l'architecte. Il est vrai seulement que n'aimer pas cette clarté des termes qu'il préconise, sans pour autant assurer ces mots de " clair-obscur " sur le fond de ténèbres et de " dégradation " qui pourtant s'y trouve, n'est guère d'une conscience lucide. L'" inappréciable ", le " nous ne savons quoi " ont l'évidence des symptômes. Charles Blanc, lui aussi, refuse cette étrange valeur de l'incertain, quand même elle parviendrait à se monnayer en ce " ton crépusculaire qui tient le milieu entre le jour et les ténèbres " et ne sait ni où, ni comment s'établir. Ce ton-là, d'ailleurs, pour autant qu'on puisse le désigner, fuyant qu'il est dans la demi-teinte indéfinie, ne met plus rien en relation, et la tension qui le rendrait légitime en a disparu. - Faut-il d'autres preuves de cette incertitude, où s'élabore, où hésite plutôt, ce que nous appelons " société moderne " ? Les traces en seraient innombrables. Et, pour revenir un instant à cette Grammaire que j'ai citée - projet qui nous paraît aujourd'hui, non point naïf, mais déjà caduc à l'instant où il paraît -, comment n'être pas inquiété par le but que Charles Blanc met à son livre de 1861, lorsqu'il dit de lui qu'" il a été composé pour ceux qui font leurs humanités et qui, au moment d'entrer dans la vie, aspirent à la connaître par son côté paisible et poétique " ? Ainsi donc, la " grammaire " n'avouait que cette fin. L'art, sous des pressions qu'il faudra décrire, devient idéologie. S'agripper aux formules au prix du monde, lui préférer l'illusoire protection des abécédaires, bientôt y contraindre toute pensée, voilà le principe d'une telle transformation. Regardons ces jus sombres, ces fonds bitumineux, ou cette " farine " que tant de peintres d'alors répandent sur leurs tableaux, des peintres que Charles Blanc aime et apprécie ; on citera qui l'on voudra : Girodet, Guérin, Couture, Gérôme encore - peu importe, car ces peintres ne savent pas que ce n'est pas en suivant cette voie qu'ils trouveront ce qu'ils cherchent, et atteignent peut-être. Le procédé est mort, oui, et le fait que le clair-obscur n'en soit plus qu'un en témoigne assez. Mettons, et c'est là un autre sujet, que le sens exact et vivant qu'il pouvait revêtir transite en d'autres formes, en d'autres configurations du visible. Mais son affadissement n'est pas sans signification. Citant ces peintres, commentant leurs Ïuvres, Charles Blanc parle d'" éloquence ", et c'est par où ces tableaux nous déplaisent ; cette éloquence, on s'en doute, ne dit rien, ne montre rien, ne vit pas. Il évoque la Clytemnestre de Guérin, où nous voyons trop la manière indiscrète et le bavardage des ombres ; somme toute, la complaisance de l'esprit : " Que de prestige dans cette lumière de la lampe qui éclaire le sommeil d'Agamemnon et qui, interceptée par un rideau pourpre, a déjà pris la teinte du sang ! Quel émouvant contraste entre ces deux figures d'Égisthe et de Clytemnestre, qui tremblent de la fièvre de leur crime en cette demi-teinte sinistre, et la paix profonde dans laquelle est endormi le héros et que semblent représenter aux yeux les paisibles clartés de la lune, éclairant une cour intérieure du palais d'ArgosÉ " Ce clair-obscur admirable aux yeux du critique, ce n'est que la vidange de toute espèce de signification et de toute présence ; le festin visuel, sans doute, mais avarié, de quelque âme fortunée qui " aspire à connaître la vie par son côté paisible et poétique ". L'image épouse le cliché. Clytemnestre emménage. Tous ces peintres, comme Manet le dit si vigoureusement, aiment " faire un mêlé ", quand " le vrai, c'est que nous n'avons pas d'autre devoir que d'extraire de notre époque ce qu'elle nous offre, sans pour cela cesser de trouver bien ce que les époques précédentes ont fait ". Et ce mélange assurément n'est rien de nécessaire, il n'est rien de vrai ; mais l'" époque ", qui exige la nouveauté (du moins est-ce credo de peinture voulant se libérer de ses entraves), croit que le changement des sujets, l'éclat des couleurs, la grande lumière du jour, et donc bientôt d'autres recettes, restaureront à eux seuls la puissance délabrée des images. Elle se trompe.

Car, aussi bien, nous pourrions nous tourner vers la peinture naissante, les premiers essais impressionnistes dans ces années de vacance, et voir que le drame s'y suspend à la compulsion des instants, si clairs soient-ils, si heureux de prime abord. Et, d'un instant à un autre instant, une rupture, une discontinuité irrémédiable de l'histoire, dirait-on, après son abandon comme sujet, et avant qu'elle se fasse, ici ou là, ou bien rêve, ou bien obsession privée, âme et corps en mal d'expression, comme ils seront chez Van Gogh - pour simplement être, et d'une autre façon qu'alentour. Manet, selon Antonin Proust, affirmait qu'" on ne fait pas un paysage, une marine, une figure ; on fait l'impression d'une heure de la journée dans un paysage, dans une marine, sur une figure " ; propos douteux, hâtif, et heureusement étranger à l'essentiel de sa peinture. Il suffit cependant qu'il décrive ce qui fut bien une préoccupation dévorante, et le temps ruiné à fixer des objets qui s'effacent. Et l'on songera bien plutôt au Monet des séries et des variations sans fin, les Meules, les Cathédrales, lorsque le principe des débuts s'interroge et s'inquiète, le temps venant : l'on y songera, non pas pour souligner un oubli, un danger peut-être où la peinture s'égare, mais pour y voir un symptôme, s'y rendre sensible à un propos sans aucun doute peu conscient, mais d'une sorte de lucidité objective qui démontre un état du monde réduit à de telles espèces ; car Monet ne cesse de solder les objets, c'est un commerce où rien ne tient plus que la bourse des instants. J'achète, j'échange, je ruine, je construis sans lendemain des empires fantoches. Puis la peinture indistincte généralise un monde brouillé, sans horizon, et sans autres limites que sa confusion. Monet se satisfait de la rendre splendide ; et, ce faisant, il l'accuse. Même Manet, plus " solide ", n'est que " rose et noir ", ce sont les mots de Baudelaire sur Lola de Valence, comme si ne pouvaient entrer en la peinture que ces qualités-là, si " révolutionnaires " qu'elles fussent, si nécessaires à ce moment, et non plus la conscience d'une histoire - et c'est ici assurément que se perçoit cette " décrépitude " dont le poète, en une lettre, entretenait le peintre.

Période confuse, où s'effacent les repères, et la vie qui s'y dessine manque pour beaucoup de l'essentiel de ce qu'ils aimaient. Les exemples abondent de tels retraits, d'où la place faite plus grande à la rêverie, aux approximations, aux incertitudes. " Quelle place, se demandait Louis Ménard dans ses Lettres d'un mort, à peu près au même moment que la note de Viollet-le-Duc (des Lettres qui recevaient ce sous-titre trop significatif d'Opinions d'un païen sur la société moderne), - quelle place peut occuper l'art dans une société qui n'a pas trop de tout son temps pour exploiter le champ indéfini de la science et de l'industrie ? Que peut devenir la poésie quand les langues sont de plus en plus analytiques, de moins en moins musicales ? " Peu importe le ton du regret, peu importe cette marque malheureuse de la nostalgie ; car il y a bien une vacance où s'engouffreront les hôtes violents du siècle suivant. " J'ai vécu en Grèce, dans cette ère de force et de liberté qui fut aussi courte dans la vie de l'humanité que la jeunesse et l'amour dans la vie de l'homme. Quelles que soient les joies de l'âge mûr, elles ne peuvent qu'adoucir l'éternel regret de la jeunesse, et toutes les promesses de l'avenir ne valent pas pour moi les souvenirs du passé. " Ce sont là les dernières lignes d'un ouvrage étrange. Il est vrai que l'ancien condisciple de Baudelaire s'était fourvoyé depuis longtemps, et Baudelaire n'avait pas manqué de le lui signifier. Mais cet égarement nous intéresse moins que le malaise qui en est cause.

Il y a bien une " économie du clair et de l'obscur ", nous dit Charles Blanc, et donc quelque souci d'une répartition, d'une netteté que tant d'indices s'emploient à confondre ; mais ce mot d'économie, en lequel nous pourrions comprendre que c'est l'histoire qui se déverse, avec son plan divin, bientôt son utopie sociale, ce mot a perdu sa substance. Au mieux, c'est un terme d'" esthétique ", et en tant que tel vague et futile ; donnant naissance, on l'a vu, aux approximations du côté idéologique, du côté " bourgeois " de l'image du monde. Lorsque Blanc emploie l'expression, il ne la réfère à aucun ordre créé, car pour lui elle ne fait autre chose qu'ennoblir dans un livre ce qui reste formule d'atelier ; d'où suit, on le pressent, que la société qui vient oubliera sans regret la valeur " théologique " qu'un tel mot manifestait. Et elle lui substitue bientôt celle que nous connaissons, et qui impose je ne sais quelle communication de ces deux ordres si distincts, un commerce désormais intéressé, l'échange croit-on, la demi-teinte généralisée, qui fait, comme dit Champaigne, " les peintres indécis et fades ". Elle est prête à accomplir ce qui n'était encore, au XVIIe, au XVIIIe siècles, qu'une proposition de " gestion " des choses ; mais elle en a à présent les moyens, les machines, elle a aussi l'arrogance qui convient au but qu'elle pressent, et qui la définit désormais. " Chaque jour, écrit Charles Blanc dans sa Préface à la Grammaire des arts du dessin, au milieu de ce Paris, qui se croit une nouvelle Athènes, nous voyons des personnages de distinction, des Lucullus naturalisés, des millionnaires et des gens d'esprit, entrer à l'hôtel Drouot comme pour y donner publiquement le spectacle des hérésies les plus monstrueuses, illustrer aujourd'hui un caprice que mille badauds imiteront demain, et enchérir jusqu'au scandale les paravents, les chiffons ou les poupées d'un peintre de septième ordreÉ " Un siècle auparavant, La Font de Saint Yenne adressait le même reproche aux marchands d'objets, aux consommateurs d'apparences pour qui tout vaut tout. Mais la réprimande n'inventait rien de plus que ne fait le livre de Charles Blanc. L'un et l'autre veut rappeler des règles, affermir le goût. C'est inutile, et n'a plus cours. La matière l'emporte. On rit, ou on pleure, peut-être. Du vaste drame, point de trace.

*

Et donc, pourquoi cet effacement, pourquoi cet oubli ? Le clair-obscur n'acceptait de se faire phénomène esthétique qu'à proportion, pour ainsi dire, des catégories dramatiques qu'il avait pour mission de manifester. " Hé Dieu ! s'écrie Bossuet, qui nous a jetés dans ce flux et reflux des choses humaines ? " Les vicissitudes du temps, mais plus encore l'histoire incertaine et cependant orientée vers une révélation, c'est-à-dire une dissipation de l'ombre, exigeaient de l'imagination d'extraire la formule éprouvée au plan de l'existence, comme elle l'avait été à celui, exemplaire, de l'Incarnation. Et sans doute nous séparons-nous ici de la formulation d'abord italienne, chez Vinci, d'une façon de peindre, pour la voir mieux s'accomplir ailleurs, chez Poussin, chez Champaigne dont nous reparlerons, si différents qu'ils soient. Mais avant de remonter à cette période de pleine puissance, une étape encore.

Il fallait, pour que la progressive incompréhension que j'ai décrite s'installât si posément dans les esprits, que le clair-obscur ne dît plus rien d'une relation quelconque au réel, et fût devenu manière de représentation, au mieux façon de produire une surface peinte selon les attendus de l'anecdote - c'est-à-dire de l'" histoire ", mais au sens le plus pauvre du terme -, ou ceux d'un ensemble formalisé. Cette séparation du réel et du tableau, le peu de cas que l'on fait insensiblement de la catégorie qui pouvait les unir - lorsque ce phénomène se produit pour des raisons tout de même plus solides qu'elles ne paraissaient chez Guérin -, se tire assez paradoxalement d'une des exigences esthétiques les plus hautes de la peinture, celle du " tout " que doit composer le tableau afin simplement d'être, et de garantir par cette existence nouvelle, sans faire nombre avec les objets environnants, le pouvoir de les éclairer. L'image doit d'abord se constituer, se refermer un temps sur elle-même, pour autoriser et approfondir l'échange qu'elle entretient avec ce qu'elle dépeint, comme avec celui auquel elle s'adresse. " Quand vous aurez reçu votre tableau, écrit Poussin à Chantelou dans une lettre de 1639, je vous supplie, si vous le trouvez bon, de l'orner d'un peu de corniche, car il en a besoin, afin que, en le considérant en toutes ses parties, les rayons de l'Ïil soient retenus et non point épars au dehors, en recevant les espèces des autres objets voisins qui, venant pêle-mêle avec les choses dépeintes, confondent le jour " ; si le tableau, plus que le peintre, a de telles exigences, et d'abord d'isolement, c'est que le drame qui s'y joue n'a chance de nous atteindre qu'à proportion de sa distinction, et que le juste placement de l'imagination, plus intense peut-être, mais parente assurément de l'impression ordinaire de la vie, requiert l'évidence unitaire de la manifestation esthétique. Mais le danger, on le perçoit, et Poussin n'y veut pas céder (parlant indissociablement, comme il le fait dans la même lettre, " de l'histoire et du tableau "), le danger c'est bien sûr qu'un quelconque des termes en présence, spectateur, délectation, objet accompli et clos, ou encore l'histoire représentée, prenne le pas sur les autres, et veuille s'établir seul dépositaire de ce qu'un tableau peut être.

Charles Blanc le rappelle avec justesse, le clair-obscur est théorie de l'unité, et nous trouverions cela, aussi bien, chez Roger de Piles, dans le XVIIe siècle finissant, comme nous le lisions dans le traité de Vinci. Mais de cette unité l'histoire tend à disparaître : entendons que cette unité se sépare de la présence du monde et de son économie, précisément pour faire choix d'un des termes que Poussin, lui, référait à tous les autres, et devenir objet, ou plaisir, ou vision ; et, quoi qu'il en soit du but poursuivi, elle se tient désormais entre des limites exclusivement liées à des formules de composition. À lire la Grammaire des arts du dessin, on pouvait croire, pourtant, à de certains moments, que l'idée de l'unité, dans le tableau, reposait sur une autre plus profonde ; ainsi de ces lignes d'une étonnante acuité, où l'invention du tableau commençait d'être décrite, et qui eussent pu donner à cette idée un corps qui cessât d'être cette chimère formelle sans prise sur la vie réelle : " Ce sont les modernes qui, non contents de modeler séparément chaque figure, ont inventé de modeler le tableau, c'est-à-dire de le traiter à son tour comme une seule figure, comme un seul tout, ayant ses grandes parties de clair, de brun et de demi-teintes ". Mais " modeler le tableau ", pour Charles Blanc, ce n'est pas répondre à l'incompréhensible unité de monde par celle de l'objet, c'est seulement verrouiller avec plus de soin les composantes matérielles d'une image ; et aussitôt la référence attendue aux raisins de Titien vient refermer cette sorte d'échappée spéculative que la phrase précédente avait fait entrevoir : " Titien comparait (É) le clair-obscur d'un tableau bien éclairé par le peintre à l'effet d'une grappe de raisin dont chaque grain en particulier offre du côté du jour son clair, son ombre et son reflet, tandis que tous les grains pris ensemble ne présentent qu'une large masse de lumière soutenue par une large masse d'ombre. Cette comparaison nous conduit au principe qui domine la théorie du clair-obscur. Ce principe, c'est l'unité (É) ". Unité, donc, mais au service d'une vérité qui reste soumise au métier, ne dépend que de lui, et dans le tableau se fait statique et sans écho ; unité de recette, et non d'origine : " Par ces mots "l'unité du clair-obscur", il faut donc entendre (É) qu'il y aura une masse claire principale et une masse brune dominante ". C'est peu ; et d'où vient, se dit-on, cette hiérarchie, cette " masse principale ", cette autre " dominante " ? L'art de la peinture n'est-il soumis qu'à ces sortes de causes formelles, d'autant plus tyranniques qu'elles sont inexpliquées ? Et donc, si le tableau échappe aux fatigues et aux vieillesses de l'imagination, c'est pour se trouver en proie à un autre danger, celui que fait peser sur lui la nécessité de sa cohésion visuelle, ou bien le primat, le plaisir de l'illusion - et assurément ces deux dangers sont liés. Remontons les années, jusqu'aux marges de cette époque qui sut dire en peinture quelque chose du drame du temps : nous y discernerons encore des dangers équivalents à ceux-là. Et par exemple le tableau, pour Roger de Piles, se donne cette seule fin de tromper et de plaire, il s'installe pour ainsi dire à mi-chemin du réel et de l'idéal, dans cet entre-deux vaguement suspensif, ce " non-lieu " à la magie, à l'illusion duquel nous aimons à nous prendre : et, parmi les conseils que le critique prodigue aux peintres, nous trouverions qu'il faut non point " donner aux objets peints la véritable couleur du naturel ", mais " faire en sorte qu'ils paraissent l'avoir ". La nuance paraît insensible, le propos commun : mais l'attrait spécifique du tableau tend de cette manière-là, fût-elle encore réservée et comme inconsciente, à se séparer de la réalité qu'il manifeste. Oui, sans doute, comme dit Blanc, la peinture " porte en elle-même les éléments de sa clarté et de son obscurité " ; mais, si elle le fait, si elle peut se prévaloir ainsi, comme le voulait le premier Baudelaire, d'une supériorité sur la sculpture, ce n'est pas pour se rendre maître de la répartition des jours, mais pour faire du jour et de la nuit la matière de l'instance qui leur demande sens et destination. Il faudrait plutôt dire qu'il n'est aucune lumière, aucune obscurité extrinsèques à la peinture, parce qu'elle a charge de figurer leur débat ; et, aussi bien, parce qu'elle ne peut se faire sans elles, et veut donner à cette impossibilité le corps du réel au plan où chacun en ressent la puissance.

" Tous les grains pris ensembleÉ ", lisait-on à propos de Titien : le " tout ensemble ", ce devoir d'unité qui fait le tableau, si fermement, si fréquemment énoncé par Roger de Piles, s'il vaut bien et exige l'autarcie formelle, ne délaisse pas pour autant l'autorité du réel qui le précède et l'appelle ; et, en ce réel antérieur, la communauté du clair et de l'obscur ne fait nulle valeur qui se puisse abstraire du tout auquel elle appartient. Le tableau nous persuade seulement (comme, selon s. Augustin, le fait l'Écriture), que " les endroits obscurs ne contiennent pas d'autres vérités que les endroits clairs " ; et que, si l'un et l'autre se soutiennent, c'est qu'une même vérité, une même image les requiert tous deux. Mais comment peut-on avoir l'idée d'une telle image lorsque tout, alentour, se transforme, lorsque les contours se brouillent, que la " dégradation " n'est plus le fond de l'histoire, mais l'époque même ? Le tableau oublie le clair-obscur lorsque celui-ci n'est plus, dans les esprits, mode premier de saisie du monde. Et ici, un autre danger, un autre échec plutôt, que nous connaissons encore.

Comme elle s'opposait à la pratique de la confusion sur laquelle veillent tant d'intérêts et d'approximations, l'idée du clair-obscur demande que l'image qu'elle fait naître ne coïncide pas exactement avec le tableau où il lui faut s'inscrire. Lorsque la ressemblance, qui peut se faire un piège, n'est décidément plus, si elle le fut jamais, le but que vise la peinture, c'est bien une sorte d'oscillation qui se produit, troublante, entre les droits du tableau, l'esthétique si l'on veut, ou encore l'objet inédit ainsi constitué, et ceux d'un réel duquel nous ne pouvons, vivant, nous éloigner. Que cette oscillation même, que son amplitude plutôt, soit réglée pour peut-être l'essentiel par les habitudes perceptives ou les attentes idéologiques d'une époque, cela n'a guère d'importance. Il reste un trouble devant un objet dont le rapport au réel n'est pas avéré ; et ce trouble justement n'apparaît qu'aux époques de confusion, de la même façon que le repli du tableau sur lui-même : ici et là, ce qu'on pourrait dire les deux versants d'un même malaise. Ce n'est pas qu'on ait parlé de " peinture claire " pour Manet qui nous surprend, ni que cet homme, comme dit Zola, soit " homme de scandale ", à un moment où ses toiles ne pouvaient guère être vues en vérité ; mais que l'incompréhension même ait manifesté avec une telle évidence la confusion environnante. " C'est assez bizarre, écrivait Huysmans, c'est de la peinture claireÉ et charbonneuse à la fois. " " Claire et grave ", dit Zola, cherchant avec plus de justesse, par ce dernier adjectif, le rapport que ces toiles entretiennent avec un état du monde ; et si l'on songe au texte que Paul Mantz consacra à l'exposition posthume de Manet, en 1884, l'on y verra bien ce mélange des termes qui s'interroge sur la nature d'un objet parce que la société où cet objet paraît a consenti à l'incertitude, et n'a plus d'image ni des choses, ni d'elle-même. " L'infortuné est collé contre un mur chimérique ", écrit-il, et la formule est d'une étrange exactitude ; elle rejoint tant d'autres déclarations, comme celle de ces badauds qui parlaient de " mur bleu " devant la Seine d'Argenteuil que Manet a peinte, ou celle de Barbey d'Aurevilly devant la mer du Kearsage, qu'il voit aussi, avec pour lui tant de bonheur, comme un mur si dense. Ce mur, c'est le tableau lui-même, où il n'est pas possible de pénétrer ; le drame n'est plus dans l'image, il est dans cette juxtaposition de l'objet et de son alentour, comme si la confusion ambiante durcissait, isolait par différence la matière de l'art - et nous dirions pour 1995, pour aujourd'hui, que les deux ordres se sont rejoints en cette confusion mêmeÉ Mantz reprochait à Manet de ne pas respecter la " vérité locale " ; mais comment le faire lorsque la " vérité locale " a disparu, lorsque précisément elle ne peut plus s'échanger avec ce qui est sens et non procédé ? Le tableau comme instance, ce mur à opposer à l'incertain, ne fait que dire le peu de réalité du monde ; le peu de bonheur, aussi, au visage que prend la terre. L'échange entre eux deux a cessé. Et Mantz peut soutenir avec raison que " Manet ressemble à ces aurores mal réveillées où il reste encore de la nuit ". Le langage de la peinture ne parvient plus à se comprendre comme langage, - mais c'est comme symptôme qu'il le fait, parce que désormais il ne peut révéler le lieu où nous sommes qu'en se retirant de la figure que nous lui avons donnée.

*

Est-il excessif d'avancer que le clair-obscur fut de la nature de la peinture ? et cela précisément qui faisait la peinture figure du drame et du temps ? On cite le plus souvent Caravage, on scrute " l'opacité du noir " où son pinceau plonge ; mais " dramatiser " une scène n'est presque rien d'un propos sur l'histoire qui nous fait au monde. C'est l'ancrer dans le lieu, sans doute, et soumettre jusqu'aux corps divins, jusqu'aux anges, à cette définition du réel, à sa puissance, à l'éveil d'une ombre qu'ils ne soupçonnaient pas peut-être, et qui les attire, vertigineusement parfois ; mais l'histoire est plus vaste, plus subtile aussi : le lieu, si décisif qu'il soit, change, une autre lumière viendra prendre la place de celle qui se plie un peu trop au désir du peintre, de sorte que les répons de la lumière et de l'ombre, devenant tableau, échappent à l'étroitesse des moments, et semblent s'acheminer vers l'horizon où tout, pour l'esprit déjà, s'éclaire. Lorsque Poussin dit de Caravage qu'il a " détruit la peinture ", c'est aussi ce rétrécissement du champ qu'il dénonce, cet oubli de ce que le tableau doit pour ainsi dire au temps qu'il représente, à l'histoire qui s'y délègue. Le noir chez Caravage paraît insondable, mais il n'a qu'une lumière hébétée le plus souvent pour lui faire pièce : un éclat comme brisé, morne, qui se prend et se perd à la croupe d'un cheval, à la pierre d'un seuil. Le temps voudrait l'équilibre, l'assurance d'une image future, que la peinture désigne, et non la réplique souvent effarée d'un instant qui sombre et ne révèle rien. Dire " histoire " en peinture, c'est accepter le clair et le sombre gémeaux ; tirer l'un de l'autre, parfois économiser l'un, réserver l'un au profit de l'autre, dans des " zizanies " de pinceau - ce mot qu'emploie Bossuet pour dire la terre mêlée, et l'ivraie de la parabole dont la place est marquée. Attendre, écrit encore Bossuet en commentant le même évangile, parce que le monde mixte exige la croissance commune du bon grain et de celui qu'il faudra jeter. Il se peut que l'abandon du clair-obscur, comme son accentuation, sa précipitation en un lieu, sans dirait-on de lendemain, signale la caducité de l'idée de providence. Et qu'il n'y ait plus que l'Incarnation, sans l'économie à laquelle elle appartient. " Lisez l'histoire et le tableau ", écrivait donc Poussin : soyez attentif, dans le même temps, et à l'un et à l'autre, comme aux arrhes versés d'une parfaite image. De cette image, le monde créé, le monde mêlé est la première, la plus sûre garantie.

En 1670, Philippe de Champaigne prononce une conférence admirable sur les ombres. " Je prétends parler des ombres en particulier, desquelles les reflets sont inséparables, et avant de particulariser leurs parties, je dirai en peu de mots quelque chose de leur origine en général qui sont les ténèbres. " Le fond est posé, et il n'est rien. Les choses en effet ont une origine obscure, qui prévaudrait peut-être, si quelque dessein premier et fondateur ne venait les ordonner, non pour les réduire, mais pour leur demander d'être et non pas d'anéantir. Les reflets gardent ce souvenir d'une complexité lovée sur l'énigme et peut-être le vide, ils miroitent trop vite pour n'être pas seulement vertige ; nul désir pour Champaigne de les arraisonner : il suffit de leur faire la place qu'ils ont en effet, bien en-deçà de toute volonté esthétique. Et il reprochera aux apôtres des beaux effets - ombres somptueuses et arbitraires, riens multiples - de ne faire que des images, non des objets ; de se complaire à l'égarement, c'est-à-dire, somme toute, d'en tirer profit, et de fabriquer des rêves qui naissent de l'aveuglement, et du désir compulsif, et de l'amour de soi. Les ténèbres sont bien le fond de la peinture, et non son sens, non son histoire ; on y goûte assez par la mort pour n'aimer pas ses faux prestiges. - Mais il faut citer tout au long ces lignes splendides. " Avant la création de l'univers, tout n'était que ténèbres dans les vastes lieux où il fut créé, et quoique Dieu ne les eût pas faites, ce divin Ouvrier a si bien su s'en servir pour relever et distinguer tous ses ouvrages que, quoiqu'elles ne soient rien elles-mêmes (n'étant qu'un vrai néant), néanmoins cet Artisan divin s'en est si admirablement servi qu'il a fait ce rien et ce néant en soi-même comme la chose qui fait distinguer et tire de la confusion tout ce qu'il a fait, mettant un ordre agréable dans tous les objets et qui servent de repos à la vue. Car il n'y a rien de plus vrai de dire que si tous les objets étaient également éclairés, il y aurait une confusion terrible dans toutes les choses ; même sans les ombres, tout paraîtrait plat, jusqu'aux corps les plus ronds. Pour venir au particulier, ce n'est pas une chose nouvelle parmi nous de dire que la distribution des ombres fait une partie très considérable dans les ordonnances. Mais comme notre divin Modèle s'en est servi pour relever ses ouvrages, il nous est aussi de la dernière importance de l'imiter sans confusion, puisque ceux d'entre nous qui ne s'y portent pas avec application restent des peintres indécis et fades. " Voilà tout à la fois le principe et sa cause, qui est création même. Peindre sur rien, finalement, pour faire exister le tableau comme exista le monde ; et non pour l'imitation de ce monde, mais pour la simple distinction d'un objet qui fait vivre. Le clair-obscur épouse la conversion du sombre, qui demeure et n'est pas supprimé ; car c'est bien ici que nous sommes, dans le jour et la nuit : à figurer trop de clarté, on pourrait craindre que le tableau ne disparaisse, et qu'en sa place ne soit qu'une lumière inhabitée ; que, se penchant sur cette surface, on n'y rencontre que le désert, un corps vide et vain rongé par l'invisible. Le tableau profite du mélange, et appelle la distinction, par au moins notre regard : issu de l'histoire que nous connaissons, et bientôt étranger, comme qui désignerait une splendeur à venir, dont il ne retient, dans l'attente, que cet indice qu'est en soi une belle chose. Si l'image, dans le tableau, appelle ce qui n'est pas encore, elle l'y appelle pour nous, et pour que s'y clarifie notre propre temps.

Qu'il s'y clarifie sans excès, sans violence : l'on pourrait dire en ce sens que le tempérament - ou encore ce que Poussin, dans sa lettre à Chantelou du 24 novembre 1647, nommait le " mode " - offre au regard le versant esthétique de cette catégorie dramatique qu'est le clair-obscur. Et sans doute pourrait-on rapporter le terme de peinture à cet autre de musique, et voir en eux le moyen nécessaire de toute constitution d'objet : diaphragme naïf où bat la réalité, selon ses alternances, ses contrastes, son mélange. Tout ensemble emmêlement, oui, avec ici et là ses abîmes de noir, mais aussi une confusion que débrouille le plan divin, où l'humain quant à lui distingue et reçoit de cette opération sa propre vocation.

Car bien sûr le clair-obscur se fonde sur ce premier geste divin dont parle Champaigne, puis se figure et prend corps dans le débat que le Fils incarné poursuit avec le monde, - et, cette idée parût-elle naïve, il me semble que ces éléments-là, un temps comme absolu de la peinture les a signifiés, les a définitivement imagés en leur plénitude formelle. On a pu construire, à Byzance, aux VIIe et VIIIe siècles, des dispositifs conceptuels admirables pour dire cette alliance de l'image et du monde - le plus important est peut-être de savoir quelle image précisément n'oublie rien de cette pensée même, quelle image accepte comme une chance cette compromission du temps, cette matière livrée à une existence comme est la nôtre : l'inscrivant en un réel si proche de notre façon d'être, de nous mouvoir, de regarder les choses alentour, de s'inquiéter la nuit, de travailler le jour. " Modelées une à une en plein air, écrit Charles Blanc, les figures du tableau grec étaient selon toute apparence juxtaposées comme celles d'un bas-relief ; elles ne formaient point un ensemble qui eût une signification par le charme du mystère ou par le triomphe de l'éclat. Il semble que jamais aucun trouble n'ait obscurci les âmes sereines des peintres antiques et qu'ils n'aient point soupçonné l'expression de l'ombre. Cependant après les longues tristesses du christianisme, l'humanité dut se réveiller un jour avec des sentiments que l'antiquité n'avait point connus ou du moins qu'elle n'avait pas manifestés dans son art. (É) Oui, si l'on s'en tient à la vraisemblance, ce sont les modernes qui, non contents de modeler séparément chaque figure, ont inventé de modeler le tableau. " Sans doute l'histoire en ces phrases se précipite-t-elle avec trop de rapidité pour ne pas s'en trouver un peu étourdie ; mais la vérité d'ensemble dont elle témoigne n'en est pas moins constante. Et les derniers mots de Charles Blanc, que j'ai rappelés déjà, prennent alors tout leur sens. On croira la réalité plus riche d'être signifiée par l'image, précipitée sur la fin que celle-ci désigne, soumise à tous les dégradés du temps.

Aristote, les Grecs avec lui, n'en connaissaient que deux, le mieux et le pire ; dans la représentation, dans la mimesis, le réel pour ainsi dire n'a pas de place, et ne saurait en recevoir sans manquer à un drame qui a de toujours quitté la scène ordinaire. La mimesis est extrême. La lumière des tragédies est une lumière absolue. Ici les images ordinaires du théâtre, les éclairages forcés, les habiletés et les contrastes voulus nous abusent, toutes ces nuances électriques et feintes nous trompent : car la lumière tragique ne leur ressemble pas, elle tombe de trop haut, sans relief pour enrayer sa chute écrasante. La lumière dont l'esprit éclaire notre condition est une cruauté blanche, révélant l'humain comme une rumeur sans lendemain. La fatalité remplace ici le temps ; la chair est blessée d'y être sans faute. Mais l'Incarnation, tout comme la passion du Christ, ne peuvent se faire tragédie, parce qu'elles ne sont pas un mythe, si nobles que fussent, et très tôt, certaines tentatives de l'y introduire. La lumière du calvaire est celle d'un jour parent de tous les autres ; elle ne dit pas le sens de la réalité où nous sommes, mais son épreuve. Car cette passion est précisément discernement du clair et de l'obscur : le lieu où ils se joignent pour se séparer, sans que nous ayons, dans ce monde, la clef de leur séparation - sinon figurée à son tour, et compromise à nouveau. Lumière d'un corps tout autant que d'un ciel.

L'idée est fréquente, bien sûr, qu'en la personne du Christ se font, comme dit Bossuet, " la réunion et la paix des choses les plus éloignées ". Jacques de Voragine rappelait dans l'un de ses sermons de Carême que la nature ne se plaît pas aux extrêmes (ainsi le " vert médian " de l'herbe, dit-il, qu'en la prophétie d'Ézéchiel la terre fait germer, réunissant en sa douceur et le clair et le sombre) ; et le Christ est ce moyen terme entre l'extrême clarté de l'essence divine et l'obscurité où la nature humaine est plongée. Le mode sous lequel Dieu se rend visible participe de cette économie. Le Verbe a ses ombres et ses reflets. Nous y sommes. C'est une poétique superbe, que l'on verrait pour un peu issue de Rembrandt, et les manifestations divines sont comme un modèle de liberté et d'élégance de pinceau, faisant évidence et tableau de toute chose étendue : " Dieu, écrit Bossuet, qui aveugle avec la lumière, éclaire, quand il lui plaît, avec de la boue ". La peinture a de ces exigences, et en dispose, elle aussi, de cette manière. Peu importe que le sujet soit, comme on dit, religieux ou non ; peu importent et le sujet, et même la question du sujet. L'histoire est toujours là, l'histoire recommencée à chaque naissance, et inaccomplie. Revenant de Versailles par le train, Manet s'installe près du mécanicien et du chauffeur, dans la locomotive, et songe à faire un tableau du spectacle de ces deux hommes : " Ce sont des héros modernes, ces gens-là ! " Pourquoi non ? et comme Richelieu, un temps, l'était pour Champaigne ; comme Saint-Cyran ; comme le silence de Port-Royal. Poussin, qui achève la seconde série des Sacrements, écrit à Chantelou, son commanditaire, le 22 juin 1646 : " Je souhaiterais que ces Sept Sacrements fussent convertis en sept autres histoires, où fussent représentés vivement les plus étranges tours que la Fortune ait jamais joués aux hommes (É). Ces exemples ne seraient pas à l'aventure de petits fruits, rappelant l'homme par leur vue à la considération de la vertu et de la sagesse qu'il faut acquérir pour demeurer ferme et immobile aux efforts de cette folle aveugle. " La peinture s'en prend au monde, non aux diktats de l'idéologie ou de l'imagination ; tâchant de trouver en lui ordre et mesure, et art de vivre - et parfois, l'art de ne pas mourir sous la confusion des espèces.

L'échec d'autres époques à cet égard, l'échec de la nôtre, n'accusent nullement un défaut dont le poids incomberait aux peintres. Si Manet, qui rêve de faire un Christ en croix, fait un Christ mort, c'est parce qu'en 1870, en 1880, il n'y a pas d'autre clarté que ce deuil et cette opacité. L'exigence du tableau s'arrête à ce terme. - Il venait une belle formule à Charles Blanc pour dire que la peinture fait se répondre ce que la réalité, qui n'a que faire des sentiments, maintient séparé : " Il se peut qu'une tempête éclate sur l'Océan en pleine lumière et même par un gai soleil : quel artiste voudra la peindre sans y compromettre le ciel, sans y ajouter l'horreur des nuages les plus sinistres et les menaces de la nuit ? " Mais qu'il puisse y avoir société de la lumière et des ténèbres, cela parfois ne se peut pas, même en image. Et cependant, faire entendre en toute apparence ce fond bruissant sur lequel passe l'histoire, faire sentir cette présence inlassable et plus vaste que chacun des moments du temps, voilà quelle est aussi la tâche de la peinture : non pour la plus grande gloire de l'unité picturale, mais parce que l'histoire nous précède ; parce qu'elle devait déjà, en effet, " compromettre le ciel ".

Dans une lettre du 26 décembre 1655, Poussin se plaint à Chantelou de ce que le graveur Poilly " n'entend pas le clair et l'obscur " ; et donc, en ces mots qui rendent un son de proverbe, qu'il n'entend pas les premiers rudiments d'un art, qui devraient aller sans dire. Qu'il a oublié, sans doute, que la gravure, que la peinture proviennent d'une autre lumière et d'une autre obscurité que celles du burin ou du pinceau, - d'une autre lumière, qu'il faut vouloir.

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Je parle de Poussin, et bien sûr, à un niveau tout autre cette fois, tant de leçons seraient à méditer. " Mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m'est aussi contraire et ennemie comme est la lumière des obscures ténèbres. " La peinture importe moins que ce dont elle est le signe ; moins que la figure du monde qui s'y déchiffre. Et, à vrai dire, ce n'est pas manquer à cet art que lui préférer la justesse et le discernement qu'emportent avec elles les Ïuvres véritables. S'interroger sur le tableau n'est pas - ne peut plus être - distinguer un ordre qui n'appartient qu'à lui ; c'est revenir, par lui, à la réalité qui nous entoure, considérer les manquements, les blessures que l'intérêt lui inflige. Il faut en effet faire retour à ce qui fut cause d'une attention à quelques mots de peinture, cela fût-il pris pour rêverie ou errement, cela fût-il considéré comme la marque définitive d'une province sociologique ou culturelle, comme si chacun n'était plus qu'un vague point dans le diagramme social. Qu'il n'y ait donc qu'une seule raison à ce long détour, une seule raison de circonstance - une raison qui se réduit à un simple constat : la confusion en toutes choses, l'inintelligence des rapports qui les unissent, l'insensibilité à la dégradation du temps, le consentement que donnent à la domination stérile de la matière, voire au laminage des esprits, des existences désormais sans horizon, sans espérance, sans unité. Et l'oubli de ce fond sur lequel l'histoire, en vérité, se joue.

Pourquoi donc ce regard vers la peinture ? Il y a un tel débat de l'ensemble des vies. Mais il reste aujourd'hui comme en retrait, sans l'expression qui lui donnerait force et destination : et condamné au secret, là où le secret n'ouvre sur rien que l'impasse de l'existence privée. Ne sont plus, en France, ni art, ni politique, ni État, - cela qui ferait être sans mensonge le sentiment vivant et contrasté d'une communauté, la conscience d'une histoire, le conflit aussi bien d'êtres et non d'espèces. Y a-t-il trop de candeur à désirer fonder à nouveau le regard, et l'attention, la parole même, au seul plan de la vie simple, celle qui sait que les faux objets masquent terriblement mal la profondeur du désir et de l'attente ? À refuser, au nom même de la distinction, que demeurent distincts, comme de pures quantités, tous ces aspects qui font notre être au monde ?

" Ni art, ni politique, ni État ", écrivez-vous ? On s'étonnera. Mais l'étonnement révèle l'ordinaire confusion ; car il y a des peintres, assurément, et nul n'en disconvient, mais pas de peinture ; il y a des hommes qui parlent et gesticulent, mais pas de politique ; des appareils, des rouages, des lobbies, - mais pas d'État. " Je ne sais ce que l'avenir réserve à la France, écrivait Louis Ménard, mais qu'il soit d'abord fait place nette, la société qui va finir ne laissera pas un regret. " Une table rase sur fond de ténèbres et de confusion. Nul besoin de destruction, de violence, de manifeste. Elle est déjà, cette étrange communauté, une surface morne. Traçons-y quelques objets avec patience, accotons-les simplement aux " Ïuvres de ténèbres ", puisque cette " société " serait fâchée qu'on la tirât de son erreur ; aimons le temps et son silence, aimons sa discrétion, puisqu'elle a donné à ses convictions libérales une si vaste étendue, qu'elle accueille indifféremment toutes choses en sa mollesse et son indistinction. Ce sont partout des valeurs qui s'échangent et s'égalisent : qui n'en rêve, ou plutôt n'en tire l'impression ordinaire des cauchemars ? Voilà le monde étale et fade, ce qui est le dernier degré de la brutalité ; voilà le sombre semblable au clair, l'impondérable au pesant, l'intérêt à l'intérêt, - pourvu que rien ne tienne ni ne s'élève, rien, fors l'argent. La confusion et l'iniquité marchent du même pas. Elles sont aveugles et satisfaites. À quoi répugne la confusion ? À une juste répartition. Le tableau nous l'apprenait, et sa leçon demeure.

Christophe Carraud.